dimanche 26 mai 2019

Zweig l'européen et d'autres

Outre ses romans, biographies et nouvelles, Stefan Zweig a aussi produit de nombreux écrits sur l'Europe. Il serait parfois bon de s'en souvenir et de s'y référer même s'ils datent de quelques années.

"Si nous considérons l’Europe comme un organisme intellectuel unique – deux mille ans d’une culture édifiée en commun nous en donnent sans réserve le droit – nous ne pouvons éviter de reconnaître que cet organisme, au moment présent, a succombé à une grave crise psychique. Dans toutes les nations ou presque se manifestent les mêmes phénomènes de forte et brusque irritabilité malgré une grande lassitude morale, un manque d’optimisme, une méfiance prête à s’éveiller en toute occasion et la nervosité, l’humeur chagrine qui résultent du sentiment général d’insécurité. Pour se maintenir en équilibre, les humains doivent faire constamment un effort psychique, de même que les États ne doivent pas relâcher leurs efforts en matière d’économie ; on ajoute foi aux mauvaises nouvelles plus facilement qu’à celles qui rendent l’espoir et les individus autant que les États, plus qu’à d’autres époques du passé, semblent prêts à se haïr. La défiance mutuelle se révèle infiniment plus forte que la confiance."
(Stefan Zweig, La Pensée européenne dans son développement historique. In Derniers Messages.)


"La folie des nationalités explique pourquoi les peuples européens sont devenus de plus en plus étrangers les uns aux autres, et cette pathologique ignorance réciproque dure encore aujourd’hui ; elle a porté au pinacle des politiciens à la vue courte et à la main leste, qui ne se doutent même pas que leur politique de désunion ne peut être nécessairement qu’un intermède [...]. On feint de ne pas voir [...] les signes qui annoncent avec le plus d’évidence que l’Europe veut s’unifier »
 (Friedrich Nietzsche, Par delà le bien et le mal)

 (L’esprit européen) « existe, sans aucun doute, mais il est encore à l’état latent. Nous avons de cela la même certitude que l’astronome qui voit apparaître dans sa lunette un astre dont ses calculs lui ont révélé l’existence. Bien que l’esprit européen ne se soit pas encore manifesté, nous savons avec une certitude mathématique qu’il existe. ».
(Stefan Zweig, Réponse à une enquête sur l'esprit européen, publiée dans les Nouvelles littéraires, 4 juillet 1936.)

L’idée européenne n’est pas un sentiment premier, comme le sentiment patriotique, comme celui de l’appartenance à un peuple, elle n’est pas originelle et instinctive, mais elle naît de la réflexion, elle n’est pas le produit d’une passion spontanée, mais le fruit lentement mûri d’une pensée élevée. Il lui manque d’abord entièrement l’instinct enthousiaste qui anime le sentiment patriotique. L’égoïsme sacré du nationalisme restera toujours plus accessible à la moyenne des individus que l’altruisme sacré du sentiment européen, parce qu’il est toujours plus aisé de reconnaître ce qui vous appartient que de comprendre votre voisin avec respect et désintérêt.
À cela s’ajoute le fait que le sentiment national est organisé depuis des siècles et bénéficie du soutien des plus puissants auxiliaires. Le nationalisme peut compter sur l’enseignement, l’armée, l’uniforme, les journaux, les hymnes et les insignes, la radio, la langue, il bénéficie de la protection de l’État et fait vibrer les masses, alors que nous n’avons jusqu’ici, au service de notre idée, rien d’autre que la parole et l’écrit dont l’effet reste insuffisant face à ces moyens rodés depuis des centaines d’années. Si notre idée doit avoir des effets réels, nous devons donc la faire sortir de la sphère ésotérique des discussions intellectuelles et consacrer toute notre énergie à la rendre visible et convaincante pour un cercle élargi.
(Stefan Zweig, conférence La Construction de l'Europe, Appels aux Européens.)

" Je crois que la question de la constitution d’un Etat européen n’est l’affaire que de 50 à 100 ans maximum, et qu’alors, par nécessité commerciale et matérielle, on verra apparaître en face des Etats-Unis d’Amérique les Etats-Unis d’Europe. Cet espoir ne repose pas sur un idéalisme confus mais, au contraire, sur une conviction née de considérations de mathématique et d’économie nationale. A terme, il est impossible que les Etats-Unis d’Europe emploient 40 millions de personnes et les déguisent en douaniers, soldats, consuls etc., alors qu’en Amérique ces mêmes 40 millions sont non seulement nourris par le monde économique mais produisent eux-mêmes. C’est pourquoi la question des frontières me semble si indifférente, car elles perdront d’elles-mêmes leur valeur : la seule chose qui importe, c’est que la culture, que l’esprit perdure."
(Stefan Zweig, Correspondance 1920-1931)

"Unité et diversité, et jamais l’une sans l’autre, n’est-ce pas la formule même de notre Europe ? Elle a vécu de ses contradictions et s’est enrichie de ses différences et, par le dépassement continuel qu’elle en fait, elle a créé une civilisation dont le monde entier dépend même quand il la rejette. C’est pourquoi je ne crois pas à une Europe unifiée sous le poids d’une idéologie ou d’une religion technique qui oublierait ses différences. Pas plus que je ne crois à une Europe livrée  à ses seules différences, c’est-à-dire livrée à une anarchie de nationalismes ennemis"
(Albert Camus, dans un  entretien paru en 1957.)

Et j'aurais pu citer aussi Emile Verhaeren ou Romain Rolland ou d'autres encore que j'oublie.

2 commentaires:

Cornus a dit…

Je connaissais les idées de Stefan Zweig à cet égard et cela me l'a rendu plus sympathique encore. Sinon, nous avons encore besoin d'inventer une meilleure Europe. Personnellement, je peux affirmer que l'Europe contribue de manière très significative à la protection de la nature et accessoirement à me faire vivre, même si c'est parfois difficile.

Calyste a dit…

Cornus : Zweig a aussi des côtés plus surprenants, voire contestables, mais sa prose est une merveille.