C'est un livre qui devait disparaître, jeté dans le tri rendu indispensable par les travaux du collège. La photo de couverture me l'a fait récupérer, une photo en noir et blanc des années quarante, où l'on voit des soldats français contenant une foule de civils amassés au bord d'une route où circulent des camions militaires sur l'un desquels on aperçoit une femme bourgeoisement habillée et deux toutes jeunes filles. Tranche de vie d'une petite juive de la grande bourgeoisie parisienne obligée de fuir avec sa famille d'abord en zone libre puis, via les Pyrénées, en Espagne. Chroniques d'un monde luxueux qu'a connu l'auteur, Viviane Forrester, monde qui s'éteignait sans réellement voir venir le danger, rêves d'une fillette demandeuse d'aventures puis d'une adolescente en mal d'amour et de reconnaissance. Livre intéressant, au style accrocheur, mi poétique, mi humoristique, où quelques coups de pattes bien assénés risquent de passer inaperçus si on le lit trop vite. Seul le passage d'un "tableau" à l'autre est parfois tiré par les cheveux. A vouloir tout relier, on y perd parfois du naturel. J'aurais préféré un découpage plus classique en chapitres.
( Exceptionnellement, pas d'extrait du roman. Vous finiriez par vous lasser de Potomac aujourd'hui!)
vendredi 17 juillet 2009
La Creuse (4), le geai, le rongeur, la pluie et moi
Il pleut. Depuis ce matin. Cette nuit, un énorme orage a traversé la région, m'empêchant de bien dormir autant à cause du bruit que de l'intérêt que les orages provoquent toujours en moi. Ce matin, tôt, je me suis rendu compte que l'on avait oublié d'arrêter le tourniquet permettant d'arroser le petit jardin potager que Noëlle a créé au milieu du champ juste derrière le chalet. J'ai enfilé un caleçon et suis allé couper l'eau, pieds nus sous la pluie. Je n'ai pas osé rester totalement nu: le vieux paysan voisin se lève tôt en général. J'aime la pluie qui me tombe sur le corps. Je ne prends jamais de parapluie.
Après le repas, nous avons parlé longuement avec Noëlle et Gérard de Barbara, de Brassens mais aussi de Giani Esposito et d' Éva. Ils ne connaissaient pas Gribouille, cette petite femme de Grenoble qui, dans les années soixante-dix, a enregistré quelques disques avant de se suicider. Mathias reste ma chanson préférée. Mais est-ce le titre exact?
Pour écrire, j'ai dû éclairer dans le chalet. Pourrais-je vivre ici à l'année? Je ne crois pas. Depuis deux nuits déjà, je rêve d'enfermement ou plutôt je fais des rêves agréables qui se sont par deux fois terminés par des scènes d'enfermement qui me réveillent en sursaut. Je suis bien mais je sais qu'il est temps que je m'en aille.
Une merlette profite de la terre ameublie par la pluie pour y sautiller à la recherche de nourriture, pendant qu'un geai l'observe depuis le muret de pierres sèches (étrange dénomination aujourd'hui où tout ruisselle!). C'est fou, le nombre de geai que l'on voit dans la région. Hier, juste avant le repas, l'un d'entre eux criait très fort depuis un gros arbre face à la maison, un cri désagréable et inquiet qui m'a fait lever le nez de mon livre. Alors, j'ai à peine eu le temps de voir passer sur le chemin, dans le court espace visible pour moi, un petit animal de la grosseur d'un rat des villes qui fuyait vers la rivière et le bois. Le temps de me déplacer jusqu'au chemin, il avait disparu. Un rongeur? Sans doute le geai prévenait-il du danger potentiel provoqué par la présence du prédateur.
Y aura-t-il un feu d'artifice à Bourganeuf ce soir? La pluie revient par à coups, pas violents mais réguliers. Les crapauds sont heureux qui, eux aussi, prospèrent ici, à me faire sursauter lorsque je rejoins dans le presque noir le chalet le soir, avec leur façon pataude mais bruyante de se camoufler dans les herbes. J'ai derrière moi les livres que j'ai lus pendant ce séjour: trois terminés, un bien entamé. Cure de sommeil, mais cure de lecture aussi. Cure de bien-être où je n'ai qu'à m'installer à table et manger. Je n'en ai plus l'habitude. Merci, Noëlle.
La Creuse (3) et Truffaut, Leclerc, Lapointe, les échangistes...
Étrange journée aujourd'hui, faite de bric et de broc. Rencontre avec Olivier, ce matin, l'un des hommes du couple voisin de Noëlle. Grand, sûr de lui, ancien militaire à ce que j'ai compris. Peu d'atomes crochus. Très mal à la hanche et aux reins juste après le repas, comme si la sciatique se réveillait. Un deuxième après-midi à la plage, où un homme d'une trentaine d'années, un beau corps bien rempli, de très belle fesses appétissantes, m'aborde dans l'eau. La conversation est vite orientée par lui sur les couples échangistes qui fréquenteraient ces lieux. Pour le calmer un peu, je lui demande s'il est bi. " On ne peut pas dire, me répond-il, on ne peut pas appeler ça comme cela. J'aime bien me faire des femmes, mais si un mec veut me branler, je ne dis pas non. Une main, c'est une main. Je ne regarde pas." Moi si et il finira, découragé, par aller s'étendre sur sa serviette de bains.
Retrouvailles avec Dominique aussi, ce soir. Je suis vraiment heureux de la revoir chaque année. Elle me dit qu'elle passe parfois par ici, pour lire mes billets, qu'elle apprécie également beaucoup le Lorgnon mélancolique et qu'elle aime mes photos. Elle a perdu son père et s'occupe de sa mère chez qui elle va souvent, à Rodez. Elle voudrait tenir un blog mais n'en a pas le temps. Je sais de quoi elle parle. Un jour, peut-être.
Ce soir, nous avons mis une nouvelle cassette dans le magnétoscope. J'ai choisi Tirez sur le pianiste, de François Truffaut, d'après David Goodis. Aznavour y parvient presque à être beau et Maris Dubois y est déjà bien belle. Transposé à Paris, on retrouve bien dans le film l'ambiance noire des romans de l'américain. Bien sûr, il faut aimer Truffaut pour apprécier certaines séquences mais j'ai également retrouvé avec grand plaisir un Boby Lapointe interprétant Framboise, un de ses plus grands succès et, plus tard dans le film, la voix si chaude de Félix Leclerc: "Lorsque je ne t'aimerai plus, je mettrai ma casquette...". Deux autres présences féminines à rappeler aussi: Michèle Mercier, la célèbre Angélique, Marquise des Anges, et Nicole Berger que j'avais, comme beaucoup, totalement oubliée.
Il est 23 h. J. doit être en train de tirer un feu d'artifice quelque part autour de Lyon. Lyon qui me manque un peu, déjà. Il est prévu de gros orages pour cette nuit. Demain soir, nous irons assister au feu d'artifice de Bourganeuf, le plus beau de toute la région, je le confirme. Ensuite, le train du retour.
La Creuse (2) et Almodovar
(Écrit le dimanche 12 juillet)
Deux jours sans écrire, cinq sans ordinateur. Je me surprends à ne pas être en manque. Le régime repos continue avec des nuits de dix heures et des siestes d'une heure au moins. Je n'arrive pas à comprendre comment je peux dormir autant. Mais ce qui surprend Noëlle, c'est ma plus grande vitalité. Une fois sorti des bras de Morphée, j'ai envie de bouger, de découvrir et non de rester assis en sirotant un apéritif. Ma passion pour la photo m'entraîne à fouiller de nouveaux sites et à en revisiter d'anciens avec un œil différent.
Vendredi, c'était Bourganeuf, où nous avons fait les courses. En plus de la ville, que je connaissais déjà, nous avons, Noëlle et moi, parcouru le cimetière dont une partie, très pentue, abrite d'anciennes tombes. Celles qui ont vite attiré mon attention dataient du XIX° et couvraient pratiquement tout le siècle. Elles ont une particularité intéressante. Bien que souvent en très mauvais état, elles conservent, pour la plupart, sur la partie dressée, sur le dosseret en tête de rectangle, l'incrustation d'un disque de la taille d'une assiette plate sur lequel, outre le nom du défunt ou de la famille, apparaît une décoration représentant des fleurs, la;plupart du temps violettes ou pensées, ou un paysage romantique encadrant un sépulcre.
A observer les débris de certains de ces disques cassés, nous avons pensé qu'il s'agissait de porcelaine: Limoge n'est pas loin. Le plus étonnant, c'est l'état de très bonne conservation de ces porcelaines accompagnées parfois d'une couronne de petites roses blanches de la même matière. J'en ai pris de nombreuses photos.
A l'allée, nous nous étions arrêtés, à ma demande, à St Pardoux-Morterolles (non, pas celui de Pascal Sevran qui se trouve lui, en Haute-Vienne il me semble), pour l'église de St Pardoux et le puits communal de Morterolles. Je suis toujours surpris par la gentillesse des habitants qui, dès qu'ils nous voient intéressés par un monument, se proposent immédiatement de nous en apporter la clef.
Samedi, hier donc, ce fut baignade au lac de Vassivières. Encore une fois, j'étais seul avec Noëlle, Gérard n'étant vraiment pas du genre nomade. Peu de monde sur ces petites plages agréables de sable fin.Une majorité de naturistes. Noëlle m'a mis à l'aise tout de suite en me disant que je pouvais enlever le maillot sans la gêner, si je le voulais. Ce que j'ai fait. D'abord inquiet de voir notre unique voisin, un homme de 35 ans environ, bien fait, mince, bronzé, mais dont la tête ne m'inspirait pas, se mettre à bavarder d'une façon que je craignais interminable, je fus vite rassuré par le silence et le calme qui s'établirent lorsque chacun prit son livre et se plongea dans la lecture.
Nous sommes rentrés vers 6 heures, pour prendre la route de l'autre lac, celui de Lavaud-Gelade tout près duquel nous avons dîner dans un restaurant exceptionnel en Creuse où mes expériences gastronomiques m'avaient jusqu'ici laissé "sur ma fin", pour ne pas dire pire. Cadre chaud, vieux meubles et tissus rares, et une cuisine très raffinée servie par un chef dont l'unique défaut est d'être un peu trop cabotin à mon goût. Nous avons ainsi passé une très bonne soirée dans la salle du rez-de-chaussée des Milles Sources, à St Marc-à-Loubaud.
Aujourd'hui, dimanche, j'ai fait le tour du village pour saluer ceux que je connais et, en fin d'après-midi, nous avons une nouvelle fois gagné Bourganeuf pour une séance au cinéma d'Art et d'Essais de la ville. Tarifs à 5 ou 6 euros et toujours dans la semaine au moins un film intéressant. L'an dernier, j'y avais découvert Volver. Cette année, je suis resté fidèle à Almodovar, avec Étreintes brisées. Pas tout à fait le même Almodovar pourtant, car de plus en plus sérieux dans son propos.
Si l'on s'en tient à l'histoire proprement dite, on peut être déçu par ce mélo appuyé, à peine crédible parfois et qui s'étire un peu trop vers la fin. J'ai trouvé également Almodovar assez "gonflé" de travestir un instant Pénélope Cruz en Audrey Hepburn. L'espagnole est belle, certes, mais n'a pas la douceur de visage de l'anglaise. Je pense, en fait, que ce mélo larmoyant n'est que prétexte pour le réalisateur à une réflexion sur l'image et, par conséquent, sur la création. Dès le début du film, de nombreuses séquences nous montrent les personnages flous, ou vus dans des miroirs ou dans un reflet sur un meuble. La toute première image, d'ailleurs, est l'œil de Pénélope Cruz qui s'ouvre et sur lequel on aperçoit le réalisateur du film qu'elle est en train de tourner: Des Filles et des valises.
Ainsi, il y a l'œil qui voit, celui de la caméra ou de l'appareil photos, celui du spectateur du film tourné et "détourné" puis remonté plus d'une décennie plus tard. Je te vois, je te surveille, je te sublime et t'anéantis. Au cours d'un voyage d'amour éperdu, le couple d'amants prend un paysage sublime en photo... et se retrouve sur la photo dans le couple d'amants s'embrassant sur la plage. J'ai souvent pensé à Hitchcock au cours de la projection: on retrouve la jambe plâtrée et l'œil indiscret de la caméra personnelle. La scène où Pénélope Cruz est jetée dans l'escalier par son vieil amant jaloux et où celui-ci la contemple étendue aux bas des marches depuis le palier supérieur m'a étrangement rappelé Le Crime était presque parfait, bien qu'il n'y ait, si je me souviens bien, aucune scène de ce genre dans ce dernier film. Pour l'escalier seulement, et la contre-plongée peut-être? Au final, un film intéressant, assez différents des autres Almodovar (mais j'avais déjà pensé la même chose de Volver) et un peu étiré en longueur. De plus, il est à constater qu'aucun personnage n'attire réellement la sympathie. Ni l'antipathie d'ailleurs. Je reste sur l'impression d'un exercice de style d'où l'émotion est trop souvent absente.
Deux jours sans écrire, cinq sans ordinateur. Je me surprends à ne pas être en manque. Le régime repos continue avec des nuits de dix heures et des siestes d'une heure au moins. Je n'arrive pas à comprendre comment je peux dormir autant. Mais ce qui surprend Noëlle, c'est ma plus grande vitalité. Une fois sorti des bras de Morphée, j'ai envie de bouger, de découvrir et non de rester assis en sirotant un apéritif. Ma passion pour la photo m'entraîne à fouiller de nouveaux sites et à en revisiter d'anciens avec un œil différent.
Vendredi, c'était Bourganeuf, où nous avons fait les courses. En plus de la ville, que je connaissais déjà, nous avons, Noëlle et moi, parcouru le cimetière dont une partie, très pentue, abrite d'anciennes tombes. Celles qui ont vite attiré mon attention dataient du XIX° et couvraient pratiquement tout le siècle. Elles ont une particularité intéressante. Bien que souvent en très mauvais état, elles conservent, pour la plupart, sur la partie dressée, sur le dosseret en tête de rectangle, l'incrustation d'un disque de la taille d'une assiette plate sur lequel, outre le nom du défunt ou de la famille, apparaît une décoration représentant des fleurs, la;plupart du temps violettes ou pensées, ou un paysage romantique encadrant un sépulcre.
A observer les débris de certains de ces disques cassés, nous avons pensé qu'il s'agissait de porcelaine: Limoge n'est pas loin. Le plus étonnant, c'est l'état de très bonne conservation de ces porcelaines accompagnées parfois d'une couronne de petites roses blanches de la même matière. J'en ai pris de nombreuses photos.
A l'allée, nous nous étions arrêtés, à ma demande, à St Pardoux-Morterolles (non, pas celui de Pascal Sevran qui se trouve lui, en Haute-Vienne il me semble), pour l'église de St Pardoux et le puits communal de Morterolles. Je suis toujours surpris par la gentillesse des habitants qui, dès qu'ils nous voient intéressés par un monument, se proposent immédiatement de nous en apporter la clef.
Samedi, hier donc, ce fut baignade au lac de Vassivières. Encore une fois, j'étais seul avec Noëlle, Gérard n'étant vraiment pas du genre nomade. Peu de monde sur ces petites plages agréables de sable fin.Une majorité de naturistes. Noëlle m'a mis à l'aise tout de suite en me disant que je pouvais enlever le maillot sans la gêner, si je le voulais. Ce que j'ai fait. D'abord inquiet de voir notre unique voisin, un homme de 35 ans environ, bien fait, mince, bronzé, mais dont la tête ne m'inspirait pas, se mettre à bavarder d'une façon que je craignais interminable, je fus vite rassuré par le silence et le calme qui s'établirent lorsque chacun prit son livre et se plongea dans la lecture.
Aujourd'hui, dimanche, j'ai fait le tour du village pour saluer ceux que je connais et, en fin d'après-midi, nous avons une nouvelle fois gagné Bourganeuf pour une séance au cinéma d'Art et d'Essais de la ville. Tarifs à 5 ou 6 euros et toujours dans la semaine au moins un film intéressant. L'an dernier, j'y avais découvert Volver. Cette année, je suis resté fidèle à Almodovar, avec Étreintes brisées. Pas tout à fait le même Almodovar pourtant, car de plus en plus sérieux dans son propos.
Si l'on s'en tient à l'histoire proprement dite, on peut être déçu par ce mélo appuyé, à peine crédible parfois et qui s'étire un peu trop vers la fin. J'ai trouvé également Almodovar assez "gonflé" de travestir un instant Pénélope Cruz en Audrey Hepburn. L'espagnole est belle, certes, mais n'a pas la douceur de visage de l'anglaise. Je pense, en fait, que ce mélo larmoyant n'est que prétexte pour le réalisateur à une réflexion sur l'image et, par conséquent, sur la création. Dès le début du film, de nombreuses séquences nous montrent les personnages flous, ou vus dans des miroirs ou dans un reflet sur un meuble. La toute première image, d'ailleurs, est l'œil de Pénélope Cruz qui s'ouvre et sur lequel on aperçoit le réalisateur du film qu'elle est en train de tourner: Des Filles et des valises.
jeudi 16 juillet 2009
Une semaine de vacances
(Écrit le vendredi 10 juillet)
Hier soir, nous étions partis pour une soirée télévision. Comme rien d'intéressant n'y était proposé, nous avons ressorti une vieille cassette, un film que j'avais envie de revoir depuis déjà longtemps: Une Semaine de vacances, de Bertrand Tavernier.
Le film était sorti, si je me souviens bien, en 1980. Outre le fait qu'il était le premier à montrer avec autant d'intelligence la beauté de Lyon, de la ville et de sa région, il évoquait, de façon nouvelle également, la difficulté pour un jeune enseignant d'assumer la lourde charge qui lui est très tôt mise sur les épaules, de savoir non seulement enseigner mais aussi éduquer, de concilier l'amour de sa matière, de son métier, des enfants et les déceptions inévitables et souvent brutales. A sa sortie, j'enseignais depuis quatre ans, trois de remplacements dans les banlieues de la ceinture lyonnaise et un dans le privé, dans un LEP où je tâchais de vivre le grand écart obligatoire entre mes études des Humanités latine et grecque et la réalité quotidienne de CAP en échec scolaire. Inutile de dire si, pour ces deux raisons, ce film m'avait marqué.
J'ai été heureux de voir que l'image qu'il m'en restait n'était ni fausse ni trop transformée par les fantasmes. Ainsi les premiers instants, la vieille dame toujours seule aperçue par la fenêtre de l'appartement d'en face, je m'en souvenais parfaitement. de même que de l'or automnal d'un soleil levant sur les vignes du Beaujolais. La jeune élève qui croit être bête, également, alors qu'elle a toute une richesse intérieure à faire éclore.
Revoir ce film m'a procuré un grand plaisir: retrouver la jeunesse de Nathalie Baye, si fine, si fragile, et de Gérard Lanvin, me souvenir que Michel Galabru n'a pas été qu'un acteur de mauvais films, apercevoir, un court instant, Jean Dasté dont ce fut sans doute un des derniers rôles, si ce n'est le dernier, savourer la délicatesse et la pertinence des dialogues sur l'enseignement:
- Qu'est-ce qui t'a fait choisir le métier de prof?
- Je n'ai pas choisi, après j'ai aimé.
Aujourd'hui, rien n'est à jeter dans ces dialogues, ils n'ont pas pris une ride. Si certains aspects du monde éducatif se sont depuis beaucoup radicalisés (on ne fume pas dans une établissement scolaire, encore moins lors d'un rendez-vous de parents; on ne songerait même plus à recevoir des élèves chez soi, tant cette privauté comporterait de risques), l'essentiel du message du film est encore valable aujourd'hui. Il faudrait que certains détracteurs de l'école et des enseignants le voient et y découvrent la dose d'abnégation et d'amour des enfants qu'il faut pour supporter la pénibilité de ce métier.
Pour ma part, je découvrais à peine l'enseignement lorsque tavernier a sorti son film. J'avais fait quatre ou cinq ans derrière un bureau. C'est à peu près ce qu'il me reste à assurer avant la retraite. Une vie professionnelle s'est donc écoulée entre alors et aujourd'hui. Je suis heureux de constater que mes sentiments, mes réactions, mon approche de ce métier, ma conception de ce qui doit être n'ont pas changé au cours des ans. Et je crois que j'en suis fier.
Hier soir, nous étions partis pour une soirée télévision. Comme rien d'intéressant n'y était proposé, nous avons ressorti une vieille cassette, un film que j'avais envie de revoir depuis déjà longtemps: Une Semaine de vacances, de Bertrand Tavernier.
Le film était sorti, si je me souviens bien, en 1980. Outre le fait qu'il était le premier à montrer avec autant d'intelligence la beauté de Lyon, de la ville et de sa région, il évoquait, de façon nouvelle également, la difficulté pour un jeune enseignant d'assumer la lourde charge qui lui est très tôt mise sur les épaules, de savoir non seulement enseigner mais aussi éduquer, de concilier l'amour de sa matière, de son métier, des enfants et les déceptions inévitables et souvent brutales. A sa sortie, j'enseignais depuis quatre ans, trois de remplacements dans les banlieues de la ceinture lyonnaise et un dans le privé, dans un LEP où je tâchais de vivre le grand écart obligatoire entre mes études des Humanités latine et grecque et la réalité quotidienne de CAP en échec scolaire. Inutile de dire si, pour ces deux raisons, ce film m'avait marqué.
J'ai été heureux de voir que l'image qu'il m'en restait n'était ni fausse ni trop transformée par les fantasmes. Ainsi les premiers instants, la vieille dame toujours seule aperçue par la fenêtre de l'appartement d'en face, je m'en souvenais parfaitement. de même que de l'or automnal d'un soleil levant sur les vignes du Beaujolais. La jeune élève qui croit être bête, également, alors qu'elle a toute une richesse intérieure à faire éclore.
Revoir ce film m'a procuré un grand plaisir: retrouver la jeunesse de Nathalie Baye, si fine, si fragile, et de Gérard Lanvin, me souvenir que Michel Galabru n'a pas été qu'un acteur de mauvais films, apercevoir, un court instant, Jean Dasté dont ce fut sans doute un des derniers rôles, si ce n'est le dernier, savourer la délicatesse et la pertinence des dialogues sur l'enseignement:
- Qu'est-ce qui t'a fait choisir le métier de prof?
- Je n'ai pas choisi, après j'ai aimé.
Aujourd'hui, rien n'est à jeter dans ces dialogues, ils n'ont pas pris une ride. Si certains aspects du monde éducatif se sont depuis beaucoup radicalisés (on ne fume pas dans une établissement scolaire, encore moins lors d'un rendez-vous de parents; on ne songerait même plus à recevoir des élèves chez soi, tant cette privauté comporterait de risques), l'essentiel du message du film est encore valable aujourd'hui. Il faudrait que certains détracteurs de l'école et des enseignants le voient et y découvrent la dose d'abnégation et d'amour des enfants qu'il faut pour supporter la pénibilité de ce métier.
Pour ma part, je découvrais à peine l'enseignement lorsque tavernier a sorti son film. J'avais fait quatre ou cinq ans derrière un bureau. C'est à peu près ce qu'il me reste à assurer avant la retraite. Une vie professionnelle s'est donc écoulée entre alors et aujourd'hui. Je suis heureux de constater que mes sentiments, mes réactions, mon approche de ce métier, ma conception de ce qui doit être n'ont pas changé au cours des ans. Et je crois que j'en suis fier.
Michael Tolliver est vivant.
( Écrit le vendredi 10 juillet)
Je viens de terminer le septième épisode des fameuses Chroniques de San Francisco. Cette lecture m'a ramené de nombreuses années en arrière lorsque, l'été, dans le Chablais, j'attendais avec impatience la publication en poche de tel ou tel épisode précédent. Il fallait alors commander à la librairie du village. C'était toujours un moment de plaisir car la libraire était une jeune femme agréable et cultivée, une vraie libraire avec qui il faisait bon bavarder un instant. Je ne sais pas comment elle s'arrangeait mais elle avait en général le livre demandé dans les trois ou quatre jours suivants la commande. Ainsi les Chroniques m'ont-elles occupé de longs moments de sieste dans la maison fraîche. J'aimais la légèreté de ces romans: si l'intrigue à demi policière qui en sous-tendait la plupart n'était pas toujours très excitante, en revanche j'appréciais beaucoup les nombreux dialogues. Je m'étais aussi fait une image à moi du personnage principal, Mouse, surnom de Michael, et ai refusé de le reconnaître, des années après, lorsque par hasard, j'ai vu, sur une des nombreuses chaînes du câble ou de la parabole, un épisode du feuilleton américain qui avait été tourné sur le sujet.
Que penser aujourd'hui de cette septième livraison? Apprendre sa publication n'a pas soulevé chez moi un enthousiasme débordant: San Francisco et ses chroniques appartenaient à mon passé, à une vie totalement disparue et que je ne tenais pas à ressusciter. Pourtant, je n'ai pas hésité à l'acheter. Il a traîné quelques semaines près de mon lit, un peu par superstition, et puis je m'y suis mis. Je voulais lire quelque chose de léger après avoir abandonné la lecture de La Vie en sourdine, de David Lodge, roman particulièrement bavard et inintéressant. (Je ne comprends pas, à ce jour, l'enthousiasme qu'il suscite chez de nombreux lecteurs). Retrouver ainsi, une vingtaine d'années plus tard dans le roman, les personnages de Mouse, de Brian, d'Anna Madrigal puis de Shawna et de Mary Ann m'a touché: je remettais les pieds dans un univers familier, comme si j'avais des nouvelles d'anciens amis un peu perdus de vue mais toujours chers. Pas d'intrigue policière, ce qui me réjouit. Dans cet épisode, on est plus grave, bien sûr, on parle davantage de la vieillesse, de la maladie, de la mort. On y parle aussi beaucoup de l'amour et de l'intelligence, de l'amour intelligent, celui qui sait distinguer l'essentiel des possibles détours circonstanciels. On y parle des rapports avec la famille génétique et celle que l'on s'est créée au long de sa vie. On y est moins catégorique pour condamner l'un au trop grand profit de l'autre. J'ai aimé ce livre parce qu'il aborde des thèmes graves avec légèreté, parce que son personnage a sensiblement le même âge que moi, a connu les mêmes périodes de condamnation puritaine, de violence hystérique et de pseudo-acceptation par la société, même si l'histoire n'est pas tout à fait la même en France et aux États-Unis. Si le nom de "mari" ne m'emballe pas pour parler de son compagnon, cette réticence n'est que lexicale et je partage totalement la conception du couple qui est exposée ici. Ces grands jeunes gens fougueux des années soixante-dix et quatre vingts se sont beaucoup calmés sans perdre de vue leurs idéaux. C'est ce qui peut aujourd'hui m'arriver de mieux.
Je viens de terminer le septième épisode des fameuses Chroniques de San Francisco. Cette lecture m'a ramené de nombreuses années en arrière lorsque, l'été, dans le Chablais, j'attendais avec impatience la publication en poche de tel ou tel épisode précédent. Il fallait alors commander à la librairie du village. C'était toujours un moment de plaisir car la libraire était une jeune femme agréable et cultivée, une vraie libraire avec qui il faisait bon bavarder un instant. Je ne sais pas comment elle s'arrangeait mais elle avait en général le livre demandé dans les trois ou quatre jours suivants la commande. Ainsi les Chroniques m'ont-elles occupé de longs moments de sieste dans la maison fraîche. J'aimais la légèreté de ces romans: si l'intrigue à demi policière qui en sous-tendait la plupart n'était pas toujours très excitante, en revanche j'appréciais beaucoup les nombreux dialogues. Je m'étais aussi fait une image à moi du personnage principal, Mouse, surnom de Michael, et ai refusé de le reconnaître, des années après, lorsque par hasard, j'ai vu, sur une des nombreuses chaînes du câble ou de la parabole, un épisode du feuilleton américain qui avait été tourné sur le sujet.
Que penser aujourd'hui de cette septième livraison? Apprendre sa publication n'a pas soulevé chez moi un enthousiasme débordant: San Francisco et ses chroniques appartenaient à mon passé, à une vie totalement disparue et que je ne tenais pas à ressusciter. Pourtant, je n'ai pas hésité à l'acheter. Il a traîné quelques semaines près de mon lit, un peu par superstition, et puis je m'y suis mis. Je voulais lire quelque chose de léger après avoir abandonné la lecture de La Vie en sourdine, de David Lodge, roman particulièrement bavard et inintéressant. (Je ne comprends pas, à ce jour, l'enthousiasme qu'il suscite chez de nombreux lecteurs). Retrouver ainsi, une vingtaine d'années plus tard dans le roman, les personnages de Mouse, de Brian, d'Anna Madrigal puis de Shawna et de Mary Ann m'a touché: je remettais les pieds dans un univers familier, comme si j'avais des nouvelles d'anciens amis un peu perdus de vue mais toujours chers. Pas d'intrigue policière, ce qui me réjouit. Dans cet épisode, on est plus grave, bien sûr, on parle davantage de la vieillesse, de la maladie, de la mort. On y parle aussi beaucoup de l'amour et de l'intelligence, de l'amour intelligent, celui qui sait distinguer l'essentiel des possibles détours circonstanciels. On y parle des rapports avec la famille génétique et celle que l'on s'est créée au long de sa vie. On y est moins catégorique pour condamner l'un au trop grand profit de l'autre. J'ai aimé ce livre parce qu'il aborde des thèmes graves avec légèreté, parce que son personnage a sensiblement le même âge que moi, a connu les mêmes périodes de condamnation puritaine, de violence hystérique et de pseudo-acceptation par la société, même si l'histoire n'est pas tout à fait la même en France et aux États-Unis. Si le nom de "mari" ne m'emballe pas pour parler de son compagnon, cette réticence n'est que lexicale et je partage totalement la conception du couple qui est exposée ici. Ces grands jeunes gens fougueux des années soixante-dix et quatre vingts se sont beaucoup calmés sans perdre de vue leurs idéaux. C'est ce qui peut aujourd'hui m'arriver de mieux.
La Creuse (1)
Bonjour.
(Écrit le jeudi 09 juillet)
La chalet, la table où, il y a une année, j'écrivais la première lettre à Pierre. Mesurer le chemin parcouru. Noëlle m'a dit: "Tu vas mieux que l'an dernier. L'an dernier, on voyait que tu voulais sortir la tête de l'eau, et tu y arrivais, parfois." Oui, les alternances d'euphorie et de marasme sont moins fréquentes et les reliefs plus aplanis.
Noëlle a vieilli. Elle ne se teint plus les cheveux, les laisse nature. Déjà la dernière fois, mais je l'ai trouvée plus ridée, presque fanée et profondément amaigrie. Elle est belle maintenant. Je lui demanderai de faire des photos de son profil: celui d'un vieux sage indien. J'étais heureux de retrouver, hier, sa petite silhouette fine sur le quai de la gare de Guéret. Heureux aussi de l'avoir pour moi tout seul. Gérard n'avait pu venir: juste avant de partir, il s'était blessé et nous attendait maintenant aux urgences de Bourganeuf, avec la main bandée. Lui n'a pas changé. Peut-être parfois, un retour d'agressivité impatiente.
Je n'ai rien écrit dans le train. Je n'en ai pas eu le temps, ni l'envie. Dès le départ, j'ai engagé la conversation avec ma voisine, une algérienne de 39 ans qui venait de terminer une formation d'un an à Lyon et partait à Bordeaux voir une partie de sa famille avant de regagner Alger. Étrange communion entre nous deux, d'abord réservée et polie, puis de plus en plus naturelle et intense. Nous avons fini par nous tutoyer, en échangeant sur des sujets qui nous tenaient à cœur à tous les deux: la course (ou le vélo), l'écriture et la religion, la foi plutôt. Plus de quatre heures de conversation ininterrompue, qui n'est jamais tombée dans la platitude. Elle m'a aussi évoqué son père mort, dont elle n'a pas encore fait le deuil, la difficulté de la communication en direct en France ( et pourtant, nous en étions un contre-exemple parfait). Lorsque le train a approché de Guéret, nous avons échangé nos adresses mail et nous nous sommes embrassés, comme deux vieux camarades. J'ai presque vingt ans de plus qu'elle. Je ne m'en suis pas rendu compte un seul instant.
Les gares se suivaient, je retrouvais leur nom sur les quais, précédemment annoncé par le haut-parleur: Roanne, Ganat, Commentry, Montluçon, Guéret. A Ganat, il m'a semblé que le train repartait à l'envers. Je l'avais oublié. Plus loin, je crois, j'ai montré à Assia l'à-pic qui s'ouvrait à nos côtés, alors que nous traversions sur un pont une gorge boisée et très profonde. Elle a eu peur et s'est retournée vers moi. Elle portait jusque là des lunettes de soleil. J'ai été surpris de voir ses yeux d'aussi près, et m'en suis senti gêné, un peu comme si je la voyais nue. Il n'y a pas eu de changement de voyageurs, dans notre wagon. Personne n'est descendu, personne n'est monté, à l'exception d'un jeune homme enfermé dans la musique que lui distillaient les écouteurs qu'il a gardés vissés aux oreilles pendant tout le trajet. J'ai expliqué à ma voisine ce qu'était la Creuse, à quoi ressemblaient les paysages, les églises, les maisons. Elle, elle est berbère mais nous n'avons pas eu le temps d'aller voyager par là-bas: lorsque je suis descendu du train, l'échange n'était pas fini.
Ce matin, je me suis réveillé tard, à 10h30. A Lyon, je m'estime heureux lorsque j'ai des nuits de six heures. Ici, le sommeil est doublé. Chaque année, je récupère ainsi. Je viens ici pour ça. Je sais que j'y retrouve du vrai repos. Il fait frais, il n'y a pas de bruit, je peux me le permettre. Après la sieste de cet après-midi (oui, aussi), j'ai surpris Noëlle en lui demandant de bouger. Le ciel était menaçant, très nuageux, mais il ne pleuvait pas.
- Allons voir le village sculpté!
- Si tu veux!
Mais, avant d'y arriver, je lui ai imposé de nombreuses haltes, occasion principalement de visiter des églises et de prendre des photos. Ainsi avons-nous découvert par hasard la Chapelle Notre-Dame de Borne, magnifique construction creusoise dont la tourelle qui lui donne un aspect fortifié m'a tout de suite évoqué Montaigne et sa bibliothèque. Alors que nous regrettions, tout en le comprenant, qu'elle soit fermée, une jeune femme bien en chair, et bien en terre, aux pommettes rosies par la vie qui circule en elle, une Vierge campagnarde, est venue nous ouvrir. En sortant, sur le pas de la porte, nous avons enjambé une petite grenouille.
Tout près se trouve le village d'Ars, tout court celui-ci, avec une autre église, en cours de restauration et qui promet d'être exceptionnellement lumineuse avec ses nouveaux vitraux. Deux ouvriers y travaillaient, l'un jeune, l'autre son patron, tous les deux sérieux, conscients de la qualité de ce qu'ils réalisaient. Après un dernier arrêt à l'église massive de Chamberaud dont la dégradation est, à certains endroits, impressionnante, nous avons enfin rallié Masgot, le fameux village sculpté.
Un de ses habitants, François Michaud (1810-1890) y a orné sa maison et le mur de son jardin de sculptures tout droit sorties de son imagination. On peut penser au Facteur Cheval, à Hauterives, bien que l'art de ces deux originaux ne soit aucunement comparable. D'autres maisons du village sont ainsi décorées de statues et de bas-reliefs de la même main. Il faut l'avoir vu une fois, mais on n'est pas obligé d'y retourner.
(Écrit le jeudi 09 juillet)
La chalet, la table où, il y a une année, j'écrivais la première lettre à Pierre. Mesurer le chemin parcouru. Noëlle m'a dit: "Tu vas mieux que l'an dernier. L'an dernier, on voyait que tu voulais sortir la tête de l'eau, et tu y arrivais, parfois." Oui, les alternances d'euphorie et de marasme sont moins fréquentes et les reliefs plus aplanis.
Je n'ai rien écrit dans le train. Je n'en ai pas eu le temps, ni l'envie. Dès le départ, j'ai engagé la conversation avec ma voisine, une algérienne de 39 ans qui venait de terminer une formation d'un an à Lyon et partait à Bordeaux voir une partie de sa famille avant de regagner Alger. Étrange communion entre nous deux, d'abord réservée et polie, puis de plus en plus naturelle et intense. Nous avons fini par nous tutoyer, en échangeant sur des sujets qui nous tenaient à cœur à tous les deux: la course (ou le vélo), l'écriture et la religion, la foi plutôt. Plus de quatre heures de conversation ininterrompue, qui n'est jamais tombée dans la platitude. Elle m'a aussi évoqué son père mort, dont elle n'a pas encore fait le deuil, la difficulté de la communication en direct en France ( et pourtant, nous en étions un contre-exemple parfait). Lorsque le train a approché de Guéret, nous avons échangé nos adresses mail et nous nous sommes embrassés, comme deux vieux camarades. J'ai presque vingt ans de plus qu'elle. Je ne m'en suis pas rendu compte un seul instant.
Les gares se suivaient, je retrouvais leur nom sur les quais, précédemment annoncé par le haut-parleur: Roanne, Ganat, Commentry, Montluçon, Guéret. A Ganat, il m'a semblé que le train repartait à l'envers. Je l'avais oublié. Plus loin, je crois, j'ai montré à Assia l'à-pic qui s'ouvrait à nos côtés, alors que nous traversions sur un pont une gorge boisée et très profonde. Elle a eu peur et s'est retournée vers moi. Elle portait jusque là des lunettes de soleil. J'ai été surpris de voir ses yeux d'aussi près, et m'en suis senti gêné, un peu comme si je la voyais nue. Il n'y a pas eu de changement de voyageurs, dans notre wagon. Personne n'est descendu, personne n'est monté, à l'exception d'un jeune homme enfermé dans la musique que lui distillaient les écouteurs qu'il a gardés vissés aux oreilles pendant tout le trajet. J'ai expliqué à ma voisine ce qu'était la Creuse, à quoi ressemblaient les paysages, les églises, les maisons. Elle, elle est berbère mais nous n'avons pas eu le temps d'aller voyager par là-bas: lorsque je suis descendu du train, l'échange n'était pas fini.
Ce matin, je me suis réveillé tard, à 10h30. A Lyon, je m'estime heureux lorsque j'ai des nuits de six heures. Ici, le sommeil est doublé. Chaque année, je récupère ainsi. Je viens ici pour ça. Je sais que j'y retrouve du vrai repos. Il fait frais, il n'y a pas de bruit, je peux me le permettre. Après la sieste de cet après-midi (oui, aussi), j'ai surpris Noëlle en lui demandant de bouger. Le ciel était menaçant, très nuageux, mais il ne pleuvait pas.
- Allons voir le village sculpté!
- Si tu veux!
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