mardi 9 février 2010

Médailles et autres broutilles

Encore de la neige. Depuis ce matin, à gros flocons, en tout cas sur la colline. Les élèves sont excités: perspective des vacances toutes proches et boules de neige interdites. On sent leur état électrique. En sixième, l'écriture du conte avance lentement. Cette année, je les ai mis en tandem, un conte à rédiger à deux. C'est, à mon avis, plus difficile, malgré les apparences. Et il faut sans cesse veiller à ce que les deux travaillent. On est d'ailleurs parfois surpris du résultat: ce ne sont pas forcément les meilleurs qui s'impliquent le plus. Demain, ils devront me rendre leurs copies. Du travail pour mes vacances.

J'espère profiter de ces quelques jours de repos pour quitter Lyon, changer le rythme, briser les habitudes. J'étouffe un peu en ce moment. Je n'ai pas bougé, sauf erreur, depuis août dernier. Peut-être dans le Gard, chez Jean-Marc.

Un collègue a été décoré des insignes de Chevalier dans l'ordre des Arts et des Lettres, sous les cristaux et les ors de la République. Pas un seul instant, je ne me suis senti impliqué. Revu des gens que j'ai beaucoup fréquenté autrefois. Ni chaud ni froid. A la plupart d'entre eux, je n'ai plus rien à dire. L'accueil très amical de l'ancien comptable de l'association m'a pourtant fait chaud au cœur. Impression qu'il aurait voulu parler davantage (de son divorce peut-être) mais on ne nous en a pas laissé l'occasion. Valse des mondanités, victoire de l'inutile sur le peu de mots qu'on aurait aimé dire ou entendre. Je suis reparti seul, une boule dans la gorge. Rentré à vélo. Trop fatigué pour faire le chemin à pied. Comme d'habitude, les photos que j'ai prises sont ratées: je ne sais pas photographier les gens. Je crois que c'est tout simplement parce que ça ne m'intéresse pas.

Mon frère, après une énième série de chimios doit se faire réinstaller (comme tous les deux mois) une nouvelle sonde. Sa femme est tout près de lui. J'admire leur courage. Tant de choses battent de l'aile en ce moment. Comment ai-je pu vivre tant d'années de bonheur sans jamais avoir un seul instant la moindre conscience d'être un privilégié? J'ai entamé le dernier tome, posthume, du journal de Sevran. Est-ce cela qui me ternit un peu le moral en ce moment? Il y parle de sa maladie sans jamais l'appeler par son nom. Je ne le suis pas sur cette voie-là. J'aime nommer un chat un chat. Un mot n'a jamais rendu personne malade, même si certains blessent. Il en d'autres, pourtant, qui guérissent.

A midi, mes collègues fêtaient le départ d'Aurélien. Je n'ai pas pu être présent. Rendez-vous de parents. Ce n'est pas plus mal: je n'aime pas les adieux officiels. Regret cependant de n'avoir fait qu'apercevoir Nicolas qui s'est trouvé là un peu par hasard. Les deux rendez-vous de début d'après-midi: parfaitement calmes et détendus. On m'avait pourtant prédit la difficulté. On apprend sans doute à bien faire, avec l'âge. Ou à bien cacher.

Un proverbe africain, pour finir, trouvé dans une papillote et que j'aimerais voir médité par certains de mes collègues: Que celui qui n'a pas traversé ne se moque pas de celui qui s'est noyé.

lundi 8 février 2010

En terres burgondes

Lorsque j'ai connu Pierre, il habitait Montceau-les-Mines, non loin d'un petit lac à la sortie de la ville. Il louait le haut mansardé d'une villa occupée par une riche veuve dont le mari avait fait fortune dans le tissage, ce qui valait à Pierre le don régulier de grosses chaussettes de laine aux couleurs toujours sinistres. Il n'y avait qu'une seule pièce avec, sur l'un des deux côtés où le toit s'incurvait, un minuscule réduit qui servait de cuisine. Il me semble qu'il existait aussi un semblant de jardinet mais je n'en ai guère de souvenir: sans doute était-il réservé à la propriétaire des lieux. Le tout faisait penser à une chambre d'étudiant et c'est bien ainsi que madame X. traitait Pierre, bien qu'à l'époque il ait déjà dépassé la trentaine.

Si intellectuellement, la région lui "parlait" (Abbaye de Cluny, Autun, passé industriel prestigieux du Creusot), il se considérait cependant en exil, lui originaire de Haute-Savoie, dans ces terres aux dangereux verglas et aux brouillards tenaces. Il redescendait presque chaque fin de semaine à Lyon où l'attendaient ses amis de la Communauté qui m'accueillit par la suite.

Quelques images me restent de cette période et de cette région. Outre la naissance d'un attachement très fort dont j'ai déjà parlé, des fragments épars reliés entre eux par un sentiment heureux: celui d'avoir commencé là ma vie, en terre burgonde. Un petit lit d'abord, où nous avions du mal à bien dormir (mais en avions-nous vraiment envie?), le Journal d'un Séducteur de Kierkegaard, qu'il faudra bien un jour que je lise, des poèmes d'Aragon publiés chez Seghers je crois, un portrait de Pierre au crayon, œuvre de jeunesse de sa sœur qui peignit de longues années durant avant de s'en lasser, et de la musique: au piano lorsque la propriétaire déverrouillait la porte de communication avec la deuxième pièce de l'étage, où se trouvait l'instrument. C'est sur ce clavier qu'il me dédicaça un jour Rêveries de Schumann. ou bien sur un vieux tourne-disques aux hauts-parleurs rafistolés par ses soins. Nous écoutions souvent Ferré chantant ses textes ou ceux des poètes du XIX°. L'Étang chimérique est celui qui m'a le plus longtemps marqué.

Pierre me fit aussi non pas découvrir Bach mais m'enthousiasmer pour ce compositeur qu'il jouait à l'orgue parfois, lorsqu'un prêtre compréhensif acceptait de lui autorisait l'accès à la tribune de son église.

Il me reste aussi les merveilleux paysages de l'automne bourguignon, les couleurs d'or et rouille autour des ruines de Cluny, le concert des Saisons de Haydn à Saint-Lazare d'Autun, les bons restaurants dans la campagne grasse. Lors de notre journée en Bourgogne avec J., il y a de cela deux ans, j'ai retrouvé cette opulence agricole, la splendeur architecturale de ces vaisseaux romans. Je n'habiterais pas dans ces lieux mais j'aime y passer parfois car ils gardent, par la douceur des lignes de leurs paysages, une sorte de sérénité que l'on croirait liée aux siècles des bâtisseurs de cathédrales, quand la beauté était un idéal à atteindre. (En clin d'œil à Cornus.)

Nos plus beaux souvenirs fleurissent sur l'étang
Dans le lointain château d'une lointaine Espagne
Ils nous disent le temps perdu ô ma compagne
Et ce blanc nénuphar c'est ton cœur de vingt ans

Un jour nous nous embarquerons
Sur l'étang de nos souvenirs
Et referons pour le plaisir
Le voyage doux de la vie
Un jour nous nous embarquerons
Mon doux Pierrot ma grande amie
Pour ne plus jamais revenir.

Nos mauvais souvenirs se noieront dans l'étang
De ce lointain château d'une lointaine Espagne
Et nous ne garderons pour nous ô ma compagne
Que ce nénuphar et ton cœur de vingt ans

Idée d'après sieste

Tout à l'heure, après le repas, en quittant J., je lui ai dit: "D'abord une petite sieste, et puis je finis de corriger un contrôle de latin." Le soleil brillait, il brille toujours, je voyais cette correction comme une contrainte.
En me réveillant, un quart d'heure plus tard, j'ai eu cette idée bizarre qui m'a traversé la tête: et après, à la retraite, quand je n'aurai plus ce genre de contrainte, quand je ne regarderai plus d'un œil torve les paquets de rédactions attendant sur mon bureau, quand la tablette de ce même bureau pourra être tout aussi plane et vide qu'un désert idéalisé, en serai-je plus heureux? Après la mort de Pierre, j'ai su quel prix il fallait payer pour gérer sa liberté. En sera-t-il de même pour ma cessation d'activité? La vie me laissera-t-elle le temps d'organiser cette inactivité, moi qui suis, j'en suis sûr maintenant, un actif invétéré. Je n'en sais rien, nul ne le sait. Pourtant il va falloir préparer ce nouvel âge...

dimanche 7 février 2010

Bien avec eux

Il y a plus d'un an déjà, la dernière fois que je suis allé au sauna, j'ai rencontré Frédéric. Par lui, j'ai renoué une très ancienne relation avec un garçon que j'avais connu dans les années soixante-dix, alors qu'il vivait avec son ami. Les aléas de la vie avaient fait que nous nous étions perdus de vue mais je gardais un très bon souvenir de lui. Or voilà qu'il se trouve être le meilleur ami de Frédéric.

Alors, peu à peu, les liens se sont retissés et nous passons maintenant tous les trois de très nombreux moments ensemble. Cette fin de semaine, par exemple: vendredi après-midi avec J-C dans les magasins de la périphérie pour choisir les éléments du placard mural qu'il va m'installer. Le soir, repas avec le même, plus Frédéric: langue de bœuf et légumes bouillis préparés par mes soins. Hier matin, virée à trois dans une exposition de peintures du 3°arrondissement puis promenade sur le marché de Monchat. Hier soir, repas chez Jean-Claude mais organisé par F. Excellent: rôti, frites légères et haricots verts. Ce matin, petit tour aux Puces du Canal , avec un temps nettement refroidi, où personne n'a rien acheté mais où nous nous sommes réchauffés dans l'ambiance populaire d'un bar du site.

Je suis heureux de les avoir près de moi tous les deux. J'aime les soirées de fin de semaine où, après le repas, nous regardons tranquillement la télévision, et où il n'est pas rare que l'un de nous, voire deux, s'endorme et pousse un léger ronflement. Ils me font du bien et je suis bien avec eux. Le téléphone sonne souvent en début de soirée: c'est Frédéric et ses plaisanteries à deux balles, c'est Jean-Claude qui prend la suite avant de me repasser Frédéric. On ne dit souvent rien de très important, on est même parfois très près des pâquerettes, mais que c'est bon, un téléphone qui sonne juste comme ça, gratuitement. Je sais que l'un des deux au moins me lit. Alors, voilà, je voulais juste leur dire merci.

samedi 6 février 2010

Momentini

Revu Nicolas, jeudi midi. Nous avons déjeuné ensemble dans une sympathique brasserie du 7°,près de Saint-Louis: "Caviar pour le autres". Déjeuner rapide car ses cours reprenaient à 14h. Toujours même plaisir et intérêt à échanger mais frustration du temps trop court. Une sorte d'apéritif pour une autre rencontre plus détendue. Il m'a paru préoccupé et un peu taciturne. Avons parlé de la violence que chacun a en lui et de la meilleure façon de la gérer, sans la renier et sans lui laisser trop souvent libre cours.

L'après-midi, temps consacré à vider mon "dressing", une petite pièce débarras où, outre une armoire penderie, s'entassait (et s'entasse toujours en partie) une multitude d'objets aussi hétéroclites qu'une paire de bottes en caoutchouc (qui ont dû servir deux fois en vingt ans) et des socles de cafetières électriques dont le récipient a été brisé. Redécouvert ainsi des lambeaux oubliés de ma vie remis au jour après des années de poussière, comme ce sous-verre de trois dessins à l'encre de Chine acheté avec Pierre dans les années soixante-dix à deux filles, deux amies qui, à l'époque, tenaient un restaurant dans le Vieux Lyon et exposaient les œuvres d'un artiste: Yvon Traineau. Qu'en est-il de lui aujourd'hui? Jean-Claude va commencer les travaux pour m'installer un parquet flottant et un grand placard mural occupant tout un pan de la pièce.

Mon compte Flickr proposait hier 332 pages de photos. Celui de J. 664: coïndence! Il arrive parfois que nous ayons le même cliché: pas coïncidence.

PS: après recherche sur Google, j'ai découvert qu'Yvon Traineau (apparemment décédé, bien que cela ne soit pas très clair) était un ami de Gaston Planet (1938-81), un autre peintre, que "sa peinture figurative touche à l'abstraction" (ce qui est vrai pour mes dessins à l'encre) et qu'une de ses toiles a été acquise auprès d'un particulier par le Musée de l' Abbaye Sainte-Croix aux Sables d'Olonne. Mes lecteurs bretons pourraient-ils me donner plus de précisions sur ce monsieur? Je les en remercie d'avance.

vendredi 5 février 2010

Les Pornographes

Voilà le livre que j'ai mis deux mois à lire. Trois cents petites pages en soixante jours. Un record! C'est dire ma passion pour la chose écrite en ce moment. Le roman n'y est pour rien: il est bon, sinon je l'aurais abandonné en cours de route. De facture et d'écriture classiques, il est sans doute plus dilué que La tombe des lucioles du même auteur, mais se lit avec intérêt.

Surtout ne pas s'arrêter au titre, plutôt aguicheur pour un lectorat français. Y a-t-il la même provocation dans le titre original japonais? Pas de scènes érotiques ou pornographiques complaisamment décrites pour exciter l'imagination. Les moments chauds sont abordés crument mais avec une sorte de recul, d'un point de vue clinique qui désamorce tout potentiel salace. Il ne s'agit pas, de la part de Nosaka, d'une forme de pudibonderie, je ne crois pas en tout cas, mais plutôt d'une volonté de s'en tenir à ce qui me semble être son propos, c'est-à-dire l'exposition d'une fable morale. Je prends ici le mot fable au sens étymologique latin d'histoire racontée.

Un homme, petit revendeur de clichés osés, décide un jour de se mettre à son compte pour gagner plus d'argent plus facilement et se lance dans le tournage de films pornographiques puis l'organisation de soirées à thème où l'élément féminin est recruté, sous de faux prétextes, par deux de ses amis plus jeunes. Alors que cette bande s'organise, la femme de Subuyan, l'homme mûr, meurt, lui laissant à charge sa fille à elle qu'il convoite rapidement. Mais rien ne semble tout à fait marcher comme il l'aurait souhaité: un des membres de la bande le double et s'installe à son propre compte, les soirées organisées qu'il aurait voulues un feu d'artifice des sens se transforment chaque fois en échanges bestiaux et sales, l'unique occasion de copuler avec sa belle-fille aboutit à un fiasco complet pour déficience physique de sa part, déficience qui le poursuivra tout au long du livre alors que l'ardeur qu'il mettra à réchauffer sa libido ne servira à rien. Lui-même tire une sorte de leçon de ses expériences et se demande si, en fin de compte, l'amour de la pornographie chez un homme n'est pas un indice de son impuissance.

Implacable réquisitoire contre l'animal humain, qu'il soit homme ou femme, le roman se termine pourtant par une belle page "poétique": Subuyan, qui avait toujours espéré retrouver sa virilité en retrouvant sa belle-fille disparue après leur "nuit d'amour", est étendu, mort, sur un lit. Cette belle-fille tant désirée et tant fantasmée, découvre, interloquée, quand enfin elle vient le voir à l'hôpital, dépassant du sous-vêtement du cadavre, un spectacle inattendu: le sexe de son beau-père dans un état de splendide turgescence.

Les Pornographes, Nosaka Akiyuki. Roman traduit du japonais par Jacques Lalloz, Picquier poche.

jeudi 4 février 2010

Des chansons d'chez nous.

Pour ceux qui voudraient entendre quelques petits airs du folklore lyonnais, il y en a cachés derrière un commentaire de mon dernier billet. Cliquez sur le nom de Piergil et vous verrez ce qu'il nous offre: tout un répertoire de lyonnaiseries chantées par le trio Jorogil et accompagnées à l'orgue de Barbarie. J'en connaissais moi-même quelques-unes mais pas toutes, bien sûr.

En voici deux extraits, le premier inconnu mais qui me touche directement puisqu'il parle de mon quartier, le deuxième mondialement célèbre, je pense.

A La Guille

Il était né Rue d'la Bannière
C'était un drôle de citoyen
Dans l'quartier de la Guillotière
On l'appelait l'grand Sébastien
Sans domicile et sans famille
il menait une vie de chien
Mais c'était un beau troubadour
Qui chantait des chansons d'amour
Dans les bistrots et dans les cours
A la Gui-i-lle, à la Gui-i-lle.


Les Canuts

Pour chanter Veni Creator
Il faut une chasuble d'or
Pour chanter Veni Creator
Il faut une chasuble d'or
Nous en tissons pour vous, Grands de l'Église
Et nous, pauvres Canuts, n'avons pas de chemise
C'est nous les Canuts, nous sommes tout nus.

Comme tout le monde ne peut pas être lyonnais (moi le premier), voici de quoi éclairer le sens de deux mots:
- la Guille est l'abréviation populaire du nom de mon quartier: la Guillotière, longtemps commune indépendante et rattachée définitivement à Lyon en 1852. A noter que dans la région, une guille est également un morceau de bois de chêne effilé qui se trouvait sur la partie haute des foudres et permettait au vin de s'écouler dans la tassée, l'ancêtre du robinet dégustateur en quelque sorte.
- les canuts sont les ouvriers de la soie à Lyon, particulièrement sur les pentes de la colline de la Croix-Rousse et dont les révoltes ont été sauvagement matées dans le sang en 1831, 1834, 1848 et 1849. Au XX° siècle, Joseph Kosma leur a consacré un Oratorio.