vendredi 12 octobre 2018

L'émerveillement

L'autre soir, les écrivains invités à La Grande Librairie ont commencé l'émission en expliquant ce qu'était pour eux l'émerveillement. Lorsque Pivot avait, dans son émission littéraire, demandé à chacun ce qu'il considérait comme le plus beau mot de la langue française, j'avais dû réfléchir pour finalement opter pour "tome", à la fois livre et fromage.

Cette fois-ci, la réponse m'est venu tout de suite : l'émerveillement, c'est l'immédiateté du présent. Pour moi, le futur n'existe pas, en tant que je n'y pense jamais. Ceux qui me lisent depuis longtemps savent que je vis beaucoup dans le passé, que je m'y plais, que j'y suis bien (sans pour autant avoir une seule photo d'êtres chers disparus exposée chez moi). Si j'écrivais un roman, j'y puiserais sans doute comme dans un puits sans fond.

Quant au présent, je passe souvent totalement à côté. Lorsque je vis la chose, je suis ailleurs la plupart du temps. Le plus bel exemple de cet état de fait est mon manque de larmes au moment des décès de mes proches. Non que je n'en sois pas atteint mais parce que je me suis déjà réfugié dans ma carapace, quitte à réagir plus tard.

Mais l'émerveillement, c'est lorsque, par hasard, je me trouve face à face avec le présent, en simultanéité avec lui. Quelque chose qui m'éblouit sans que je m'y sois attendu, par surprise. Il tient souvent, cet éblouissement, à la beauté de ce que je découvre. Mes souvenirs (aujourd'hui) les plus chers sont faits de cette surprise de la beauté : des ruines romaines plongeant dans la mer en Sicile ; le golfe de Naples et celui de Sorrente vus depuis le palais de Tibère, à Capri, après une longue montée avec Pierre en pleine chaleur ; le débouché inattendu sur la place Saint-Marc, à Venise, une nuit ; l'allée de cyprès à San Galgano, striée par le vol des hirondelles et le baiser que nous avions échangé avec Frédéric ; un tableau flamand dans une galerie du Louvre et la gardienne qui avait tiré le rideau pour trouver la meilleure lumière ; la découverte d'un morceau de musique d'Arvo Part ; ou, tout simplement, le sourire d'une vieille dame dans la rue. Étrangement, la littérature n'est pas dans la liste. Pour moi, c'est de la tendresse, pas de l'émerveillement. L'émotion n'a pas la même brusquerie.

8 commentaires:

Cornus a dit…

Fort bien dit. En termes d'émerveillement, nous avons une chose en commun : une (ou des pour moi) peintures flamandes, mais pas au Louvre et plusieurs fois, dans plusieurs musées.

plumequivole a dit…

C'est curieux, je serais moi bien incapable de cerner et encore moins de lister mes sujets d'émerveillement. Un bout de caillou, une phrase dans un livre, un regard croisé, le goût d'une poire, une voix qui chante, un arbre nu, l'élégance d'un chat à l'affût, le son d'une flûte, un vent tiède sur ma peau...et ainsi de suite à l'infini...Et à propos d'infini, la mer et le ciel la nuit, toujours !

Calyste a dit…

Cornus : j'avais cru deviner...

Plume : ce que ti cites, pour moi ce sont mes tendresses.

Yann Karagar a dit…

Des couches archéologiques de mon passé qui sont autant de fondations de mon présent j'ai une conscience aigüe, et ce sont surtout des repères pour mesurer à quel point pour moi la vie est une ligne ascendante. Mais je suis assez dans le présent et beaucoup dans le futur, perpétuellement à concocter des projets de jardin, d'écriture, de théâtre et même aujourd'hui, de musique.
Je pense toujours au destin de ce que j'entreprends, bref, je me projette...

Yann Karagar a dit…

et donc, j'oubliais, l’émerveillement est peut-être un grand mot, mais les plaisirs que vous évoquez sont quotidien, et beaucoup lié au regard et la la caresse du temps qu'il fait sur ma peau...

plumequivole a dit…

Ah tiens je ne trouvais pas les mots adéquats alors je n'ai rien dit, mais oui, comme dit Karagar ou presque, passé fondateur + présent savouré ou éprouvant + avenir rêvé = moi, selon un savant dosage.

Jérôme a dit…

Quel joli texte. L'émerveillement est bien une sensation du présent (même s'il peut se renouveler)

Calyste a dit…

Karagar : oui, c'est, comme j'ai répondu à Plume, ce que j'appelle les tendresses.

Jérôme : bien sûr (pour ta 2° phrase). Je disais justement que ces moments étaient les rares où je me sentais dans le présent. L'émerveillement est pour moi indissociablement lié à la surprise.