jeudi 3 décembre 2009

Vacances

Peut-on abandonner quelque chose à quoi l'on tient au moment le plus beau, un objet, un être, un roman, une musique? Comme si l'on ne voulait pas, après le sommet, voir la pente descendante, comme si le plus n'apporterait pas le mieux, comme si l'on quittait la table avant la fin du repas pour ne pas être repu.

Cet arrêt avant la fin, je l'ai commis une fois, pour un roman, une lecture qui m'avait totalement séduit: Le Quatuor d'Alexandrie, de Lawrence Durrell. Je n'ai jamais lu les cinquante dernières pages, laissant en suspens la ville au bord de sa lagune et les personnages à jamais figés dans une fresque digne du Satiricon de Fellini. J'ai laissé vagabonder mon imagination avant d'oublier peu à peu et de ne retenir qu'une sensation furtive, de celles que l'on ressent le matin au réveil après un rêve qui s'est déjà estompé.

Peut-être est-ce pour cela que les rêves nous marquent tant: parce que nous n'avons souvent pas la fin, parce que le corps, l'essentiel du mouvement (au sens musical du mot) est perdu et qu'il ne nous en reste que l'instant de silence qui suit la dernière note, avant l'éruption des applaudissements, un silence plein d'un éblouissement de l'ouïe, comme il existe celui de la vue. La trace est plus importante que ce qui l'a tracée.

Pour les êtres, je n'ai jamais pu: je n'ai jamais quitté personne de mon fait. Une sorte de respect dû à l'autre, une politesse offerte de se laisser abandonner. Une seule fois, le concert s'est arrêté avant la partition terminée mais c'était la vie, ou plutôt la mort, qui en avait décidé ainsi.

Ce soir, j'ai quitté L'Humeur vagabonde de cette manière. Kathleen Evin recevait Didier Eribon pour son livre Retour à Reims. J'ai éteint la radio alors que ce qui se disait dans l'émission, que ce soit par Eribon lui-même, Annie Ernaux ou Pierre Bourdieu, me captivait, au sens premier, c'est-à-dire me rendait captif de mes propres souvenirs. Je raconterai sans doute pourquoi.

Ainsi, lorsque j'ai terminé mon repas du soir, souvent fort simple maintenant, que j'allume la lampe de mon bureau et que je m'assois face à l'écran, je me mets en vacances, là aussi au sens propre: je vaque, je laisse mes pensées, contraintes toute la journée par le travail ou les obligations successives, se promener à leur guise, se poser sur un sujet, l'effleurer ou me retenir plus longtemps, passer de la frivolité à des perspectives plus sombres ou plus intellectuelles. Et je suis bien.

Je ne savais pas faire cela autrefois. Jamais mon esprit ne lâchait prise. Aujourd'hui, il y a un moment pour cela: juste après le repas du soir. J'oublie tout, y compris parfois l'heure et le travail du lendemain. Il m'arrive d'en être privé, mais jamais trop longtemps. Je suis avec moi et moi seul à ce moment-là et j'aime le plaisir que je me fais. Il ne reste que l'écriture, la mienne et celle des autres, cette sorte de manteau soyeux et chaud dont je m'enveloppe comme dans un plaid pour avancer la soirée.

Ce moment de solitude partagée à mon choix est sûrement un des piliers de mon équilibre actuel.

4 commentaires:

KarregWenn a dit…

Il y a comme ça un bouquin que j'ai laissé inachevé...tellement je le trouvais magique, c'est le Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Parfois je regarde le marque-page et je suis tentée, mais j'ai en effet peur d'être déçue si je continue. Habituellement pourtant quand je délaisse c'est que je m'ennuie, sinon je serais plutôt goulue vorace avec les livres. Pour la musique, je peux aller jusqu'à l'overdose avec certaines.

Cornus a dit…

J'aime bien cette idée de "mise en vacances" du soir. Je ne pense pas y arriver autant que toi, loin s'en faut, mais j'y goûte néanmoins et c'est sans doute l'une des raisons que j'aime explorer certaines choses sur mon écran, en dehors de toute chose qui me rappelle le travail.

Lancelot a dit…

Laisser inachevé un livre qui me passionne ? Tellement impensable que je n'y avais même pas pensé avant. Ca sort de ma conception de la vie, ça s'apparente au masochisme...

J'essaie de me représenter la chose... Les livres qui ont brûlé comme des feux de joie dans certaines nuits de mon adolescence. J'aurais pu, éventuellement, pour le plaisir de l'attente, m'interdire pendant quelques jours de les finir. Mais ne jamais y revenir, ah non, impossible, je vous dis !

Comment vous faites ????

Calyste a dit…

J'aime bien me priver un peu pour savourer davantage ensuite.

En vieillissant je deviens plus gourmet de gourmand!