mardi 23 novembre 2010

Salle d'attente

La salle, ce matin, était presque vide quand je suis arrivé. Presque, ce qui me surprit car je croyais être le premier à venir y attendre. La vie avait déjà repris à la clinique. Dehors, il faisait encore nuit, le temps de novembre n'en finissait pas d'hésiter à pleurer. C'est triste, la salle d'attente d'une clinique un matin chafouin de novembre quand le jour n'est pas encore totalement levé.

Quand je suis revenu à midi, la petite pièce avait gardé quelque chose d'imperceptible de tous ceux qui y avaient défilé depuis mon premier passage. Les visages s'étaient affaissés dans la chaleur du radiateur toujours trop ouvert selon moi. Il y avait là j'allais dire un vieil homme alors qu'il pouvait avoir dix ans tout au plus de différence avec moi. Rond, rebondi, le visage chagriné, prêt à s'énerver. Sans doute attendait-il depuis longtemps, comme chacun chaque fois ici. Deux couples aussi, l'un dont le mari, à cause de sa corpulence, portait des pantoufles de cuir sans talon, et soufflait l'air par son gros nez sur sa lèvre inférieure proéminente. La femme tricotait, de la grosse laine rouge et noire, une sorte d'écharpe, de boa qu'elle mettrait pour les fêtes si fêtes il y avait. Un dernier couple avait pu s'installer après avoir attendu dans le couloir que des places se libèrent, couple du père et de sa fille, lui totalement silencieux mais dont le regard parlait pour lui, elle douce et attentive.

Et puis, il y avait les deux autres, les jeunes, la volaille, les reines. Toutes deux maigres presque à faire peur, toutes de noir et blanc vêtues, assises sur deux chaises voisines, tournées l'une vers l'autre à s'enchevêtrer les genoux, n'existant que par elles, que pour elles. Deux visiteuses médicales qui ne cessèrent pas une seconde de bavarder (mais peut-on appeler ça bavarder?) une heure entière en attendant qu'on les reçoive. Des propos stupides, haut lancés comme s'il s'agissait de la philosophie du monde: on y aborda le travail, les secteurs couverts, les renversements d'alliance, les tactiques de vente, que sais-je encore. Je ne pouvais guère lire et comprendre ce que je décryptais.

Alors que j'allais intervenir pour leur demander de baisser un peu l'intensité de leurs voix désagréables, l'une évoqua sa jeunesse, lorsque, par ennui de toute orientation sérieuse, elle voulut intégrer l'enseignement. Elle ne put obtenir le Capes et moi, je me dis que ça, c'était une preuve de l'existence de Dieu, vu du côté des élèves. Comment imaginer supporter des cours faits par une pareille imbécile qui n'avait visiblement dans la vie qu'une occupation: s'écouter parler?

L'autre, sèche mais obséquieuse, relançait les échanges quand l'intensité en faiblissait, posant une question d'un ton qu'elle croyait suave, s'exclamant plus fort, bien plus fort, qu'il n'était nécessaire, riant franchement comme si elles avaient été seules. Elle semblait particulièrement apprécier une réplique que la première lançait régulièrement, toutes les dix phrases environ: "un grand moment de solitude"! Certes, le "grand moment de solitude" allait bien avec les chaussures noires épaisses à bouts carrés (à la mode?), mais comme je le souhaitais in petto, comme tous, nous le souhaitions pour nous, ce moment de solitude qui aurait eu pour nous le goût exquis de la tranquillité recouvrée.

Elles finirent par être reçues et quitter la minuscule salle d'attente sans un regard pour toutes leurs victimes auditives, sûres de la qualité de leur spectacle et de la richesse de leurs réparties. Pauvres connes!

11 commentaires:

KarregWenn a dit…

Mais voilà un Calyste qui m'a l'air de pêter la forme !!!! Quelle saine colère !
Marrant, la dernière fois que j'ai dû traîner dans une salle d'attente (de généraliste) j'avais eu les mêmes, version mecs. La connerie doit être au programme de la formation, coeff 6 à l'exam de sortie !
Et toi, en vrai, tu vas mieux ?

Fred a dit…

Ah!!! Les bonnes vieilles expressions de nos jeunes (et moins jeunes!). Le "grand moment de solitude" est pas mal! De mon côté il y en a une qui m'horripile particulièrement: "Vendre du rêve". Du "je te vends du rêve" par ci, "il m'a vendu du rêve" par là. C'est d'autant plus agaçant lorsque c'est la même personne qui le sort toutes les 3 phrases. Des envies de mettre des baffes!
Possible que je fasse un petit post' là dessus tiens!

karagar a dit…

La preuve de l'existence de Dieu m'a bien fait sourire!
Même question que Karreg pour conclure.

merbel a dit…

Calyste rassurez-vous, les visiteuses médicales sont des "pecques" (provinciales mais surtout parigotes)qui ont le sourire Freedent et le bracelet accordé à leurs chaussures!Elles n'intéressent leurs clients que parce qu'elles offrent pour de grosses quantités de produits des voyages et des cadeaux mirobolants; voilà pourquoi la race survit dans les salles d'attente, pour notre plus grand malheur.
Tout comme Fred, je déteste les vendeurs de rêve!

Calyste a dit…

Double k.: l'affaire semble s'arranger, merci. Faudra veiller, simplement.

Fred: je ne connaissais pas cette expression. Abominable! Comme si le rêve se vendait! Ils ne doutent de rien, ces peigne-culs!

Merbel:Belle description et juste. Ce qui m'inquiète, c'est que l'on puisse se vendre (ou vendre aux autres ce que l'on a accepté d'acheter) pour si peu. Moi, mes rêves, je les entretiens sans eux, surtout sans eux!

KarregWenn a dit…

Ah ce mot de "province" et ses dérivés, il ne vaut pas mieux que les grands moments de solitude, tiens.
Excuse, Calyste, d'exhaler ma mauvaise humeur chez toi,je peux pas m'empêcher !
De plus si ces personnes sont ou de Paris, ou d'ailleurs, je ne vois pas à quoi ça nous avance, qu'est-ce que ça leur ajoute, ou leur enlève, ça ne veut rien dire du tout !

Calyste a dit…

Je confirme, Karreg: mauvaise humeur!

Cornus a dit…

"Elle ne put obtenir le Capes et moi, je me dis que ça, c'était une preuve de l'existence de Dieu, vu du côté des élèves."

J'adore ce que tu nous délivres ici. C'est du même genre de ce qu'on entend dans le train en direction ou en provenance de Lille aux "heures de bureau". Que ça m'énerve aussi toutes ces personnes "à la mode" et profondément idiotes et incultes.

Calyste a dit…

Cornus: Et qui, en plus, en enquiquinent un bon nombre d'autres sans même s'en douter!

Lancelot a dit…

@ Calyste : Je te comprends... je suis le même devant ce style de je m'en foutisme insolent... Mais, ah, bah, tu t'irrites les muscles de la fureur en pure perte... laisse pisser... t'énerve pas... tu ne fais de mal qu'à toi-même.
Bisou.

Calyste a dit…

Plus facile à dire qu'à faire quand on est en situation, Lancelot!