mercredi 10 octobre 2007

Riens (5)

Ce matin, j'ai été agressé sans aucune raison valable, par une de mes collègues de travail: pour une stupide histoire de craie à laquelle je n'ai presque rien compris! J'ai de plus en plus de mal à supporter l'hystérie ou la forte propension à faire la morale de ces dames vieillissantes. Et certains professeurs, trop bien installés dans leurs certitudes, me révulsent. J'aurais peut-être dû faire de mon autre passion mon métier: jardinier. Les fleurs, au moins, ont la politesse de disparaître une fois qu'elles sont fanées.
Après le repas avec J., je suis allé récupérer chez le podologue mes semelles orthopédiques. Même si la correction est légère, j'ai l'impression d'entrer dans un autre monde, un peu comme lors de l'achat de mes premiers verres progressifs: un monde qui s'éloigne irrémédiablement de la jeunesse. C'est d'autant plus idiot que c'est moi qui ai fait la démarche de mon propre chef, ceci afin d'améliorer mon confort (et mes performances?) lors des courses à pied.
Ensuite, visite chez l'opticien avec ma mère. Elle est de plus en plus fragile: sans ses lunettes, on dirait une petite fille qui a besoin qu'on la protège. Il faut sans doute que je me prépare à sa disparition, mais comment vais-je la vivre?
Aujourd'hui, c'est aussi l'anniversaire de ma petite soeur: cinquante ans. Et c'est moi qui ai le blues. Elle est la plus jeune de la famille et elle a cinquante ans! Pour moi, cela relève du mystère, de la science-fiction, du rêve éveillé. Comment est-ce possible? Déjà? Celle qui pleurait facilement, celle à qui sans cesse on faisait des blagues, cinquante ans?
Bon anniversaire, soeurette.

mardi 9 octobre 2007

Abécédaire (D)

Digitales: ces hautes plantes à fleurs rouges, on nous avait dit, enfants, de nous en méfier, de ne pas les toucher: "C'est poison!" Il n'en fallait pas plus pour qu'elles m'attirent irrémédiablement (comme les contes avec le grand méchant loup m'ont fait aimer cet animal intelligent.).
Bien sûr, j'avais un peu peur en les observant. Mais j'étais aussi perplexe: comment quelque chose d'aussi beau peut-il être dangereux? J'ai eu depuis maintes fois la réponse.
Leurs magnifiques taches de couleur dans les sous-bois ensoleillés, quand nous allions dans les forêts d'Usson ramasser des myrtilles ( on les appelait "airelles" dans notre famille). Il y avait aussi l'odeur de la résine chaude (on ne touche pas : ça colle), les pommes de pin ("babets"), les campanules, les rivières avec des moules d'eau douce et des libellules et les grands arbres dont j'aimais tant regarder les sommets qui s'entremêlaient, couché sur le sol, le regard dirigé vers le ciel jusqu'à ce que la tête me tourne.
Mais il me semblait que la vraie vie était là-haut.
Dromadaire: combien de bosses?
David (Louis): mes premiers émois sensuels devant Le Serment des Horaces, découvert dans le dictionnaire. Je n'ai pas changé d'avis: c'est beau, un cul d'homme.
Denys, tyran de Syracuse: dans cette ville de Sicile, les anciennes carrières ( latomies) s'enfoncent dans la falaise par une ouverture en forme de gigantesque oreille. On dit que Denys enfermait ses prisonniers dans ces carrières et que, grâce à leur acoustique exceptionnelle, il pouvait entendre de son palais situé au-dessus toutes les conversations de ses ennemis politiques. Le début des écoutes, en quelque sorte. Mais quelle douceur de vivre dans cette capitale antique.
Dreyer: J'ai, en classe, l'arrière-petit-fils de Falconetti, sa Jeanne d'Arc.

Riens (4)

Cet après-midi, j'ai téléphoné à J. à son travail.
Je l'ai presque réveillé. Il n'avait rien de passionnant à faire et revenait de ses escapades lacustres. Donc fatigue. Nous avons bavardé assez longtemps de tout et de rien, de la soirée de samedi au théâtre, de mon collègue S., de son repas avec Ludo, de nos commentaires respectifs sur nos blogs, de tout ce que nous voudrions savoir l'un de l'autre et que nous ne savons pas encore, par pudeur, par manque de temps, de tout ce que nous devinons aussi et qui nous rapproche.
Quand nous avons dû raccrocher (on l'appelait sur une autre ligne), j'étais un peu triste. Je savais bien que l'on allait se voir demain, mais demain, c'est demain. Et puis je suis allé courir au parc de la Tête d'Or, vers 16 h, me disant que, peut-être, après son travail, J. pourrait y passer, sachant que j'y étais. Mais la probabilité me semblait faible puisqu'il m'avait dit être fatigué et vouloir rentrer pour se reposer.
Et, au bout du deuxième tour, j'ai vu, tout près, se profiler une silhouette familière: c'était lui, son appareil-photos à la main, comme un prolongement de lui-même. J'ai couru mon troisième tour, puis fait mes étirements, et nous avons marché un peu. J'avais froid mais j'étais bien. J'avais envie de lui prendre simplement la main, qu'il me passe un peu de sa chaleur( ce qu'il a fait ensuite dans la voiture). D'habitude, mes courses ne se finissent pas sur le même rituel, mais le moment où il a pris ma main froide pour la glisser sous sa chemise, pour l'enfouir contre sa peau douce et chaude, ce moment, je ne l'échangerais contre rien d'autre.
Merci, J., pour la surprise, pour le plaisir que tu m'as fait et pour tout ce que tu m'apportes. A demain.
Peut-être faudra-t-il que je modifie ce titre de Riens, ou alors bien préciser que ces Riens sont essentiels pour moi.

lundi 8 octobre 2007

Abécédaire (C)

Camomille: J'ai toujours détesté ça.
Ciel: celui de la nuit me fascine.
A Bons, à la campagne, tous les soirs en sortant pisser dans le champ, je vérifiais que la Grande Ourse était bien là. Selon les vacances, elles changeait d'emplacement, mais c'est en Août que je la revois toujours, là, juste en face de la porte, bien visible quoiqu'un peu masquée par les lumières lointaines de Genève. Je les contemplais toutes, ces constellations, sans les connaître par leur nom,ou sans associer les noms que je connaissais, comme Altaïr, Véga, Aldébaran ou Bételgeuse, à telle ou telle d'entre elles.
Aujourd'hui, où que je me trouve, quand je regarde la grande Ourse, je me resitue par rapport au champ, à la cour et à la maison de Bons. Et je sens sur ma peau la douceur de la nuit et le petit frémissement d'air provoqué par le passage d'une chauve-souris.
Courlis: encore aujourd'hui, il m'arrive de penser que c'est le nom d'un vent léger. Pourquoi?
Cygne: je déteste ces prétentieux volatiles.
Caravage: il faut voir le cheval dans la Conversion de saint Paul (Rome, Sainte-Marie-du-Peuple). Quel cul! Quel culot!Quel génie! Le Caravage est un peintre que je n'ai pas aimé d'emblée. C'est bon signe.

Riens (3)

L'atelier d'écriture avec mes élèves progresse bien.

Nous en sommes à la troisième séance et, peu à peu, ils prennent confiance en eux et en moi. Mais comme c'est difficile, ce que je leur demande. En serais-je capable moi-même? Je m'étais promis de faire les mêmes exercices qu'eux et je n'ai pas tenu ma promesse.

Aucune écriture n'est innocente. Ils se livrent à moi et j'en suis ému (je ne le leur montre pas, je sais bien cacher ce genre de choses!). A travers leurs écrits, si maladroits soient-ils, ils se démasquent. Moi, je me cache ici, où il faut encore chercher pour me trouver.

Certains, que je ne soupçonnais pas, ont une immense sensibilité: à travers leur évocation d'un lieu, on en perçoit non seulement la "géographie", mais aussi les bruits, les odeurs, les peurs et les bonheurs rencontrés là.

Quand une des élèves de ce petit groupe a lu son texte (ils le font de plus en plus volontiers), il y a eu, après, un silence de quelques secondes: ils y étaient, dans ce lieu évoqué. En quatre lignes, elle avait réussi à les y emmener avec elle.
Chapeau, mademoiselle.

dimanche 7 octobre 2007

Abécédaire (B)

Bach, bien sûr, en premier.
C'est Pierre qui m'a fait connaître cette musique, qui m'a fait connaître la musique. Il savait jouer de l'orgue. On lui demandait souvent d'animer les mariages des amis. J'avais parfois l'impression qu'on le prenait pour un distributeur où il suffit d'introduire une pièce de monnaie pour qu'il doive jouer. Mais je préférais encore ça aux mariages où il devait carrément officier et où j'avais la sensation de ne plus le reconnaître.
Un jour, dans un petit village corse (Castagniccia? Balagne?), nous avons pu accéder en catimini à l'orgue. Un orgue à soufflet qu'il a fallu que j'actionne pendant que Pierre essayait de jouer.
Résultat: rien, si l'on excepte les remarques peu aimables de Pierre à mon égard ("Mais vas-y, vas-y plus fort. Qu'est-ce que tu fais?") et quelques douleurs musculaires pour moi: le soufflet était percé. Un habitant du village, attiré par ces bruits peu habituels, nous a fait l'historique de l'église et de son instrument, et a paru très honoré que l'on s'y intéresse. Pierre toujours aussi heureux de bavarder avec des inconnus, ouvert à l'autre.
Comme il m'a fait progresser sur ce chemin-là.

Barbara, tout de suite là aussi:
ces soirées avec Yvon, où, adolescents, nous consumions notre mal de vivre en l'écoutant: Nantes, Vienne, Pierre, Remusat... Non, nous ne le consumions pas, nous l'entretenions au contraire, trop heureux de découvrir quelqu'un (même si c'était une quelqu'une) qui partageait ces nostalgies, ce vague à l'âme que nous voulions tant reconnaître chez d'autres tout en le considérant comme uniquement et essentiellement nôtre.
Aujourd'hui, lorsque j'écoute Barbara, c'est que je suis bien dans ma peau. Pour soigner le spleen, il y a la course à pied ou le fond des casseroles à récurer. J'ai eu la chance de trouver le remède. Yvon, lui, n'a pas su s'éloigner à temps du marais: il y a sombré un matin de Décembre, il y a plus de trente ans. Je l'ai trouvé pendu derrière sa porte. De tout cela , je parlerai une autre fois.

Bêtise, un nom commun tout de même:
tellement commun, mais la pire des bêtises, c'est l'injustice.

Riens (2)

Hier matin avec J. : courses chez Bahadourian.
Il veut confectionner des gâteaux orientaux. Nous y sommes allés à pied. Il ne connaissait pas le magasin: un peu cher mais tous ces épices, toutes ces senteurs, toutes ces couleurs...
Une dame tunisienne nous a gentiment conseillé (visage émouvant de ces femmes vieillissantes qui ne sont pas belles mais plus que ça.).
J'ai acheté de la purée d'aubergine. Un délice avec un filet d'huile d'olive, un jus de citron et un peu d'ail pilé.
Le marché sur la place avait pratiquement disparu: le ramadan est terminé. Revenus à pied. L'évidence d'être bien ensemble.

L'après-midi, mes trois tours de parc. J'éprouve toujours le même plaisir à courir. (J'en parlerai sûrement un autre jour.)
Au détour d'un sentier, un homme habillé en lapin rose m'est apparu (non, non, je n'avais rien fumé!) et m'a demandé: "Alors, prêt à prendre le relai?". Et je me suis retrouvé avec une carotte à la main.
Un peu plus loin, de jeunes beurs draguaient leurs minettes sur un banc. Je leur ai confié la carotte avec pour mission de la rendre au lapin rose. Même en courant, j'ai eu le temps d'apercevoir leurs têtes ébahies.Qui était ce jogger fou qui distribuait des carottes sur son passage?
J'espère qu'ils ont eu aussi la surprise de faire connaissance avec le lapin rose.
La vie est drôle, parfois.