lundi 21 avril 2008

Un goût de vomi

Je parlais hier de la mort d'un ami brésilien, terrassé par un cancer foudroyant. Ce matin, j'apprends à la radio le décès dans les mêmes circonstances de Farid Chopel.

Qui connaît Farid Chopel, ce comédien à la silhouette pleine de charme, aux allures de félin, que je découvris, en duo avec un autre artiste, dans un spectacle Les Aviateurs, au TNP de Villeurbanne, dans les années quatre-vingts, je pense?

J'ai même été surpris d'entendre parler de lui ce matin sur France-Inter. Bravo, la radio. En revanche, la suite de la brève m'a beaucoup moins convenu. Josiane Balasko, par téléphone, a voulu honoré la mémoire de Chopel, et a mentionné l'absorption de drogues, dures je suppose, qui aurait considérablement gêné la carrière du comédien.

Que nous apporte cette information? Est-ce une information? Balasko voulait-elle à tout prix se positionner d'emblée parmi les amis les plus proches de Chopel? Cède-t-elle, elle aussi, à cette tendance à la "pipeulisation" qui envahit toute presse, écrite comme parlée?

Pour moi, ces paroles ont un goût de vomi. Je préfère garder le souvenir de ce grand corps de liane, de la grâce de ses mouvements d'algues caressées par le courant, qui firent l'enchantement d'une des mes soirées villeurbannaises, il y a bien longtemps. Adieu, Chopel.

dimanche 20 avril 2008

Pour aujourd'hui.

Dimanche bien rempli: Aimé Césaire, Pierre Desproges, Germaine Tillon, Emile Euros, et toujours le même président.
Chacun choisira sa célébration.

Un parmi d'autres, semblables.


Ce soir, je me sens l'âme d'un pilleur de blogs. C'est maintenant aux Jalons du Temps que je vais emprunter. J'espère que Totem me le pardonnera. Si cela l'incommodait, qu'il me le fasse savoir: je retirerais immédiatement ce billet, tout ou partie.

Dans son dernier écrit,il cite Aimé Césaire, le grand poète dont les obsèques se déroulent en ce moment-même aux Antilles. Je voudrais à mon tour reprendre cette citation, tant elle résume bien tout ce que je vis en ce moment, qui transparaît, trop sans doute, dans ces billets, tout ce que j'éprouve sans arriver toujours à l'exprimer clairement.

C'est quoi une vie d'homme? C'est le combat de l'ombre et de la lumière. C'est une lutte entre l'espoir et le désespoir, entre la lucidité et la ferveur... Je suis du côté de l'espérance mais d'une espérance conquise, lucide, hors de toute naïveté.

Aujourd'hui, malgré le temps maussade, c'est la lumière qui a gagné. Ma mère, mon frère et ma belle-soeur sont venus déjeuner chez moi. C'est la première fois que je fais à manger pour ma famille, c'est la première fois que j'élabore un vrai repas, de a à z. Avant, tout cela revenait à Pierre. Moi, je me chargeais de dresser le couvert et de faire la vaisselle.

Ils ont eu la gentillesse de trouver bon ce que je leur ai proposé (à mon goût aussi, ça n'était pas mauvais). Mais, au-delà de l'aimable caresse adressée à mon amour-propre, c'est bien autre chose qui s'est joué. Moi, le célibataire, celui qui ne sait pas faire grand-chose de ses dix doigts (sauf peut-être taper sur ce clavier, mais cela n'en nécessite que trois pour moi), j'ai conçu le repas de ma famille, je l'ai réalisé seul et je l'ai offert aux membre de cette famille dont c'est depuis toujours le privilège et l'apanage. Je crois qu'ils ont bien compris, mon frère et ma belle-soeur du moins, que ce n'était pas un banal repas, que l'importance était bien autre pour moi qu'une simple succession de plats.

De plus, je les ai vus attentifs à ma vie, au cadre où elle se déroule, à mes habitudes, à mes goûts, mes envies, mes doutes. Je crois que c'est la première fois, en tout cas que je le perçois. Nous avons échangé librement et ouvertement, sans arrière-pensées, sans retenues de langage. Ils m'ont proposé de l'aide pour rénover mon appartement, ma belle-soeur pour les idées, mon frère pour le coup de main. C'est bête à dire, mais tout à coup je me suis senti moins seul. J'ai une famille.

Bien sûr, je suis du genre à monter dans un bateau alors qu'il est en train de couler, à me découvrir une famille alors que ses membres disparaissent les uns après les autres, mais bon dieu que c'est bon, parfois, d'appartenir à quelque chose, un parmi d'autres, semblables!

Lumière encore, en rentrant tout à l'heure, après avoir ramené ma mère. A la radio, Judy Garland chante Somewhere over the rainbow.

Le livre vivant.


Longtemps j'ai eu un respect bête et glacé pour les livres: pas question de les annoter, de souligner certains passages, de corner quelques pages qui m'avaient marqué et que je voulais marquer à mon tour pour les retrouver plus facilement, les relire et ressentir le même plaisir, la même émotion.

Et puis, un jour, je l'ai fait. Et je le fais encore. En lisant les commentaires d'un des derniers billets d'Océania, je me rends compte que je suis loin d'être un cas particulier bien sûr, mais surtout que cela rend le livre vivant, qu'il y a communion, que laisser sa trace, c'est joindre son âme de lecteur à celle de l'auteur, pour paraphraser le texte de Eric Holder, extrait de L'Homme de chevet, qu'elle nous propose.

Le livre vivant m'a rappelé un très ancien souvenir. Je venais d'arriver à Lyon. A St Etienne, l'année précédente, j'avais fait la connaissance d'un brésilien, lecteur de portugais à l'université de cette ville, et il était convenu que, dès mon installation entre Saône et Rhône, je reprendrais contact avec lui (qui habitait également Lyon) pour prolonger notre amitié.

Lorsque je frappai à l'adresse qu'il m'avait indiquée, c'est une femme de son pays qui ouvrit la porte. A ma demande, elle parut hésiter, puis m'annonça la nouvelle: mon ami était mort pendant l'été, d'un cancer foudroyant. Il avait à peine eu le temps de rejoindre sa mère en Amérique du Sud. C'est un peu assommé par cette annonce inattendue que je redescendis l'escalier en colimaçon et que je me retrouvai dans la rue.

Chaque fois que la charge est trop lourde à supporter, j'entre dans une librairie et m'achète des livres, sans compter. C'est ce que je fis ce jour-là également. Mais, étant étudiant et peu fortuné, je choisis la librairie Gibert des quais du Rhône et les bacs extérieurs proposant des livres d'occasion. L'âme n'y étant pas, j'en choisis un presque au hasard, je ne sais plus s'il y était question de Sainte-Beuve ou de Bernanos, un auteur en tout cas qui n'était pas dans mes priorités.

Alors que je feuilletais ce livre en traversant le Rhône, le vent sur le pont fit s'envoler un morceau de papier qui s'en était échappé. Comme je le ramassais, je vis qu'il s'agissait d'une carte postale. J'aime lire ces messages d'inconnus à d'autres inconnus, nos frères, et c'est avec curiosité que je retournai la carte.

Le message était écrite par mon ami mort à sa mère au Brésil.

Livre vivant, oui, pour transmettre comme un dernier adieu.

De retour chez moi, je rangeai le livre et son trésor dans ma bibliothèque, précieusement. Je ne l'ai jamais retrouvé.

samedi 19 avril 2008

Le parc.


Je suis un rural qui ne peut se passer de la ville.

En analysant ce que je ressens chaque fois que je vais en Savoie, par exemple, dans la "vraie" nature, et ce que j'éprouve à Lyon en sillonnant le parc de la Tête d'Or, je crois que j'ai compris une ou deux choses sur moi.

Bien sûr, un parc urbain comme celui de la Tête d'Or permet de s'échapper quelques instants de l'architecture rigide de la ville, de ses alignements de rues et de trottoirs, de savourer un calme relatif, plus loin des démarrages bruyants ou des coups de freins intempestifs. Bien sûr, il permet de détendre son corps par le sport ou la "chasse". Mais pourquoi préférer ce semblant de nature, cet îlot encerclé, à la profondeur d'un bois, aux détours d'un long sentier de montagne ou aux vastes étendues fraîches des alpages?

En fait, lorsque je suis dans ce parc, c'est la ville, aperçue derrière les grands arbres et toujours présente, qui devient forêt. Les immeubles en sont les frondaisons, les bruits lointains la rumeur mystérieuse. Ainsi la ville, dans son immensité, se transforme pour moi en un espace impénétrable et dangereux, où chaque recoin est susceptible de cacher un péril. La nuit, l'obscurité du parc reflète de la même façon le scintillement des étoiles et les poussières d'or de l'éclarage urbain.
Etrange renversement des choses.

En revanche, lorsque je prends des photos, la sensation est tout autre. Je ne suis plus le chasseur ou le chassé, ni le Poucet trop pressé de se perdre. Je deviens celui qui réveille: la statue oubliée que personne ne regarde, parce qu'elle ne s'impose pas, parce qu'on l'a toujours vue là, parce qu'à force de saisons, elle en est devenue blanche, presque diaphane; l'eau du bassin, endormie sous ses nénuphars, seulement troublée parfois par deux canards qui barbotent, ou celle de la cascade, qui rebondit et éclate mais ne parvient pas à nous détourner de la contemplation; la chaise ou le banc, toujours vides, même si deux ou trois vieillards tendent d'y apprivoiser les derniers rayons d'un après-midi de printemps. Même le parc aux daims est pétrifié dans sa banale habitude.

Toutes ces vies différentes, le promeneur, le chasseur, l'éveilleur, la nature ne me permet de les vivre que si elle s'inserre dans la grande ville, l'une et l'autre jouant tour à tour le rôle de protectrice et d'initiatrice.

Frère-en-blog


Ca y est: il l'a fait! Stéphane a ouvert son blog. J'en suis vraiment très heureux. En plus, il écrit bien. Il y a de la concurrence dans l'air!

Non, pour parler sérieusement, cela me touche beaucoup qu'il ait franchi le pas. Pour lui d'abord, parce qu'il en avait envie, parce que cela lui apportera les mêmes joies, je l'espère, qu'à moi, et puis cela prouve une grande confiance à mon égard.

Je le connais déjà depuis pas mal d'années. C'est un garçon très réservé, très courtois, souriant et gentil, mais lisse, ne se laissant pas approcher facilement. C'est justement ce qui m'a plu d'emblée en lui. Je l'ai aussi tout de suite reconnu comme un frère d'inclination.
Et quand, à cette époque, je l'ai vu malheureux comme les pierres à cause d'une déception amoureuse, je lui ai tendu toutes les perches possibles pour qu'il me parle, pour qu'il ne supporte pas seul son immense chagrin. Ainsi, le jour où, au lieu d'évoquer "la personne qui l'avait quitté", il a dit "il", j'ai su qu'il avait entrouvert la porte.

Depuis, notre relation a évolué. Je sais qu'il va lire ces mots, peut-être ce soir-même, mais je veux lui dire ce que je ne lui ai pas dit au téléphone, alors que je viens de raccrocher: Stéphane, au-delà de toute ambigüité, tu es quelqu'un auquel je tiens beaucoup. J'espère que ces blogs parallèles nous apprendront à mieux nous connaître encore et à développer cette amitié que je vois grandissante.
Bienvenue ici, cher frère-en-blog.

vendredi 18 avril 2008

Des gens sans importance.

J'ai retrouvé Lyon aujourd'hui. En tapant les messages précédents, je me suis aperçu que tous tournaient autour de mon nombril, que ce blog prenait en ce moment des allures de journal intime. J'ai envie ce soir de parler du dernier livre que j'ai lu, un essai d'un sociologue, Pierre Sansot, intitulé Les Gens de peu, et recommendé par Gilles, avec qui je cours régulièrement.

Après une sorte d'introduction qui me fit presque regretter d'avoir acheté cet ouvrage, tant le langage y était parfois à cent lieues du mien, l'auteur s'attache à l'univers des gens de peu, des gens ordinaires (sans que ces expressions revêtent un caractère méprisant, bien au contraire), tout au long d'une quinzaine de petits chapîtres axés chacun sur un des aspects de la vie de ces gens-là: le guérisseur, la ménagère, le bricoleur, les repas, le football, les boules, le camping, les bals, etc.

Bien sûr, la publication datant de 1991, certaines des notations seraient aujourd'hui à revoir, à affiner, à supprimer parfois. Il n'empêche que c'est un véritable plaisir de lire ces pages, certaines me rappelant de nombreux moments de mon enfance, enfouis dans ma mémoire ou même totalement oubliés, comme "le dépiotage des fleurs sucrées de l'acacia". L'analyse sociologique qui en est faite n'écrase jamais le propos, n'impose jamais un pesant jargon et laisse à chaque page transparaître l'émotion et la tendresse qu'éprouvent l'auteur pour ces gens-là.

J'ai aperçu l'autre jour en librairie un autre de ses essais: Poétique de la ville. Ce sera sans doute une de mes prochaines lectures.

Un extrait qui, bien sûr, me touche:
La parole, c'est d'abord une voix qui nous heurte avant d'être un message que nous décodons. Je me montre sensible, instinctivement, au débit, aux "infléchissements de contour intonatif", mais je serais (moi-même et peut-être des observateurs plus avisés) en peine de les rapporter à des structures stables qui, d'une manière indubitable, m'avertiraient de leur signification. Il n'est pas étonnant que la linguistique se soit davantage intéressée à une production écrite, souvent figée et de surcroît peu familière aux personnes modestes plutôt qu'à l'échange d'une parole vivante.

Ou cet autre, qui me rappelle de cuisants souvenirs:
La lessive n'était pas sans intérêt parce qu'elle libérait une agressivité (souvent contenue) et que le passage du sale au propre représente un événement, une métamorphose.(...). Les enfants, les adultes s'émerveillaient à la vue des draps dont la blancheur claquait au vent.

Ce dernier, pour le plaisir:
Une cuisine était avant tout une odeur(...). Il s'agissait, en fait, d'odeurs multiples que l'adulte conserverait plus tard dans sa mémoire affective: odeur du café que l'on moud le matin, du caramel qui roussit, de l'huile dans laquelle les frites grésillent, de la crème anglaise à laquelle on ajoute un peu (pas trop à cause des enfants) de rhum, d'un poisson qui exhale ses origines méditerranéennes ou océaniques, d'un bourguignon dont la sauce au vin prend tournure. L'enfant, attiré par l'odeur, sollicite la permisssion de terminer un fond de mousse au chocolat, de dérober un peu de crème, de racler la partie du caramel qui s'esr fixée sur le fond de la casserole.