jeudi 31 mars 2011

Hic et nunc

Hier, visite annuelle du Musée de la Civilisation gallo-romaine avec les sixièmes. Une des dernières sans doute de ma carrière. Et je crois que je ne le regrette pas. Outre l'usure personnelle (cela doit faire plus de vingt ans que j'arpente cette magnifique cathédrale de béton), je ne rencontre plus que rarement l'enthousiasme des élèves pour ce genre de découverte. Non qu'ils soient blasés, mais il leur manque tellement de données historiques et culturelles pour comprendre ce qu'ils ont devant les yeux que cela en devient parfois déprimant. Par exemple, hier, une des élèves a demandé, devant la maquette de Lugdunum, exposée non loin de l'entrée du musée, où se trouvait l'aéroport Saint-Exupéry, et, à bien y regarder, elle ne plaisantait pas.

Ce manque de repères chronologiques m'inquiète beaucoup chez les nouvelles générations. Comment peuvent-ils vivre sans avoir la plus petite idée de ce qui les a précédés et qui explique ce qu'ils sont et comment ils vivent? Je suis sans doute en train de devenir un vieux croûton mais je ne peux, personnellement, vivre uniquement dans le présent. L'absence de curiosité chez une grand majorité d'entre eux me sidère également. Certains pourtant, et heureusement, m'ont posé des questions qui prouvaient qu'ils comprenaient et avaient le désir d'en savoir plus. Mais qu'ils deviennent rares!

Alors, j'ai fait ce qui m'aurait paru impensable il y a seulement quelques années: j'ai écourté le circuit prévu en leur faisant emprunter le même chemin qu'à l'allée. Mention rapide, en passant devant, d'une pile de l'aqueduc du Gier et abandon de la visite des ruines des thermes, des tombeaux de Choulans et de la petite fontaine près des restes de l'ancienne église de Saint-Just décorée par un réemploi de stèle sacrificielle avec tête de taureau.

Le Musée lui-même m'a déçu. Je connaissais l'ancien conservateur (proche relation de l'une de mes amies). Il vient de s'en aller et la femme qui le remplace veut sans doute marquer son passage par des changements, pas toujours heureux, dans la présentation. Le trésor de Vaise, par exemple, paraît maintenant bien anodin dans la petite vitrine qui lui est consacrée. Et que sont devenus les vestiges de bronze de la statue féminine qui ornait le sanctuaire fédéral des trois Gaules, dédié au culte de Rome et d'Auguste, et dont les colonnes soutiennent aujourd'hui la croisée du transept de la Basilique Saint-Martin d'Ainay?

Allez, on va dire que je vieillis....

mercredi 30 mars 2011

Soufre

A huit ans, j'ai réintégré la cellule familiale. Mes parents habitaient une ferme, comme souvent dans ce pays minier cernée par les vestiges d'anciens puits abandonnés. Le terrain n'y était pas très stable et, pour s'en rendre compte, il suffisait d'observer notre assiette quand ma mère avait servi la soupe: presque vide d'un côté, débordante de l'autre. Les prés aussi gardaient les cicatrices de cette vieille activité souterraine: des crevasses s'y étaient formées au fil des années, que nous appelions "fandars" et que les adultes nous interdisaient d'approcher, craignant sans doute un éboulement. Mais quel terrain de jeu idéal pour des enfants de notre âge!

Pour se rendre chez le coiffeur qui s'occupait de nos têtes, (un espagnol sans aucune formation à qui nous demandions une coupe bien rase pour éviter qu'il ne massacre notre chevelure par de trop intempestifs coups de ciseaux. C'était un crève-cœur pour moi de voir s'accumuler sur le sol en carrelage toutes mes bouclettes serrées que les filles m'enviaient), il fallait faire plusieurs kilomètres à pieds à travers ces paysages de ruines industrielles.

Je me souviens très bien de l'endroit du chemin qui m'impressionnait le plus et, à la fois, me fascinait à chaque passage: un fossé d'où se dégageait régulièrement une espèce de fumerolle, un peu semblable à celle que l'on observe sur les vieux volcans comme le Vésuve, simplement en moins abondante. Lorsque nous nous approchions de cette fumée blanchâtre, ce que nous ne manquions jamais de faire, nous étions enveloppés d'une forte odeur de soufre qui nous prenait à la gorge. Les bords de cette petite crevasse en était recouvert sur une épaisse couche boursouflée. Un jaune intense que j'observais avec horreur et délectation.

J'imaginais qu'il s'agissait là d'une entrée de l'Enfer et que Satan attendait plus bas sa proie imprudente. Je n'avais pourtant pas encore appris l'existence de ces portes des Enfers dont l'Antiquité gréco-latine a parsemé ses paysages tourmentés et le lac Averne n'évoquait encore rien pour moi, mais point besoin de la mythologie méditerranéenne: la formation judéo-chrétienne que nous inculquait ma mère suffisait grandement à nous terroriser.

Et pourtant cet endroit m'attirait à chaque fois. Je crois que c'est devant cette crevasse que j'ai ressenti pour la première fois de ma vie ce sentiment mélangé d'attirance et de répulsion qu'il m'arrive encore de connaître aujourd'hui devant un verre de cognac ou l'odeur de pourriture automnale des feuilles de peupliers. Goûter et frémir à la première gorgée, sentir et ne pas savoir ce qui l'emporte, du plaisir ou du dégoût. Je n'ai jamais avancé d'un pas dans la connaissance de ce mystère.

mardi 29 mars 2011

C'est à vous, Messieurs! (16): Louis Seigner

J'ai un peu honte de le mettre ici, au milieu de seconds rôles, si aimables soient-ils, mais ce soir, j'avais envie de parler de lui. Louis Seigner m'a aussi marqué dans quelques-unes de ses prestations. Ce monsieur un peu rondouillard que l'on n'imagine même pas jeune est né en 1903 à Arcisse, un hameau de Saint-Chef, en Isère, ville chère à Frédéric dard et connue pour son abbaye. Son père devenant gérant d'une succursale d'épicerie à Lyon, le jeune homme fréquente le théâtre des Célestins et l'Eldorado, théâtre à l'italienne devenu ensuite music-hall puis cinéma et que j'ai vu démolir il y a quelques années pour être remplacé par un immeuble sans grâce. Il s'inscrit aux cours gratuits du conservatoire puis monte à Paris en payant son voyage par son travail dans une fabrique de bière. Il y passera 32 ans à la Comédie Française. Il apparaît dans 200 rôles au théâtre et dans 150 films (Carné, Renoir, Clouzot, Clément, Becker, Losey, Antonionni,...), sans compter ses personnages à la télévision. Bien sûr, on a encore en tête Monsieur Jourdain du Bourgeois Gentilhomme, mais moi, je n'oublie pas ce vieux banquier italien, Spinello Tomoleï, des Rois Maudits de Claude Barma, tout en onctuosité et en roublardise. Louis Seigner, père de Françoise et grand-père de Mathilde et d'Emmanuelle, est mort, comme Julien Carette, dans l'incendie, en 1991, de son appartement provoqué, semble-t-il, par une pipe mal éteinte.
La vidéo est extraite des Sept Péchés capitaux, film à sketches de 1952.


Electrique

Maintenant, je n'ai plus un ouvrier chez moi, j'en ai deux! Outre Jean-Claude, j'ai fait appel à un de ses amis pour des travaux d'électricité: retirer une ligne sous le plafond de mon salon, ligne qui avait été condamnée il y a sans doute très longtemps, puisque les fils cachés étaient encore gainés de coton, menu réparation sur le cumulus et modernisation de mon tableau électrique. Un monsieur bavard mais sympathique en qui je peux avoir toute confiance au point de l'abandonner lâchement avec Jean-Claude pour partir faire des courses dans un magasin de bricolage (il leur manque toujours quelque chose, à ces artisans). Il a travaillé tout l'après-midi et reviendra dans la semaine. Il a laissé son matériel chez moi. Je ne vous dis pas à quoi ressemble mon appartement!....

Dernière Nuit à Twisted River

Voir apparaître un nouveau roman de John Irving à la vitrine d'un libraire, c'est toujours pour moi un grand moment. Depuis le choc reçu à la lecture du Monde selon Garp, je n'en ai manqué que bien peu: deux en fait, dont l'un (un recueil de nouvelles) que je viens d'acheter en livre de poche.

Celui-ci, Dernière Nuit à Twisted River, j'avais vu l'auteur le présenter à La Grande Librairie lors d'une émission enregistrée aux États-Unis et il m'avait encore une fois accroché. En fait, j'ai été déçu par bien peu de ses livres mais j'étais resté sur l'impression d'ennui ressenti avec le précédent, Je reviendrai.

Cette fois-ci, je n'ai pas décroché pendant les presque six cents de ce pavé. Tout y est de l'univers d'Irving pour qui en est familier: l'avortement, l'ours, le chien, la part essentielle et contestée de la femme, l'accident pendant la fellation, la lutte gréco-romaine, le tatouage. Résumé à ces quelques éléments, cela peut paraître grotesque. Pourtant, c'est un livre captivant. Sur trois générations, l'auteur nous fait suivre la vie (et la mort pour deux d'entre eux) de trois hommes, d'abord dans une petite ville de bûcherons, puis dans la cuisine de restaurants canadiens, enfin dans le bureau d'un écrivain à succès.

Attention: il ne s'agit nullement d'une saga. Je n'aurais pas pu le lire si c'était ça. Le monde selon Irving est un monde à la fois à part et totalement ancré dans la réalité contemporaine (au moins pour la fin de ce roman). Et, ici, pour la première fois, j'ai pu, en même temps que je lisais, percevoir la construction du roman (qu'il évoque, d'ailleurs, sous couvert de fiction, dans un des derniers chapitres) et comprendre le mécanisme de ses nombreux pièges. Ce qui m'aurait fait fuir chez un autre, pour qui j'aurais parlé de ficelles, m'a procuré chez lui un grand plaisir intellectuel à la découverte d'une intelligence littéraire rare. Mais que ce que je viens d'écrire ne vous rebute pas: Dernière Nuit à Twisted River n'est pas un roman cérébral. La chair et le corps y ont, comme d'habitude, une part primordiale.

lundi 28 mars 2011

Lyon d'hier

Un poème sur Lyon découvert grâce à une collègue. vous connaissiez? (Traduction à la suite)

SCÈVE, JE ME TROUVAY COMME LE FILZ D'ANCHISE

Sceve, je me trouvay comme le filz d'Anchise
Entrant dans l'Elysee et sortant des enfers,
Quand apres tant de monts de neige tous couverts
Je vey ce beau Lyon, Lyon que tant je prise.
Son etroicte longueur que la Sone divise,
Nourrit mil artisans, et peuples tous divers.
Et n'en desplaise à Londre', à Venise, et Anvers,
Car Lyon n'est pas moindre en faict de marchandise.
Je m'estonnay d'y voir passer tant de courriers,
D'y voir tant de banquiers, d'imprimeurs,d'armuriers,
Plus dru que lon ne void les fleurs par les prairies.
Mais je m'estonnay plus de la force des ponts,
Dessus lesquels on passe, allant delà les monts,
Tant de belles maisons, et tant de metairies.

Joachim du Bellay, Les Regrets, 137


Scève, je me trouvai comme le fils d'Anchise
Entrant dans l'Élysée et sortant des enfers,
Quand après tant de monts de neige tous couverts
Je vis ce beau Lyon, Lyon que tant je prise.

Son étroite longueur, que la Saône divise,
Nourrit mille artisans et peuples tous divers :
Et n'en déplaise à Londre, à Venise et Anvers,
Car Lyon n'est pas moindre en fait de marchandise.

Je m'étonnai d'y avoir passer tant de courriers,
D'y voir tant de banquiers, d'imprimeurs, d'armuriers,
Plus dru que l'on ne voit les fleurs par les prairies.

Mais je m'étonnai plus de la force des ponts
Dessus lesquels on passe, allant delà les monts,
Tant de belles maisons et tant de métairies.

Clichés

(Écrit la semaine dernière)
Le soleil irradie la colline , à l'ouest. Les vitrages scintillent au milieu des arbres renaissants. En bas, les rues sont encore plongées dans l'ombre. La circulation s'intensifie. Le même vieux clochard, au même feu rouge, tend la même main abîmée, l'autre bras replié sur la poitrine, en remerciement si on lui donne quelque chose. Il sourit tous les matins, passant outre son sort de rejeté. Ce matin, je suis en avance. Les troisièmes passeront une heure à traduire un texte de Macrobe. Une heure à moi pour entamer la journée. Écrire, lire, en surveillant du coin de l'œil ce qui se passe dans la salle.

Demain, il paraît qu'il va pleuvoir. Les bourgeons des marronniers dans le parc se boursouflent et cèdent un à un sous la poussée des feuilles encore bien pâles. Les primaires commencent à arriver pour 8h30, seuls pour les grands, accompagnés d'un parent pour les tout petits trottinant à côté de l'adulte pressé de rejoindre son travail. Tableau habituel dès que le beau temps revient. L'horizon est encore masqué par la brume. Les Alpes sont invisibles. Si le Mont Blanc se montre dans la matinée, c'est qu'il pleuvra bien demain.

Dans la salle à côté, un collègue de mathématiques parle de fractions. Sa classe est calme aussi. Bénéfice de travailler le matin, avec des enfants encore reposés. Entre deux modes: plus de grands sacs portés sur le bras replié, les filles "théières" sont en voie de disparition. Plus de vêtements de marque (la crise?). Quelques-uns, les filles, font un effort d'élégance et s'amusent à tester leur charme. Ils n'ont plus la beauté de l'enfance et pas encore l'ambiguïté des jeunes adultes. Eux aussi sont en bourgeons.

J'ai toujours aimé l'air concentré qu'ils prennent lorsqu'ils travaillent sérieusement, comme si Macrobe, en ce moment, constituait le principal pôle d'intérêt de leur vie. Il s'agit d'une histoire de corbeau (un mainate plus exactement) acheté par l'empereur Auguste. J'aurais apprécié, à leur âge, de pouvoir traduire des textes "légers" comme celui-ci, plutôt que les éternels faits de guerre et autres discours rhétoriques que les romains prisaient tant.