samedi 5 décembre 2009

Fête des Lumières

Ce soir à Lyon commence la grande fête, ou le grand bazar comme on veut. Elle (il) va durer jusqu'à mardi soir, le 8 décembre, date effective de l'événement. Peu de gens maintenant connaissent l'origine de cette tradition à la fois religieuse et populaire. Le jeune Romain, rencontré le 1er sur la place des Terreaux, savait que la ville s'illuminait à cette époque mais ignorait totalement la signification de cette manifestation.

D'ailleurs y a-t-il encore réellement une signification à tout cela? Au fil des ans, on voit la ville se parer d'atours de plus en plus brillants et réellement de toute beauté, on voit les rues, les hôtels, les restaurants se remplir de touristes français ou étrangers de plus en plus nombreux. A titre d'exemple, la place des Terreaux justement, l'an dernier, a reçu pour sa mise en lumière plus d'un million de visiteurs, cela en trois ou quatre jours.

J'habite à un peu plus d'un quart d'heure à pied, en marchant d'un bon pas, de la place Bellecour. Pas à la périphérie donc mais pas non plus en plein centre. Eh bien, ce soir, je ne toucherai pas à ma voiture car le surplus de véhicules à stationner pendant ces soirées de fin de semaine remonte jusque sous mes fenêtres. J'ai fait l'expérience il y a trois ou quatre ans, je sais de quoi je parle. Impossible d'espérer se garer à partir de la fin d'après-midi.

Grand succès donc que cette fête des lumières, et tant mieux pour la ville qui doit ainsi récolter quelque argent dans ses coffres. Mais je constate aussi d'année en année la disparition, la raréfaction, sur le bord des fenêtres, des lumignons que traditionnellement les lyonnais autrefois allumaient dès la tombée de la nuit en hommage à la Vierge. La ville alors n'avait d'illuminations que ces petites bougies blanches ou colorées qui s'alignaient sagement le long des façades et frissonnaient au vent, fragiles signes de joie dans ce temps souvent bien triste de novembre.

Mardi soir, je mettrai mes lumignons sur toutes mes fenêtres, comme chaque année depuis bien longtemps, et je sortirai sans doute pour descendre Gambetta jusqu'au Rhône et voir si la tradition se perpétue encore ou si, décidément, c'est la fête commerciale( au demeurant magnifique, je le répète) qui l'emporte. J'aime ce rite annuel de l'allumage des lumignons. On se brûle toujours un peu les doigts, on sait que le lendemain, il faudra gratter les fonds remplis de cire fondue qu'il est parfois difficile de décoller même en ayant pris la veille la précaution de mettre un peu d'eau au fond du verre.

On transporte le plateau chargé de cinq ou six lumières devant chaque fenêtre, en le tenant presque aussi gravement que si l'on tenait un ostensoir, on les place sur le rebord, à intervalles réguliers, pas trop près du bord pour éviter qu'ils ne tombent ou que le vent les éteigne trop vite, pas trop loin non plus car, trop en retrait, on ne les voit plus de la rue. J'en mettrai aussi sur la cour, juste pour moi, pour les voisins, pour ceux qui vivent là et auront plaisir à les voir même s'ils ne prennent pas la peine d'en installer eux-mêmes.

Et, comme chaque année, une fois la fenêtre refermée, je resterai un instant derrière la vitre à observer ces fragiles lueurs, à les regarder illuminer le rebord de pierre et en faire ressortir les irrégularités, comme celles du bois des montants et de la croisée. Je m'absorberai quelques secondes dans la contemplation des petites flammes vacillantes, avec un peu les yeux d'un enfant devant le sapin de Noël, je regarderai, dans l'immeuble d'en face, tel ou tel locataire installer les siennes en se penchant un peu pour apercevoir les façades de la rue en enfilade. Et puis, bien vite, j'enfilerai ma veste de velours, je passerai une écharpe de laine autour de mon cou et je sortirai dans les rues pour un moment, pour une soirée. Je sais d'avance la moisson de photos que j'en rapporterai.

vendredi 4 décembre 2009

Racines

Hier soir, à vingt heures, Kathleen Evin avait pour invité Didier Eribon. Retour à Reims, le dernier livre de cet auteur, constituait le point de départ de l'échange dans l'émission de France Inter L'Humeur vagabonde.

De Eribon, je n'avais jamais lu que ses Entretiens avec Georges Dumézil, parus en 1989 chez Gallimard. Bien sûr, à l'époque celui des deux qui m'intéressait, c'était Dumézil, pas Eribon, dont j'ignorais jusqu'à hier qu'il était homosexuel d'une part, et issu d'une famille ouvrière d'autre part. D'ailleurs, ce qui m'a retenu un peu plus longtemps que la fin de mon repas devant la radio, ce fut davantage les voix de Annie Ernaux et de Pierre Bourdieu que le nom de l'invité principal. Et pourtant, ce que j'ai entendu m'a beaucoup intéressé et fait réfléchir.

Tous trois, en effet, évoquaient leurs humbles racines, les efforts de leurs parents pour que eux se hissent un peu plus haut dans l'échelle sociale et surtout la honte que chacun d'eux éprouva de ces origines modestes face aux milieux intellectuels qu'ils eurent à fréquenter ensuite au cours de leurs études. Didier Eribon en a fait le sujet de son livre pré-cité: il parla de cette honte des origines, et de la honte d'avoir eu honte, comme si changer de milieu, ou de registre de pensée, engluait définitivement dans une toile d'araignée de mauvaise conscience.

Ai-je, moi aussi, connu cette gêne viscérale vis-à-vis de mes parents? En a-t-il été comme pour Eribon qui pensait avoir été plus difficile l'aveu aux autres de ses origines que celui de son identité sexuelle? Eh bien, je ne crois pas. Aussi loin que je me souvienne, et si le sentiment de culpabilité dont parle Eribon n'a pas altéré ma mémoire en en effaçant volontairement tout souvenir pénible quant à mon attitude, je n'ai jamais totalement renié mes parents et mes racines. Ce ne fut pas preuve de grande vertu de ma part mais marque de mon caractère rebelle dès l'enfance.

Lorsque je suis entré au lycée, à Saint-Étienne, il s'agissait du plus titré des établissements de cette ville. Comment y suis-je entré, je n'en sais rien, mais pour y rester, il fallait travailler dur et obtenir des résultats satisfaisants aux yeux des vieux sages que nous avions comme professeurs et dont je révérai le savoir qu'ils me distillaient. Je le fis, et ce que je sais, je le leur dois, y compris la passion pour mon métier. Je côtoyais alors, par nécessité, des fils de bonnes familles bourgeoises stéphanoises, qui partaient l'hiver au ski et l'été approfondir dans la perfide Albion leurs connaissances de la langue anglaise. Est-ce là l'origine de mon aversion profonde pour l'un et l'autre de ces domaines, ski comme anglais? Sans doute. Je compris rapidement qu'il me fallait travailler encore plus qu'eux pour rester là où je me trouvais, pour montrer que je méritais ma place et que je pouvais réussir là où ils réussissaient, mieux même souvent qu'eux.

Dans ce moment important de construction de ma personnalité, je n'eus pas à avoir honte de mes parents, peut-être simplement par le fait que jamais, à l'exception d'une réunion en début de sixième, ils ne mirent les pieds dans l'enceinte du lycée. S'ils y étaient parus, quelle aurait été ma réaction? Là encore, je n'en sais rien: terrible honte ou attitude de défi, je ne sais laquelle des deux attitudes l'aurait emporter. En fait, j'étais heureux de faire des études, ce à quoi normalement ne me destinait pas l'histoire familiale, et plutôt reconnaissant à mes parents d'avoir accepté, sur proposition de l'instituteur, que je les suive.

La honte vint plutôt au moment de l'adolescence et exclusivement par rapport à mon père. Je considérais ma mère comme une intellectuelle qui s'ignorait, mais lui, à cette période de ma vie, me parut lourd et grossier. Était-ce lié à ma déviance sexuelle, au fait que cet homme représentait pour moi le mâle dominant dans toute sa splendeur et toutes les valeurs que je savais alors devoir fuir toute ma vie? Pourtant c'est lui qui insista pour que je n'arrête pas mon cursus au bac, comme le voulait ma mère en considérant les trois autres enfants qui suivaient et qu'il fallait aussi élever avec les maigres ressources de la famille. Lui qui me fit entrer en fac à un moment où je ne supportais même plus sa présence auprès de moi. Il ne l'a pas fait pour m'éloigner mais pour me permettre de me réaliser, aussi bien intellectuellement que psychologiquement. C'est ce que je pense aujourd'hui.

Je vivais alors mon homosexualité d'une façon totalement débridée, pas heureuse mais gaie, sans suite et sans profondeur. Contrairement à Eribon, pourtant, l'avouer, la dire me fut difficile. Si, à certains moments et dans certains cercles d'amis, je la brandissais comme une bannière (et n'est-ce pas la preuve que je n'étais pas si à l'aise avec?), au contraire ailleurs, dans mon travail, par exemple, je la cachais soigneusement, croyant que nul ne la devinerait, ce qui, bien sûr, n'est jamais le cas. Avant de tenter d'assumer ma différence, je connus la honte de mon particularisme, par rapport à ma famille et surtout par rapport à la conception de la religion et de la foi qui était la mienne à ce moment-là. Si honte il y eut, elle fut là, de moi à moi, et non vis à vis de ma famille.

La rencontre avec Pierre fut bien sûr capitale pour mon équilibre, même si, en ce qui concerne l'homosexualité, j'étais plus avancé que lui dans l'acceptation. J'acquis avec lui de la profondeur dans la relation et il parvint même à me réconcilier avec mon père à qui, entre temps, j'avais décidé de ne plus adresser la parole. Je connus grâce à lui les mouvements sociaux utopiques des siècles précédents et il s'en fallut de peu que je ne fasse de mes origines prolétaires un prétexte à gloire stupide plutôt qu'à honte absurde, comme certains font encore aujourd'hui de leur homosexualité un sujet de fierté mal placé.

Dans mon travail, je fréquentais exclusivement des familles bourgeoises de la bonne société lyonnaise, encore un peu plus ancrées dans leurs certitudes et leurs valeurs de classe même si elles maniaient mieux l'art de le masquer. Je me fis d'abord accepter dans ce milieu fermé puis respecter en tant qu'enseignant. J'avais dès lors gagné ce combat entamé le jour de mon entrée en sixième: je m'étais installé dans leur monde et j'en possédais toutes les clés et tous les savoirs. Mais ce à quoi je tiens encore le plus aujourd'hui, c'est à mon attachement à mon milieu d'origine, ma fidélité à mes racines. Je sais que je ne vivrai jamais comme eux, que j'ai d'autres centres d'intérêt, d'autres loisirs, d'autres préoccupations, mais je sais aussi que ce que je suis devenu, la matière dont je suis fait, c'est dans ce terreau que cela a poussé. Aucune honte donc, aucune toile d'araignée de culpabilité. Une grande sérénité face à tout ça, au contraire.

jeudi 3 décembre 2009

Vacances

Peut-on abandonner quelque chose à quoi l'on tient au moment le plus beau, un objet, un être, un roman, une musique? Comme si l'on ne voulait pas, après le sommet, voir la pente descendante, comme si le plus n'apporterait pas le mieux, comme si l'on quittait la table avant la fin du repas pour ne pas être repu.

Cet arrêt avant la fin, je l'ai commis une fois, pour un roman, une lecture qui m'avait totalement séduit: Le Quatuor d'Alexandrie, de Lawrence Durrell. Je n'ai jamais lu les cinquante dernières pages, laissant en suspens la ville au bord de sa lagune et les personnages à jamais figés dans une fresque digne du Satiricon de Fellini. J'ai laissé vagabonder mon imagination avant d'oublier peu à peu et de ne retenir qu'une sensation furtive, de celles que l'on ressent le matin au réveil après un rêve qui s'est déjà estompé.

Peut-être est-ce pour cela que les rêves nous marquent tant: parce que nous n'avons souvent pas la fin, parce que le corps, l'essentiel du mouvement (au sens musical du mot) est perdu et qu'il ne nous en reste que l'instant de silence qui suit la dernière note, avant l'éruption des applaudissements, un silence plein d'un éblouissement de l'ouïe, comme il existe celui de la vue. La trace est plus importante que ce qui l'a tracée.

Pour les êtres, je n'ai jamais pu: je n'ai jamais quitté personne de mon fait. Une sorte de respect dû à l'autre, une politesse offerte de se laisser abandonner. Une seule fois, le concert s'est arrêté avant la partition terminée mais c'était la vie, ou plutôt la mort, qui en avait décidé ainsi.

Ce soir, j'ai quitté L'Humeur vagabonde de cette manière. Kathleen Evin recevait Didier Eribon pour son livre Retour à Reims. J'ai éteint la radio alors que ce qui se disait dans l'émission, que ce soit par Eribon lui-même, Annie Ernaux ou Pierre Bourdieu, me captivait, au sens premier, c'est-à-dire me rendait captif de mes propres souvenirs. Je raconterai sans doute pourquoi.

Ainsi, lorsque j'ai terminé mon repas du soir, souvent fort simple maintenant, que j'allume la lampe de mon bureau et que je m'assois face à l'écran, je me mets en vacances, là aussi au sens propre: je vaque, je laisse mes pensées, contraintes toute la journée par le travail ou les obligations successives, se promener à leur guise, se poser sur un sujet, l'effleurer ou me retenir plus longtemps, passer de la frivolité à des perspectives plus sombres ou plus intellectuelles. Et je suis bien.

Je ne savais pas faire cela autrefois. Jamais mon esprit ne lâchait prise. Aujourd'hui, il y a un moment pour cela: juste après le repas du soir. J'oublie tout, y compris parfois l'heure et le travail du lendemain. Il m'arrive d'en être privé, mais jamais trop longtemps. Je suis avec moi et moi seul à ce moment-là et j'aime le plaisir que je me fais. Il ne reste que l'écriture, la mienne et celle des autres, cette sorte de manteau soyeux et chaud dont je m'enveloppe comme dans un plaid pour avancer la soirée.

Ce moment de solitude partagée à mon choix est sûrement un des piliers de mon équilibre actuel.

mercredi 2 décembre 2009

Lendemain

J'ai dit hier que je reparlerai des deux rencontres faites lors de la soirée anti sida. La première, bien que très agréable, n'est pourtant pas la plus importante.

Alors que J. et moi nous mettions en place, nos lumignons allumés à la main (le mien n'a jamais voulu rester éclairé), pour former sur la place des Terreaux le dessin du traditionnel ruban rouge, un tout jeune homme s'est mis à ma gauche et m'a aimablement dit bonsoir. Son grand sourire indiquait clairement qu'il avait envie d'engager la conversation. Ce qui fut fait avec plaisir visiblement de part et d'autre. Romain est étudiant en premier année aux Beaux-Arts. Arrivé cette année de Grenoble, il découvre Lyon avec des yeux qui, à certains moments, rappellent ceux de Bambi dans le dessin animé de Walt Disney (est-ce vraiment un entier compliment sous ma plume?). Nous avons parlé longuement de cette auguste institution puis de photos, beaucoup. C'est un peu à regret, c'est vrai, qu'il a fallu écourter la conversation mais le concert d'AVAV n'attendait pas et nous avions encore toute la colline à grimper.


Bien agréable début de soirée donc mais qui avait été précédé par une autre rencontre un peu plus tôt, des retrouvailles pour être plus précis. Alors que nous venions d'arriver, j'ai aperçu tout près une très ancienne connaissance lyonnaise: Maurice. Je connais ce garçon depuis les tous premiers mois de mon installation à Lyon. Il a aujourd'hui 68 ans et présente encore assez bien, malgré un embonpoint certain. A l'époque, il vivait avec un ami, Robert, un garçon aussi calme et réfléchi que lui pouvait être exubérant et parfois provocateur. Tous les deux avaient adopté une forme de relation assez libre quant aux relations sexuelles et j'eus maintes fois l'occasion de pratiquer ces messieurs soit ensemble, soit séparément. Et puis je les perdis de vue, pour quelque temps, pour les retrouver un peu plus tard, toujours aussi libres, toujours aussi unis. Leur couple a duré plus de quarante ans. Quand j'ai aperçu Maurice seul, sans Robert, sur la place, j'ai eu un instant de doute. Ma supposition me fut confirmée par Maurice: Robert est mort en 2006, un an après Pierre (dont j'appris également la mort à Maurice), d'une maladie pulmonaire (qui n'est ni un cancer ni due au sida).

Maurice me parla des derniers jours, de sa solitude, de la nouvelle vie à gérer. Je n'avais aucun mal à le comprendre. Lui qui était si vivant et dynamique autrefois me parut un peu sombre, comme ralenti. Pour faire diversion, j'ai appelé J., qui jusque là s'était par délicatesse tenu un peu plus loin et je les ai présentés. Puis j'ai voulu rendre un peu d'espoir à Maurice et c'est tout naturellement que je lui ai parlé de moi, de mes réactions, de mes ruses pour m'en sortir, de mon abattement aussi, bien sûr, certains soirs. Et en parlant, j'ai découvert que ce que je disais était vrai.

Ce que je viens d'écrire pour surprendre mais c'est pourtant exactement ce que j'ai ressenti à ce moment-là. Ce que je veux dire, c'est que longtemps j'ai eu ce discours optimiste, volontaire, presque joyeux de celui qui remonte la pente et voit déjà le bout du tunnel. Mais longtemps ce ne fut bien souvent qu'un discours vide de réel contenu, une sorte de collier de mots destiné à me rassurer moi-même, à rassurer les autres aussi, qu'une application à trouver le plaisir, la joie, l'étonnement, tout ce qui pouvait m'aider, c'est sûr, mais que je n'étais pas encore apte à goûter pleinement.

Hier, ces mots étaient vrais. J'ai un instant regardé J. Il semblait ne pas écouter mais je suis sûr qu'il a entendu. Lorsque j'ai dit que j'étais à nouveau monté sur le cheval (de la vie), c'est aussi à lui que je parlais, pour le remercier d'avoir tant de fois contribué à me remettre le pied à l'étrier. Ma vie n'est certes pas un long fleuve tranquille, mais qui peut se vanter d'en avoir une telle? Ce dont je suis sûr maintenant, c'est que, lorsque je dis que je suis bien, je le suis réellement. Et j'ose le dire à ceux à qui j'ai envie de le dire parce que je suis bien avec eux. C'est aussi simple que ça.

mardi 1 décembre 2009

1er décembre

La foule était bien maigre sur la place des Terreaux tout à l'heure pour le traditionnel rassemblement du 1er décembre contre le sida. Comme l'an dernier, les rangs étaient trop clairsemés à mon goût pour une cause aussi importante. C'est la troisième fois que j'y participe avec J. Deux rencontres intéressantes, que je raconterai plus tard.

Orchestre (j'ai oublié son nom) encore hésitant pour son premier concert ce soir à la toute nouvelle Maison des Associations de la Croix-Rousse: quelques morceaux joués faux, d'autres plus réussis mais un manque de liant et de phrasé. La chorale A Voix et à Vapeur a donné la fameuse Musique pour les Funérailles de la Reine Mary, de Purcell. Bien! Un extrait de leur prochain concert au Grand Temple de Lyon cette semaine. Extrait trop court car le choeur a l'air de grande qualité.

Descente des pentes de la colline à vélov, sur les pavés de la montée Saint-Sébastien. Avec un vélo qui grinçait, qui couinait, qui se plaignait à chaque tour de roue. Une expérience nouvelle. Essayez, vous m'en direz des nouvelles!

Marie a déjà une nouvelle écharpe, une blanche, exactement la même. La vie va trop vite pour moi!

Ce soir, ma chambre est chaude. Grosse envie de dormir, à peine de lire. C'est dire!

lundi 30 novembre 2009

Miroir

Je n'avais jamais eu, en entrant chez quelqu'un d'autre,l'impression de me retrouver face à moi-même, comme réfléchi par un miroir judicieusement placé en face de la porte. Depuis ce matin, c'est chose faite. En lisant. Mes élèves de cinquième travaillaient à un contrôle de latin et ils ne savaient pas que mon air concentré cachait tant bien que mal un désarroi certain en même temps qu'une joie profonde.

Hier soir, ayant terminé mon précédent roman, j'ai failli me lancer dans la lecture du Capitaine Fracasse. Depuis que Annie, la documentaliste du collège, m'a donné ce classique dans sa présentation aux éditions Rencontres de Lausanne, celle qui a accompagné toute mon adolescence, le livre n'a pas quitté les abords de mon lit. Je l'ai feuilleté quelques instants, parcourant des yeux la longue description du début: "Sur le revers d'une de ces collines décharnées qui bossuent les Landes, entre Dax et Mont-de-Marsan, s'élevait, sous le règne de Louis XIII, une de ces gentilhommières si communes en Gascogne, et que les villageois décorent du nom de château.". Passant de cet incipit où j'admirais le rythme de la phrase à, quelques pages plus loin, un portrait de Béelzébuth, "un vieux chat noir, maigre, pelé comme un manchon hors d'usage et dont le poil tombé laissait voir par places la peau bleuâtre." Un instant, je me suis arrêté au portrait de l'auteur, homme gras dans l'apparence et aux traits un peu grossiers, qui pourtant brilla par la grâce de sa plume, puis je me suis dis que, décidément, j'allais me garder cette friandise pour les vacances de Noël. Quel meilleur moment pour me replonger dans ces lectures d'enfance tout en en goûtant la musicalité du style?

J'avais encore le choix mais ce fut finalement un livre de Pontalis, un de plus, qui l'emporta: L'Amour des commencements, publié en 1986. Mais j'eus à peine le temps de l'ouvrir à la bonne page que, la fatigue aidant, je m'endormis et c'est seulement ce matin, pendant le contrôle des latinistes, que j'en entamai la lecture.

Je n'en lus qu'une trentaine de pages, précisément le premier chapitre intitulé L'Amour du lycée. Après, je posai le livre et restai un long moment interdit. Ce que je venais de lire, c'était moi, mon histoire à quelques mots près, mes refus, mes humeurs, mes passions, tout ce que j'avais aimé au début de mes études, tout ce qui me lie encore aujourd'hui si fort aux mots. Je venais de découvrir, plus clairement exprimé que je n'aurais jamais pu le faire, plus subtilement aussi, plus profondément, car Pontalis, même dans ses essais "littéraires" n'oublie jamais totalement ses outils de psychanalyste même s'il en a ôté la blouse, je venais de retrouver tout ce qui m'anime depuis ma prime formation et que je mis particulièrement en œuvre lors de l'ouverture de ce blog. Même la référence aux longs et puissants fleuves d'Amérique y était.

Je crois que celui qui lira ce chapitre me connaîtra beaucoup mieux que s'il avait devant les yeux une photo de moi nu. Je me suis renseigné: Jean-Bertrand Pontalis a quatre-vingt cinq ans, l'âge de ma mère, exactement. Comment peut-on être aussi semblables avec près de trente années d'écart? Mais surtout comment peut-on avoir connu les mêmes réactions face aux mêmes choses apprises? Comment peut-on avoir emprunté dans sa formation, et sa déformation, les mêmes allées glorieuses et les mêmes sentiers de traverse? Le monde des Humanités n'a-t-il donc définitivement bougé qu'après mon passage au lycée?

Ce soir, je vais reprendre ce livre. Pour le faire sereinement et sans fausse espérance, je dois oublier ce premier chapitre, le détacher de l'ensemble et aborder sans regret d'autres rivages de cet être si riche et si divers. Je relirai probablement ces premières pages dans les jours à venir. Dans quelque temps, le temps que l'émotion soit calmée, le temps de retrouver des yeux plus neutres et plus attentifs, le temps de refaire de l'autre autre chose que sa propre image dans un miroir face à une porte d'entrée.

dimanche 29 novembre 2009

Avis de passage

Notre technicien s'est présenté à votre domicile et n'a pu relever votre compteur d'eau. Merci de bien vouloir nous communiquer les informations suivantes:
- prenez contact avec nous en composant le 0810 etc, pour prendre un rendez-vous afin de vérifier vos installations.


Je téléphone, bonne pâte je ne mentionne pas la belle répétition de l'imprimé, j'indique les chiffres relevés sur mes deux compteurs en précisant à l'opératrice que je ne peux savoir lequel est le compteur de la partie nord de mon appartement et lequel celui de la partie sud. Oui, mon appartement a deux compteurs d'eau, puisqu'à l'origine, il devait être divisé en deux lieux de vie distincts, ce qui ne s'est jamais fait. Les deux compteurs, eux, sont restés.

L'opératrice n'a aucune difficulté, par le montant des consommations, pour identifier chaque compteur. Elle me demande ensuite de bien vouloir lui indiquer mes disponibilités pour établir un rendez-vous destiné, comme mentionné dans l'avis de passage, à vérifier l'état de mes installations (façon de dire qui a le don de me faire sourire mais, je sais, j'ai l'esprit souvent mal tourné. Et puis si le technicien est tout mignon dans son bleu de travail, je ne demande pas mieux que de voir mes installations vérifiées!)

Nous nous mettons rapidement d'accord et je m'apprête, après l'avoir remerciée, à mettre fin à la conversation quand la voix au bout du téléphone me retient encore un instant. et là, j'ai cru rêver. J'ai même pensé un instant à une blague radiodiffusée, dans le style de celles de Lafesse ou consorts. " Monsieur, monsieur, ne raccrochez pas! Nous n'avons pas pris le rendez-vous pour votre deuxième compteur!"

Quoi! Je pense, comme je viens de l'écrire, à une plaisanterie. Mais pas du tout! Ce n'en est pas une! La brave dame voudrait bel et bien une deuxième date pour le deuxième compteur! Alors, je lui fais comprendre toujours gentiment mais un peu plus fermement qu'il n'est pas question pour moi de bloquer deux fois dans la semaine une plage d'une heure trente pour la vérification de deux compteurs qui ne sont à vol d'oiseau distants que d'une dizaine de mètres et à peine plus en empruntant le couloir qui traverse l'appartement, ce qui est tout de même plus pratique, même si plus long.

Pas du tout perturbée, l'opératrice me déclare feuilleter le carnet de rendez-vous pour savoir si cela sera possible: deux relevés par le même homme le même jour à dix mètres de distance. Oui! C'est possible! Jésus, Marie, Joseph, nous voilà sauvés! Quelle gratitude m'envahit tout à coup pour la providence, divine ou véolienne, qui a fait que ce pari fou, insensé, soit gagné! Je n'en reviens pas de ce que la société avancée dans laquelle nous évoluons quotidiennement peut faire pour améliorer la qualité de vie de ce petit peuple dont je fais partie. Ça n'est pas un fonctionnaire qui aurait pu réaliser ce miracle, hein!