dimanche 11 octobre 2009

Moulages et estampes

Hier après-midi, bien vite parce que c'était le dernier jour, je suis allé tout près de chez moi, au Musée des Moulages, voir l'exposition consacrée aux œuvres, en particulier aux estampes, de Zwy Milshtein.



La présentation de cet artiste aux actualités régionales (que je vois chez ma mère) m'avait intrigué, et surtout le choix de ce lieu si particulier du Musée des Moulages. Installé d'abord sous les toits de l'Université Lyon 3, quai Claude Bernard (et j'y ai alors suivi des cours d'histoire de l'art antique au milieu des visages énigmatiques des Korés et des fesses suggestives des éphèbes), puis transféré avenue Berthelot dans ce qui est aujourd'hui le Centre d'Histoire de la Résistance et de la Déportation à qui il dut céder sa place, j'eus la joie de le voir élire domicile à quelques rues de mon appartement, dans une ancienne usine désaffectée aux toits en dents de scie, alternant tuiles et verrières, si caractéristiques de ces petites unités urbaines.

J'y avais fait, il y a quelques années, un rapide détour alors qu'il n'était pas encore tout à fait installé et je m'étais promis d'y revenir une fois toutes les œuvres en place. Cette exposition de Milshtein constituait le prétexte idéal à une deuxième visite. Ce que j'avais vu en effet à la télévision, autant le style de l'artiste que l'intégration particulière de ses œuvres dans le cadre ouvrier et au milieu des statues archaïques, classiques et hellénistiques m'avait beaucoup attiré. Et ce que je découvris conforta totalement ma première impression.

Je n'ai pas l'intention de vous parler en détail de l'évolution de la technique de l'estampe chez cet artiste, depuis les bois gravés de 1946 jusqu'à la digigraphie (estampe numérique) qu'il découvrit, selon ses propres dires, en 2004, en passant par la lithographie, la sérigraphie et la linogravure, ou d'autres que j'oublie au passage. Je ne comprends que peu à tous ces termes, encore moins aux techniques qu'ils énoncent. Non, je me suis laissé porter par mon ressenti (et mon appareil photos, puisqu'il était possible de photographier): l'effet produit par la juxtaposition, parfois la superposition, de murs de parpaings gris, de moulages antiques ternis et patinés par les années et leurs différents déménagements, de reproductions de gisants de nos cathédrales et des différentes productions de Milshtein m'a étonné et comblé: tout cela se marie fort bien, il s'en dégage étrangement une unité certaine, une atmosphère asssez en accord avec le temps gris qui régnait au dehors et que l'on apercevait à travers les verrières.

D'ailleurs Milshtein lui-même a expliqué, dans un petit texte que j'ai récupéré en sortant du Musée, le pourquoi (ou bien plutôt le comment) de son exposition en ces lieux. Je joins ce petit texte à ce billet car je le trouve d'une justesse absolue, non pas parole vide d'un artiste mondain en mal de formules mais transcription en mots du regard d'un artiste vrai.

Pourquoi j'expose au Musée des moulages.
Quand on m'a proposé de faire une exposition au Musée des moulages, j'envisageais une exposition de peintures mais c'était avant d'avoir vu ces lieux. Et là, je me suis rendu compte que faire une exposition d'estampes convenait davantage à ce lieu magique.
En fait les moulages sont aussi des estampes ou tout au moins leurs frères jumeaux. Les estampes que j'expose s'étalent sur un demi siècle de travail. J'envisageais au départ de les exposer par ordre chronologique, ce que j'ai commencé à faire au sous-sol du musée, mais très vite je me suis rendu compte que ce n'était pas la solution.

J'ai pensé alors les présenter par techniques, ce que j'ai commencé à faire également. par exemple sur le mur en parpaings, j'ai exposé une série de lithographies et, pour qu'elles soient visibles, il a fallu bouger les sculptures.
D'ailleurs elles aussi ont leur mot à dire et elles ont pas mal chuchoté durant l'accrochage. Cela m'a beaucoup inquiété vu ma "parano".
Nous avions deux semaines pour monter l'exposition, cela me semblait largement suffisant. Je croyais pouvoir la monter en 2 ou 3 jours, mais je ne prenais pas en compte le peuple qui habite ces lieux. Enfin, j'ai compris que l'esthétique globale de ce lieu exigeait la vision de toutes les œuvres présentes. Alors, c'est devenu comme un jeu d'échecs compliqué où un faux mouvement peut faire tout basculer et ce genre de jeu aurait pu même durer des semaines et des mois.
Finalement, l'accrochage est partiellement chronologique, partiellement par techniques et partiellement sauvage. Dans cette exposition, fiez-vous aux cartels près des œuvres et bonne visite.
Milshtein.


(Zwy Milshtein est né en 1934 à Kichiniev (ex URSS), aujourd'hui capitale de la Moldavie. Après un long séjour en Israël (de 48 à 56), il est, depuis 1956, définitivement installé à Paris.)

Des images et des maux

De cette journée de dimanche, je garderai sans doute une impression très mitigée. Quelle image l'emportera, de toutes celles qui forment le kaléidoscope de ces heures dominicales?

Sera-ce celle du marché de ce matin, où je me suis rendu plus boitant que marchant, en m'arrêtant tous les vingt mètres tant la douleur dans la jambe était désagréable?

Sera-ce celle de ma sœur, heureuse du bouquet que je lui ai offert pour son anniversaire et ayant préparé un très bon repas, trop copieux comme d('habitude?

Sera-ce celle de ma mère, d'abord calme puis odieuse lorsque nous sommes arrivés chez ma tante, sa belle-sœur? La maladie explique mais on a du mal à accepter ces sautes d'humeur et cette tyrannie domestique. Ma tante, de deux ans son aînée mais en bien meilleure forme, était profondément peinée non de l'insulte faite mais de voir ma mère dans cet état.

Je veux retenir celle de la route vers Saint-Étienne, lorsqu'après avoir contourné Saint-Chamond, on plonge tout à coup dans la vallée en ayant devant soi, de l'autre côté, le massif du Pilat qui nous sépare de la vallée du Rhône. Ce paysage est beau, sans ostentation, comme l'était celui de Chablais, arrière-fond des Grandes Alpes en moins. Ici, les hauts massifs au sud captent merveilleusement la lumière d'automne, même si les couleurs de velours ne sont pas encore au rendez-vous. Les bois de sapins tranchent de par leurs teintes sombres, de noir presque bleu à force d'être obscures, avec le vert acide des grands prés en pente, un vert que je n'ai jamais vu ailleurs qu'ici. La terre n'est pas bien riche et respire pourtant la quiétude repue des soirs de jours heureux.

C'est cette tranquille certitude de beauté qui n'a pas à se prouver que je veux garder en moi pour cette semaine chargée qui s'annonce.

samedi 10 octobre 2009

Pour tout l'or du monde

Ce matin, du gris partout en ouvrant les volets. Tant mieux: j'avais envie de ça. Il fait soleil depuis si longtemps. J'ai eu l'impression de redécouvrir le mauvais temps, les perspectives maussades et humides, l'obscurité des pièces où l'on est obligé d'éclairer en plein jour.

Cette grisaille me donne immanquablement l'envie de faire du ménage, de jeter, de ranger, de nettoyer. Aujourd'hui, ça tombait bien: mon appartement était en passe de devenir une porcherie, sauf que les cochons, eux, n'ont pas trois chemises et autant de slips qui traînent sur les fauteuils. J'en ai profité pour récurer à fond les bacs de l'évier, pour nettoyer le dessus du frigo, traditionnellement réservé aux boutures de mes plantes. Je suis allé jusqu'à dévisser le filtre de la machine à laver. Je ne sais pas quelle était l'odeur la pire: celle des déchets récupérés là ou l'odeur de l'eau des fleurs, des dahlias, pas changée depuis quelques jours.

A un moment, j'ai levé le nez: le soleil semblait vouloir percer et déjà le gris se fendillait de quelques oripeaux bleus. Il fallait que je me hâte: la fringale de l'extérieur n'allait pas tarder à me reprendre.

En fait, ce besoin de ménage intensif correspond souvent chez moi à une baisse de tonus, à une volonté amoindrie de voir le positif, bref, à quelques petits passages nuageux dans la tête de Calystee. Rien de grave car, cette fois-ci, je sais parfaitement à quoi cela tient. Il y a deux ou trois jours, le fils de Kicou m'a téléphoné pour me rappeler que j'avais promis de passer voir sa petite famille un soir en sortant de la clinique de ma mère qui, par hasard, se trouve à deux pas de chez lui. Ce coup de fil est tombé au moment précis où le manque de Kicou se faisait davantage sentir. Dans notre relation, nous avions des moments où nous ne nous voyions pas, jamais très longtemps, et les vacances d'été étaient un de ces moments, le plus long à coup sûr.

Mais à chaque automne, l'un ou l'autre appelait et je passais souvent un week-end à Chavanay, à la campagne, à jouer aux dames chinoises avec elle tout en nous racontant notre été. Nous allions nous coucher fort tard et le matin, je la retrouvais dans la grande cuisine où elle avait déjà posé sur la table le beurrier pour que le beurre soit plus tendre et deux ou trois pots de confitures, de ses confitures dont j'emportais toujours quelques échantillons le dimanche soir à Lyon. Je couchais dans la chambre bleue, toujours, c'était un peu la mienne, celle qui donne sur le jardin, les collines et le Rhône, celle où le vieux lit en bois ciré semblait fait à ma mesure.

Cet automne, Kicou n'est pas là et j'ai un peu de mal à imaginer la splendeur des vignes qui entoure sa maison et la brume qui, peu à peu, se lève du fleuve en bas, dans la vallée, sans elle, sans nous, bras dessus bras dessous comme deux complices, comme deux vrais amis de si vieux. Il faut que je me dise que tout cela est fini, qu'elle ne fera plus de projet, qu'elle ne m'indiquera plus les plus belles couleurs pour prendre la photo, que je ne l'entendrai plus rire, qu'elle ne me touchera plus le bras en faisant tout en parlant une tresse de mes poils, ce qui m'a toujours agacé. Ou plutôt il ne faut plus que je me le dise et que je tourne la page, encore une page à tourner.

Alors voilà pourquoi l'or de cet automne va devoir en mettre un grand coup pour me séduire cette année. Il y parviendra, le bougre, il y parvient toujours. Il sait que c'est lui que je préfère dans les quatre saisons mais il sera nostalgique, un peu. Après tout, j'y ai bien droit.

vendredi 9 octobre 2009

Petit lexique à l'usage de tous (sauf de mes élèves) (4)

BAISER: joli mot, je trouve, qui contentera aussi bien le gourmet que le gourmand, l'amoureux romantique que le jouisseur invétéré, le timide que le plus effronté, selon qu'il sera verbe ou substantif.

C'est encore le latin qui nous donna ce mot, depuis son verbe basiare et son nom basiario (ou, plus joli: basiolum, petit baiser). Depuis il a fait son chemin, y perdant en route un peu de sa pureté initiale pour aller naviguer plus, bas, vers d'autres lèvres ou d'autres orifices.

Au début, on baisait avec la tête, en déposant sur les lèvres de l'autre une tendre caresse au moyen des siennes propres. C'est bien dans ce sens là que l'entendent de nombreux écrivains de chez nous. Rappelez-vous les fous-rires très vite réprimés par la face sévère de l'enseignant lorsque l'un de vos camarades récitait sur l'estrade: " Poète, prends ton luth et me donne un baiser" (Musset, La Nuit de Mai), alexandrin que je n'ai jamais pu entendre sans y chercher de suite la possible contrepèterie. Pire encore avec Molière et son benêt de Thomas Diafoirus qui demande à son père: "Baiserai-je, papa?" (Le Malade imaginaire). Parti comme il est, on peut en douter!


Il y a tant de baisers possibles, du baiser papillon, fait délicatement avec les cils, au baiser esquimau où l'on se frotte le bout du nez. A l'église, on se donne le baiser de la paix, avec plus ou moins de sincérité il est vrai. On peut aussi songer aux Baisers volés d'Antoine Doinel et adresser en passant un signe à Truffaut, par delà les nuages. D'autres, il faudra se méfier comme le baiser de la mort de la mafia, annonce d'une mort imminente, ou le baiser de Judas que vous donnera le faux-frère avant de vous enfoncer jusqu'à la garde le poignard dans le dos. Il y a aussi le FPMB du courrier de mon adolescence où l'on cachetait l'enveloppe destinée à l'être aimé par ces initiales du tendre message: fermée par mille baisers. Je ne me souviens pas d'avoir une seule fois sacrifié à ce rituel.

J'apprends qu'en afrikaans, baiser se dit kus (non, ce n'est pas un pluriel!) et qu'en langage soutenu l'on peut, en français, employer osculation, terme réservé d'habitude au domaine de la géométrie. Mais qu'ils sont laids, ces mots! Je leur préfère de loin celui du langage Kranzlero-Calystien (ou Calysto-Kranzlerien, comme on veut), qui n'appartient qu'aux deux sus-nommés: le tatanka, celui du soir ou celui du matin, celui que l'on met de côté pour son goûter, celui que l'on commence et puis que l'on replie dans le papier pour le finir plus tard, pour faire durer le plaisir. Oui, d'accord, vous pouvez me répliquer que: "Poète, prends ton luth et me donne un tatanka", c'est moins harmonieux, ça dépasse (de l'alexandrin). Et alors? Un vers de treize pieds, ça existe: douze pour l'alexandrin, et le treizième pour mettre au cul de ceux qui se moquent! Compris!

Une petite ligne pour notre gloire national, le French Kiss (baiser français), si recherché à l'étranger! Pourtant, à lire les statistiques concernant l'achat de brosses à dent annuellement par nous, fiers gaulois, on peut vraiment se demander pourquoi un tel succès.

Mais bien sûr il faut bien en arriver à ce que vous attendez tous: l'autre sens, celui où la tête n'a plus rien à voir. Auparavant, pour réduire un peu le fossé (pour moi purement apparent) entre les deux acceptions, je ne résiste pas à faire un copier-coller à partir de wikipedia, pour vous donner quelques renseignements supplémentaires, éventuellement utiles en cette période de pandémie:
Deux individus s'embrassant échangent en moyenne 40 000 parasites, 250 types de bactéries, 9 mg d'eau, 0,7 g d'albumine, 0,45 mg de sel, 0,711 mg de graisses, 0,18 g de matières organiques et dépensent quatre calories par minute. La fréquence cardiaque peut doubler.
Un baiser sur la joue exige l'activation de 12 muscles faciaux alors que le baiser amoureux en sollicite 34.


Ca y est? Vous voilà calmés! On peut reprendre tranquillement?

Il semble que ce soit au XVIII° siècle, grâce au divin Marquis, que le sens moderne de baiser soit peu à peu apparu. Depuis, adieu la tête, bonjour les jambes (allusion légère à un jeu télévisé de mon enfance. mais les moins de ....ante ans ne peuvent pas connaître!). Ainsi baiser veut sans doute d'abord dire copuler mais, par un glissement certain et parfois mal contrôlé, enculer ou tromper quelqu'un volontairement. Dans cette zone-là, si je puis dire, les expressions ne manquent pas: baiser la gueule, baiser jusqu'au trognon, baiser jusqu'à l'os, à couilles rabattues, comme un dieu, comme un lapin, se faire baiser, et tant d'autres. Mais je vous fais confiance pour compléter, comme d'habitude.

N'oublions pas non plus les dérivés les plus célèbres: le baisemain, très chabada prout prout, le baisodrome si évocateur et mon préféré: le baise-en-ville, celui que l'on emporte quand on n'a pas l'intention de coucher chez soi ni, le plus souvent, seul.

Tiens, coucher! Il se fait tard. A bientôt, amis de la langue française. J'ai bien envie de vous embrasser mais serait-il bien séant, après ce que je viens d'écrire, que je vous baisasse?

PS: un petit dernier, tout mignon, tout chaud pour la nuit. Savez-vous ce qu'est une "baisure"? Non? Moi non plus jusqu'à il y a deux minutes. Il s'agit du côté de deux pains par lequel ils se touchent dans le four du boulanger.

jeudi 8 octobre 2009

Onomastique familière

J'ai lu que l'on parlait beaucoup ces derniers temps, dans des blogs parallèles comme les vies du même nom, de prénoms attribués et diversement appréciés par ceux qui les portent toute une vie. Dame k. et Sire Lancelot me permettront sans doute d'apporter ma pierre en humble contribution à l'érection de cet édifice à tendance onomastique.

Autrefois, dans Charlie Hebdo, nous avions droit aux "Unes auxquelles vous avez échappé". Eh bien, je vais commencer par là car,croyez-moi, côté prénom, je reviens de loin, et de pas beau!

Lorsque je suis né, au siècle précédent (pas la peine de commencer à rigoler, vous êtes tous dans le même cas, vous qui me lisez. En tout cas, je le souhaite: pas envie de finir comme Polanski), au doux siècle portant le numéro tout rond de vingtième, il était d'usage d'affubler le nouveau venu d'au moins trois prénoms.

Mais pas n'importe lesquels. Bien sûr, le premier qui, en général, devenait l'usuel, était emprunté au parrain: si Jules était le parrain, Jules vous étiez vous-mêmes. Il n'y avait même pas à se poser de questions. C'est ainsi que, dans ma famille, on ne comptait plus les Claude et les Jean, à tel point que certains d'entre eux, pour acquérir une existence plus tangible, étaient obligés de choisir comme prénom usuel le deuxième de leur liste personnelle. Ainsi Claude devenait.... Jean et Jean devenait... Claude, bien sûr. Ce qui, vous l'aurez remarqué, arrangeait considérablement la situation.

Le deuxième saint patron venait de la marraine, quasi systématiquement. Si le bébé était de sexe viril, on masculinisait le prénom féminin. Cela donnait parfois des choses assez cocasses. Quand au troisième, il constituait le seul espace de liberté laissé par des siècles de traditions immuables: le Mos Majorum s'arrêtait à la porte du dernier élément de la triade. Mais comme la nature a horreur du vide, et les tout frais parents encore davantage, on calfeutrait vite le courant d'air vivifiant et novateur en donnant à porter à l'innocent bambin le prénom de son frère aîné mort-né ou n'ayant accepté de sucer la vie que quelques jours, et encore du bout des lèvres, l'andouille.

Pour mon propre cas, ce fut un peu plus compliqué. Deux femmes s'affrontèrent, comme deux reines dans les alpages suisses et savoyards au cœur de l'été. Aucune d'entre elles n'ayant réussi à pousser l'autre à l'abandon, on trouva un compromis qui, avec le recul, m'arrange bigrement. Pour ceux qui ne suivent que difficilement, je parle ici de ma mère et de ma grand-mère paternelle.

L'ancêtre, en dominatrice ayant l'habitude de commander et d'être obéie, fit rapidement savoir que l'on se devait, dans la famille respectable que nous constituions, de donner à l'aîné le prénom de son grand-père décédé. Elle voulut donc imposer Honoré. La parturiente, nullement décidée à se laisser mener par le bout du prénom mais hésitant encore à déclarer une guerre ouverte répliqua à mon pauvre père coincé entre deux feus, que, si je portais le prénom de mon grand-père paternel, il était équitable que je portasse (imparfait du subjonctif dont la légèreté phonique me semble convenir ici, dans les prémices d'une bataille sanguinaire), que je portasse, disais-je (ah! cette manie des parenthèses!) celui de mon grand-père maternel, tout aussi décédé que l'autre. Ainsi aurait-on vu apparaître sur mon acte de naissance ainsi que sur tous les diplômes, innombrables, que j'engrangeai par la suite, le doux prénom, sans doute jamais porté que par moi seul, de Barthélémy-Honoré (ou Honoré-Barthélémy, comme vous voulez: on ne va pas réchauffer les braises de la discorde).

Refus catégorique de l'ancêtre. Alors on finit par se mettre d'accord sur un nouveau prénom, encore jamais porté dans la famille. Vous vous rendez compte du cadeau: j'étrennais une nouvelle façon de nous appeler! Mais je n'étais pas encore garé des voitures. Car la suite, on me l'appliqua mot à mot: la tradition respectée. Faut pas non plus pousser avec l'innovation.

Ainsi, en troisième prénom, je reçus celui qui, aujourd'hui, ne me déplait plus trop, celui de mon parrain: Joseph. La médaille d'argent revint à l'ancêtre femelle qui avait aussi obtenu le droit d'être ma marraine. Comme elle se prénommait Reine, il eût été difficile de m'appeler Roi (quand je vous disais que je reviens de loin!). Alors on adapta son deuxième prénom à elle. Et là, j'ai gagné le gros lot, le tirage exceptionnel, celui dont on se souvient toute sa vie, dont on parle encore trois-quarts de siècle plus tard à ces petites-enfants bavant de conserve avec vous (pour moi, cela risque d'être à un chien des rues que je confie mes attendrissements et ma bave). D'Augusta, on fit de moi un Auguste (très souvent abrégé, dans la région, en un délicieux "le Guste"!). Notez cependant que pour un futur prof de latin, le choix ne manquait pas d'à propos. De plus, j'eus la maigre consolation, quelques années plus tard, de voir mon frère écoper de la même peine puisqu'il hérita d'un Auguste sorti tout chaud de l'autre grand-mère: Augustine.

Souvent les gens qui me connaissent à peine m'appellent par erreur Claude (encore!) ou Bernard (c'est mon cousin). Comment aurais-je aimé m'appeler? Je n'en sais fichtrement rien. J'aime les prénoms simples et classiques, comme Pierre, Jean, Jacques, Paul ou Luc. Mais, même si mon prénom n'est plus guère porté aujourd'hui en France (contrairement aux pays anglo-saxons où il n'est pas trop passé de mode), même si quelques humoristes finauds comme ils savent l'être en ce moment dans leur presque majorité (fiel gratuit) s'en servent parfois à des fins drolatiques, il ne me déplaît pas. Pensez donc: je l'entends depuis cinquante-sept ans. Ce n'est pas aujourd'hui que je vais en changer. En revanche, n'essayez pas, pour me plaire, de le diminuer de quelque manière que ce soit: j'ai horreur des diminutifs (sauf pour ma sœur, mais c'est, dès l'enfance, devenu son vrai prénom).

Quoi? Qu'y a-t-il? Je vois que l'on s'agite, que l'on me fait des signes du fond de la salle. Parlez plus fort, je n'entends pas. Que dites-vous? Mon...? Mon prénom? Je ne l'ai pas encore donné? C'est ma foi vrai! Comme je suis étourdi! Eh bien mais devinez donc! Attention: on ne souffle pas. J'en surveille certains du coin de l'œil.
Un indice? Bon d'accord, mais c'est bien parce que c'est vous. Pas trop facile tout de même. Disons que j'ai le même prénom qu'un grand écrivain autrichien (1880-1942) qui n'est pas.... sans qualités. Ça vous dit quelque chose?

mercredi 7 octobre 2009

Momentini

- Il faisait presque nuit noire lorsque je suis sorti de chez ma mère tout à l'heure. Il avait fait très chaud toute la journée avec un grand vent tourbillonnant qui fouettait les visages de feuilles emportées. Bientôt il faudra vivre avec l'obscurité.

- Les premiers chrysanthèmes, je les ai vus début octobre, il y a une semaine, à la vitrine d'un fleuriste. Un mois d'avance. Et, comme d'habitude, des mois de retard pour nettoyer les tombes des fleurs d'or lorsque l'or aura rouillé.

- Avons reçu au collège aujourd'hui Indiana Jones, notre archéologue préféré, en chair et surtout en os. Le pauvre avait quelques ennuis gastriques qui le firent nous abandonner aux mains (hélas, non) de son collègue que nous voyions pour la première fois. Notre complicité grandissante avec Stéphane finira par nous jouer des tours. Nous avons plusieurs fois évité de croiser le regard de l'autre de peur de pouffer de rire de façon trop évidente. Élèves intéressés et intéressants dans les questions posées.

- Frédéric sort d'ici. Nous avons regardé l'émission Des Racines et des ailes sur Venise à la télévision. Beau magazine sur papier glacé où l'on n'apprend pas grand chose quand on connaît déjà. Mais souvenirs nombreux avec Pierre ou avec mes parents, pour qui la Sérénissime constitue le seul voyage à l'étranger.

- Ai appris par hasard la mort de Laurent, un garçon de Lyon rencontré à Perugia à l'Université pour Étrangers. On n'a pas su me dire si suicide ou maladie. Il n'a jamais été un de mes amis mais était là à la plus belle période de ma vie, pour l'instant. J'écrirai sûrement un billet là dessus.

- Je voulais étrenner ma nouvelle carte vélov cet après-midi. Dormi, dormi et dormi. Sorti de chez moi uniquement pour acheter une salade au commerce du coin. Et même pas de regrets.

- Pour finir, encore une petite pensée de l'Abbé Pierre, mon "philosophe" préféré:
Nous naissons dans l'illusion. Le tout de la vie, à mesure qu'on avance dans tous les domaines, c'est de sortir de l'illusoire.
Je crois en être sorti. Ou peut-être en ai-je l'illusion...

mardi 6 octobre 2009

Du livre toujours

Annie, la documentaliste du collège avec qui j'organise l'atelier écriture, sait que je ne me résous pas à jeter un livre. Et elle en profite: chaque fois qu'elle veut se débarrasser d'un ouvrage parce que trop vieux ou plus emprunté par les élèves depuis des années, elle me le propose. Elle sait que je refuse rarement.

L'autre jour, son cadeau m'a fait particulièrement plaisir: il s'agit du roman de Théophile Gautier, Le Capitaine Fracasse. Non que je tienne particulièrement à ce récit, que d'ailleurs je n'ai jamais lu entièrement, ni à son auteur que je connais assez peu. Le plaisir vient de l'objet lui-même, un livre à couverture bordeaux avec quelques filets d'or sur le dos, publié en 1963 par la Société coopérative Éditions Rencontre de Lausanne. En 1963, j'avais onze ans et j'allais peu de temps après découvrir la littérature. Les livres que j'allais emprunter à la bibliothèque municipale étaient souvent semblables à celui-ci, des mêmes éditions coopératives de cette ville du canton de Vaud.

J'ai retrouvé, en ouvrant l'ouvrage les deux R adossés, l'un à l'endroit, l'autre à l'envers, qui étaient en quelque sorte la marque de fabrique de cette société. A la page suivante, il y avait toujours le portrait de l'auteur, Gautier ici, petite photo en noir et blanc encadrée d'un trait rouge épais suivi d'un plus fin à l'intérieur du premier. C'est ce qui me plaisait dans ma jeunesse: j'avais ainsi l'impression de mieux connaître les auteurs, d'être un de leurs proches en auscultant attentivement leurs portraits avant de me plonger dans la lecture.

On trouve parfois, au cours des pages, le tampon de l'établissement, Institution Ste Machine puis, plus tard, Collège St Truc, marque de propriété dont les lettres d'une encre bleue trop pâle commencent à ne plus guère être visibles. L'adhésif qui sert à maintenir le plastique transparent de la couverture protectrice a laissé des marque qui, avec les années, semblent avoir rouillées tandis que le papier jaunissait irrémédiablement. Il y a toujours, sur la dernière page les tampons de retour du prêt: ce roman n'est pas sorti depuis octobre 1996. Treize à dormir sur une étagère.

Et juste avant les tampons, ces quelques mots, totalement incompréhensibles, pour certains, dans mon enfance (et qui le sont bien souvent restés aujourd'hui) mais qui me faisaient et me font toujours rêver:
Achevé d'imprimer sur les presses de l'imprimerie Gerber et Daengeli, à Vevey, le 15 mai 1963. Le texte a été composé en caractère Diethelm Corps 9/10 et le tirage exécuté sur papier apprêté des papeteries Albert Ziegler S.A. à Grellingen. La reliure est due aux soins de Busenhart, à Lausanne..

Évocation des noms propres, la neige, les cheminées, le pain d'épices, le coin douillet de l'âtre. Hommage aussi à ce savoir-faire inégalé des fabricants du livre: on dirait que ça sent l'atelier. Mais surtout magie des mots étranges: qui sait aujourd'hui ce qu'est le papier apprêté et le caractère Diethelm Corps 9/10? Qui?