Parfois, il me vient de ces découragements! Une sorte de poids sur les épaules qui alourdit tout le corps et le rend monolithe, le pétrifie sans en enlever la conscience. Ainsi ce matin, avec mes cinquièmes, pourtant tout gentils, tout attentifs (ou endormis?), tout frais du repos dominical.
Nous sommes en train de lire quelques textes concernant les récits de voyages, grandes découvertes et explorations. Nous naviguons de Marco Polo à Hernan Cortès, de Christophe Colomb à James Cook, de Jean de Léry à Louis-Antoine de Bougainville, passant hardiment du XIII° au XIX° siècle, foulant des terres aussi éloignées les unes des autres que les Bahamas de Tahiti, la Chine du Brésil, le Cap de Bonne Espérance du Mexique.
"Eh quoi? me disais-je tout en parlant! (Oui, un enseignant possède ce don-là de dédoublement, voire davantage si les circonstances l'exigent.) Qu'est-ce que tous ces noms peuvent bien évoquer pour eux. Certains, les plus cultivés, arrivent à situer deux ou trois pays sur la carte du monde. Pour les autres, cela reste assez brumeux. XIX° ou XIII° siècle, font-ils vraiment la différence? Ils sont nés en 1998 et croient que le monde est né avec eux, ou que rien de valable n'existait avant eux. Alors, ils n'en sont pas à un siècle près. D'ailleurs ont-ils une conscience, même approximative, de la chronologie? Cette sorte de quasi vieillard qui leur parle, assis derrière son bureau (on a constaté que, depuis quelque temps, il boîte un peu), qu'a-t-il à leur apporter dont ils puissent avoir l'immédiate jouissance?"
Ce matin, précisément, nous lisions et commentions un texte de Jean de Léry, extrait de son Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil, parue en 1578 et racontant son périple de 1556. L'auteur essaie de décrire le fruit qu'il vient de découvrir dans ce pays d'Amérique du sud et qui, visiblement, le remplit d'émerveillement (Marco Polo en aurait dit que c'était une "grandissime merveille"): l'ananas. Il parle de sa forme, de son apparence et tente de donner une idée de son goût au lecteur. Pour cela, bien sûr, il utilise de nombreuses comparaisons avec des fruits ou des végétaux européens bien connus. Ainsi, le glaïeul, l'aloès, le chardon, le melon et la pomme de pin pour la forme de la plante et du fruit. Alors, il faut bien sûr que j'explique, moi, ce qu'est l'aloès et même le glaïeul à ces citadins qui marchent le nez sur leur portable.
De tout cela, ils se moquent bien: un ananas, c'est un ananas, point final. Peut-être retiendront-ils que son conditionnement en boîte métallique et en tranches n'est pas son apparence initiale, et je devrais m'en montrer satisfait. Mais franchement, le plaisir de la découverte, l'excitation d'être le premier à goûter à un fruit nouveau, à en parler, la joie de faire partager son ressenti, je crois bien qu'ils n'en ont rien à faire. Quant aux noms barbares de ces contrées lointaines et sauvages, ils n'ont pour eux aucun pouvoir d'évocation poétique: une simple occasion supplémentaire de buter dans la lecture à voix haute.
J'en étais là de mes pensées chagrines ce matin lorsqu'un élève leva la main et me fit remarquer que l'on pouvait deviner que ce texte était assez ancien (mais moins tout de même que celui de Marco Polo) grâce à une tournure de phrase qui lui semblait vieillie: "Leur goût fondant dans la bouche est naturellement si doux qu'il n'y a confiture de ce pays qui les surpasse". Une autre, s'enhardissant, nous confia que l'an dernier, elle avait fait un voyage en Martinique et avait visité une plantation d'ananas. A ce moment-là (mais je me trompe peut-être), le ciel s'éclaircit et un frêle rayon de soleil perça la grisaille matinale et pénétra dans la classe.
Je fis alors comme faisait Hugo: " je reprenais, la tête un peu moins lasse,
Mon œuvre interrompue" (Elle avait pris ce pli, Les Contemplations)!!!! Comme il en faut peu pour retrouver la foi.
lundi 31 mai 2010
dimanche 30 mai 2010
France: zero point
Hier, j'ai parfois jeté un œil sur le téléviseur lors de la finale de cette année, pas suffisamment pour en parler dans le détail mais assez tout de même pour savoir que ça n'en valait pas la peine. Les chansons sont toutes les mêmes, elles sont indifférenciables, stéréotypées dans la gesticulation et la répétition de mots anglais éculés. Ce n'est pas parce qu'on se fait pousser des ailes de lumière pendant sa prestation ou que l'on prend une attitude et un rythme romantico-sirupeux que l'on a du talent. D'ailleurs qui parle de talent? Il faut une chanson vive et dansante, une musique simple et que l'on retient facilement, un chanteur ou une chanteuse pas trop laid sans tomber dans la plastique mannequine. Tout ceci n'est pas censé lancer la carrière de qui que ce soit mais simplement faire du fric, un maximum avant de promouvoir un nouveau produit l'année suivante. Je pense même que tous ces jeunes gens déguisés pour un soir le savent et adhèrent à cette philosophie.
Le plus beau, c'est tout de même le moment des votes dans les différents pays participants. Heureusement, les organisateurs ont eu l'idée, pour chaque jury, d'afficher immédiatement sur l'écran le nom des pays bénéficiant de points de ce jury, à l'exception des 8, 10 et 12 points, les trois scores majeurs. On y perd la poésie des "Malta, three points, Belgium five points", et tutti quanti, mais on y gagne un temps considérable pour faire autre chose de sa soirée. Alors, comment cela se passe-t-il? Toujours de la même façon: on vote pour ses voisins les plus proches (à l'exception de la France dont les voisins immédiats semblent régulièrement nous oublier), pour ses anciens camarades de bloc, pour ses alliés politiques, etc. Et nous, pas de chance: Monaco et et le Luxembourg ne participent plus à la compétition.....
Cela fait trente-trois ans que la France n'a pas gagné. Trente-trois ans: un long calvaire, un infini chemin de croix, une coupe à boire jusqu'à la lie. Marie Myriam ton enfant est bien grand aujourd'hui, cela doit faire un beau quinquagénaire, encore quelques années et il fera connaissance avec sa prostate, l'oiseau bleu qui survolait la terre s'est sans doute englué dans les nappes de pétrole au large de n'importe quel océan mort, et la France hier soir n'a toujours pas gagné. Ah! les salopards! Une chanson si, si, si , si quoi au fait?
samedi 29 mai 2010
Rester fidèle à l'ombre
C'est un peu ce que je ressens après avoir assisté à un entretien avec Erri de Luca. Les Assises Internationales du Roman (AIR) qui se tiennent en ce moment à Lyon avaient invité cet écrivain italien d'origine napolitaine à répondre, aux Subsistances, aux questions de Raphaëlle Rérolle, journaliste au Monde.
Erri de Luca, j'ai fait sa connaissance littéraire il y a un peu plus de deux ans, le 11 février 2008 exactement, grâce au blog d'Oceania, Voyage à travers les mots, où je lus un soir un bref texte intitulé Une Druse (extrait de son livre Rez-de-Chaussée) décrivant des hommes en prière en Herzégovine. Depuis je ne l'ai jamais quitté. J'ai lu chacun de ses livres au fur et à mesure de leur parution en français, avec chaque fois une impatience et une boulimie qui me faisait regretter d'avoir si vite terminé, d'être allé trop vite, de peut-être n'en avoir pas extrait tout le jus nourricier. Avec Pontalis, il constitue aujourd'hui un de mes points d'ancrage essentiel, une sorte d'accompagnement spirituel (même si je suppose que ce terme ne lui conviendrait guère).
La soirée était consacrée aux Subsistances aux rapports des écrivains avec la Bible. Erri de Luca fait profession d'athéisme mais a appris l'ancien Hébreu pour lire la Bible (l'Ancien Testament) dans le texte originel. Chaque matin, alors qu'il était encore ouvrier, il avait pris d'habitude de se lever tôt et de consacrer un moment de son temps à la lecture de ce texte sacré qu'il appréhende non à travers les diverses traductions (qu'il a traitées jeudi soir de contrefaçons, de "Vuittons faits à Naples") mais en se confrontant avec les mots mêmes des origines. Pour lui, ce fut (c'est) une façon de faire contrepoids: lire la Bible, c'était arracher un moment à la vie ouvrière, un moment pas vendu, un moment à lui.
Son rapport au texte est intime et solitaire. Il répondit parfois à certaines questions d'une façon un peu brusque, laissant comprendre qu'il est des jardins où l'on entre seul. Il a aussi bien expliqué son juste positionnement par rapport à la lecture de la Bible: "Quand je lis Dickens, je ne change pas de place; quand je regarde la chambre de Van Gogh, je ne suis pas dans cette chambre; après la lecture de la Bible, je mets mes pieds sur le sol, je ne regarde pas le ciel". Il a même expliqué que, pour lui, l'implantation du monothéisme en Méditerranée fut une véritable catastrophe car elle détruisit définitivement toute la richesse mythologique de cette terre à très haute concentration polythéiste.
Il s'est mis à lire la Bible par ennui des romans, de la littérature, trop et toujours complice avec le lecteur. La Bible, elle, ne cherche pas à plaire, on n'y cherche pas à y provoquer l'identification. Il précise aussi que, pour lire la Bible, il faut bouger les lèvres, la dire, mais sans bruit ("pour ne pas réveiller les oiseaux!"). Lors de son ascension de l'un des sommets de l'Himalaya, il avait emporté dans son mince bagage le Livre des Psaumes. Alpiniste chevronné (comme l'était Moïse, selon ce qu'il lance avec beaucoup d'humour), il éprouve un vertige d'intimité avec la Bible.
Dans ses ascensions, il ne plante pas de pitons, il se sert de ceux qu'il trouve, il efface les traces de son passage. Partout mais peut-être là plus qu'ailleurs, il éprouve sans cesse le sentiment d'être invité. C'est lui qui, toujours, se chasse lui-même. Si, comme le lui faisait remarquer Raphaëlle Rérolle, écrire, c'est laisser des traces, ces traces, répond-il, sont à chercher, elles ne forcent pas à les suivre.
Débordant le thème initial de l'entretien, de Luca évoqua son rapport à l'écriture ("Quand j'écris, je me tiens la meilleure des compagnies."), à la mort d'êtres proches ("L'absence de quelqu'un, c'est une peine à perpétuité. Écrire, c'est convoquer les gens qui sont partis".), enfin à son engagement politique dans le mouvement révolutionnaire italien des années soixante-dix Lotta Continua ("la Révolution, moteur du XX° siècle, aujourd'hui arbre coupé".). Pour illustrer ce dernier point, il cite un poème de l'écrivain turc Nazim Hikmet: " Le noyer a été coupé mais je reste fidèle à l'ombre."
J'ai écouté parlé Erri de Luca pendant près de deux heures, je l'ai écouté plaisanter et se refermer, lâcher parfois des bribes d'intimité, j'ai regardé cet homme qui n'a que deux ans de plus que moi, marqué par son passé de travailleur (sa main, pourtant, que j'ai serrée au moment de la séance de dédicace, est douce au toucher), maigre comme un pied de vigne, aussi solide et aussi beau qu'un cep de ce Lacrima Christi qui coule des pentes du Vésuve. Ainsi, c'était donc lui, cet homme en pantalon tire-bouchonné, portant gilet noir et chemise blanche à la manière des paysans d'autrefois, lui qui écrivait ces livres que j'ai lus et que je relirai, dont j'ai perçu, à travers les textes, le fond d'humanité et de révolte, qui m'a fait approcher la poésie sans m'effrayer parce que la sienne reste toujours avant tout humaine? Il me reste aujourd'hui une chose à faire: remettre en ordre dans ma tête les images que le vent de l'autre soir a déplacées, simplement parce que, pour plagier la Bible, le "mot" s'est fait "chair".
L'entretien s'est terminé avec une lecture par de Luca d'un extrait de l'un de ses derniers livres, Il peso della Farfalla (Le poids du Papillon)(Ed. Feltrinelli), dont voici un cours extrait:
Sa vie, au gré des saisons, était allée avec le monde. Il l'avait gagnée tant de fois, mais elle ne lui appartenait pas. (...) Avait-il besoin de croire qu'il existait un contremaître et que le monde était son produit fini? Il n'en avait pas besoin pour lui parler, pour le croire à l'écoute, mais c'était une pensée qui lui tenait compagnie. (...) Face au ciel qui, le soir, descendait jusqu'à terre, il aimait dire merci au contremaître.
mercredi 26 mai 2010
A peu près
Deux perles aujourd'hui à la radio:
- un candidat lyonnais à un jeu radiophonique: "je suis d'origine guatémalienne!" Afro-américain alors?
- un ministre du gouvernement: "....les lycées qui font quelque chose pour la réussite scolaire." Les autres apprécieront, eux qui font tout pour que leurs élèves échouent!
Cela me rappelle le Préambule que Jean Tardieu écrivit pour sa pièce Un Mot pour un autre (Ed. Gallimard). Le voici dans sa quasi intégralité:
Vers l'an 1900 (...), une curieuse épidémie s'abattit sur la population des villes (...). Les misérables atteints de ce mal prenaient soudain les mots les uns pour les autres, comme s'ils eussent puisé au hasard les paroles dans un sac.
Le plus curieux est que les malades ne s'apercevaient pas de leur infirmité, qu'ils restaient d'ailleurs sains d'esprit, tout en tenant des propos en apparence incohérents, que, même au plus fort du fléau, les conversations mondaines allaient bon train, bref que le seul organe atteint était: le "vocabulaire".
Ce fait historique - hélas, contesté par quelques savants - appelle les remarques suivantes:
que nous parlons souvent pour ne rien dire,
que si, par chance, nous avons quelque chose à dire, nous pouvons le dire de mille façons différentes,
que les prétendus fous ne sont appelés tels que parce que l'on ne comprend pas leur langage,
que dans le commerce des humains, bien souvent les mouvements du corps, les intonations de la voix et l'expression du visage en disent plus long que les paroles, et aussi que les mots n'ont, par eux-mêmes, d'autres sens que ceux qu'il nous plaît de leur attribuer. (...)
Mais vous savez, moi, ce que j'en dis...
- un candidat lyonnais à un jeu radiophonique: "je suis d'origine guatémalienne!" Afro-américain alors?
- un ministre du gouvernement: "....les lycées qui font quelque chose pour la réussite scolaire." Les autres apprécieront, eux qui font tout pour que leurs élèves échouent!
Cela me rappelle le Préambule que Jean Tardieu écrivit pour sa pièce Un Mot pour un autre (Ed. Gallimard). Le voici dans sa quasi intégralité:
Vers l'an 1900 (...), une curieuse épidémie s'abattit sur la population des villes (...). Les misérables atteints de ce mal prenaient soudain les mots les uns pour les autres, comme s'ils eussent puisé au hasard les paroles dans un sac.
Le plus curieux est que les malades ne s'apercevaient pas de leur infirmité, qu'ils restaient d'ailleurs sains d'esprit, tout en tenant des propos en apparence incohérents, que, même au plus fort du fléau, les conversations mondaines allaient bon train, bref que le seul organe atteint était: le "vocabulaire".
Ce fait historique - hélas, contesté par quelques savants - appelle les remarques suivantes:
que nous parlons souvent pour ne rien dire,
que si, par chance, nous avons quelque chose à dire, nous pouvons le dire de mille façons différentes,
que les prétendus fous ne sont appelés tels que parce que l'on ne comprend pas leur langage,
que dans le commerce des humains, bien souvent les mouvements du corps, les intonations de la voix et l'expression du visage en disent plus long que les paroles, et aussi que les mots n'ont, par eux-mêmes, d'autres sens que ceux qu'il nous plaît de leur attribuer. (...)
Mais vous savez, moi, ce que j'en dis...
mardi 25 mai 2010
Et la photo est bonne
Quel âge avait-elle en 1960? Une petite vingtaine d'années. La photographie est en noir et blanc, en gris plutôt, dégradé en nuances multiples, clair pour le fond lumineux et flou que l'on dirait aperçu à travers la fenêtre d'un train , soutenu pour les ombres presque absentes, seulement visibles sous le pli du bras gauche ou les mèches de cheveux qui retombent sur ce même bras replié, doux de velours pour la manche du pull-over remontée sur le coude, un peu lâche, comme celle d'un vêtement trop porté parce que trop aimé, un gris de tendresse que respire sa bouche qui l'effleure. Le visage est d'une beauté absolue.
Du coude lisse et encore juvénile au poignet que l'on entraperçoit strié de bracelets d'ivoire ou de plastique blanc, de la courbure de la nuque qui va se perdre sous la chevelure élégamment décoiffée aux lèvres un peu luisantes que l'on dirait boudeuses, du nez dont on croirait voir palpiter doucement les ailes au tracé des sourcils dont l'arrondi répète en l'atténuant celui des cils finis par un maquillage en amande, du front, des joues qui accrochent la lumière aux yeux qui la renvoient comme deux bijoux un peu tristes, que de beauté!
Une autre photo, à l'intérieur du dépliant, la montre avec un homme. Elle semble nue, lui est habillé. Il lui embrasse le bras, comme par inadvertance, le regard perdu ailleurs, absent. La photo est aussi en noir et blanc. La femme a les lèvres entrouvertes, en attente, prête au désir, elle n'a pas l'air triste et rêveur de la première photo. Elle a le visage éclairé, le sien à lui est dans l'ombre.
On se laisse entraîner, on a envie de revoir le film. Pour le scénario du Bel Antonio, Mauro Bolognini s'était adjoint Pasolini. C'était en 1960. Lui, le ténébreux, c'était Mastroianni; elle, la superbe, l'irradiante, Claudia Cardinale. On peut revoir le tout, et combien d'autres chefs-d'œuvre du cinéma italien, à l'Institut Lumière, du 11 mai au 11 juillet, dans une rétrospective intitulée Voyage en Italie, la société italienne à travers son cinéma. Rêver...
Du coude lisse et encore juvénile au poignet que l'on entraperçoit strié de bracelets d'ivoire ou de plastique blanc, de la courbure de la nuque qui va se perdre sous la chevelure élégamment décoiffée aux lèvres un peu luisantes que l'on dirait boudeuses, du nez dont on croirait voir palpiter doucement les ailes au tracé des sourcils dont l'arrondi répète en l'atténuant celui des cils finis par un maquillage en amande, du front, des joues qui accrochent la lumière aux yeux qui la renvoient comme deux bijoux un peu tristes, que de beauté!
Une autre photo, à l'intérieur du dépliant, la montre avec un homme. Elle semble nue, lui est habillé. Il lui embrasse le bras, comme par inadvertance, le regard perdu ailleurs, absent. La photo est aussi en noir et blanc. La femme a les lèvres entrouvertes, en attente, prête au désir, elle n'a pas l'air triste et rêveur de la première photo. Elle a le visage éclairé, le sien à lui est dans l'ombre.
On se laisse entraîner, on a envie de revoir le film. Pour le scénario du Bel Antonio, Mauro Bolognini s'était adjoint Pasolini. C'était en 1960. Lui, le ténébreux, c'était Mastroianni; elle, la superbe, l'irradiante, Claudia Cardinale. On peut revoir le tout, et combien d'autres chefs-d'œuvre du cinéma italien, à l'Institut Lumière, du 11 mai au 11 juillet, dans une rétrospective intitulée Voyage en Italie, la société italienne à travers son cinéma. Rêver...
lundi 24 mai 2010
Caffè Roberto, Via Po, 5. Torino
C'est ce qui est imprimé sur un petit sachet de sucre en poudre qu'une collègue, de passage à Turin, m'avait rapporté de son séjour en guise de clin d'œil à mon prénom et à mon amour de ce pays.
Au dos, on lit: Si organizzano colazioni di lavoro, Coffee beak, rinfreschi, feste di laurea. Je lis toujours l'italien avec plaisir, même de simples textes publicitaires sans intérêt, en regrettant un peu plus chaque fois que leur merveilleuse langue, comme la nôtre, soit peu à peu maculée de mots anglais qui, pour moi, sont autant de taches sur la sonorité de ce langage. Mais je ne suis pas parti ce soir pour écrire un billet comparatif sur les différentes langues européennes.
J'ai ce petit sachet de sucre ("zucchero") sur mon bureau depuis cet hiver et aujourd'hui, la canicule aidant (30 degrés à Lyon, alors que dimanche dernier, nous en étions à 9), j'ai repensé à ces étés passés, seul ou avec Pierre, en Italie, en Corse, dans la fraîcheur de la Creuse ou la douceur du Chablais. Hier, ma cousine m'a demandé si j'avais programmé quelque chose pour mes vacances prochaines. Il y a longtemps que je ne programme plus rien. je n'ai jamais eu l'âme d'un programmateur. La seule fois où il a fallu le faire (pour un voyage à six célibataires en Grèce, où la réservation s'imposait), j'étais plus qu'angoissé à l'idée que quelque chose, en bout de course, ne vienne empêcher le projet de se réaliser. Il eut bien lieu, finalement, mais je n'aime toujours pas tirer de plans sur la comète à trop longue échéance.
Le Caffè Roberto, je l'ai vu moi même, lors d'une journée passé à Turin ce printemps. Vu et photographié, bien sûr. J'ai eu l'occasion, ces derniers temps, de vivre de petits voyages brefs, comme celui-ci, des voyages décidés un soir, au cours d'une conversation, des voyages où rien n'est vraiment préétabli. Même s'il me faut chaque fois jongler avec la garde de ma mère, j'y suis parvenu sans trop de peine. Peut-être est-ce cette contrainte familiale, ajoutée au fait que mon réseau d'anciens amis (de l'époque de Pierre) s'est considérablement dispersé, chaque disparition rétrécissant un peu plus mon horizon, qui fait que je goûte sans doute plus qu'autrefois la saveur de ces escapades et que je sais enfin en vivre chaque plaisir.
J'avais, ce soir, l'intention d'écrire sur les travaux entrepris dans mon appartement! Voyez un peu comme la plume est taquine!
dimanche 23 mai 2010
Une journée dans la Loire
Départ ce matin pour Saint-Chamond, que certains (des autochtones uniquement) surnomment "Le Petit Nice", que d'autres connaissaient grâce à son maire totémique, Pinet, célèbre pour son emprunt et l'avènement du nouveau franc, et qu'aujourd'hui tout le monde ignore.
Retrouver les rues qui mènent à l'appartement de Rose, où je ne suis pas allé depuis plus de vingt ans (c'est en général elle qui venait à Lyon jusqu'à présent), reconnaître la gare et les routes qui s'en vont, à travers champs, gravir les pentes du mont Pilat. Nous étions attendus à midi. Midi sonnait à l'église Notre-dame lorsque j'arrêtai le moteur de ma Kangoo dans le parking de la résidence.
Rose est telle qu'en elle-même, toujours la même, la taille un peu épaissie, simplement, par ses soixante-seize ans sonnés cette année, élégante mais un peu fade, un peu desséchée par son volontaire célibat. Le repas fut léger et agréable. Mais je n'imaginais pas passer le reste de la journée dans un petit salon où tout a une place à discuter de sujets aussi vite abordés qu'épuisés. Lorsque j'étais enfant, j'avais fait de cette femme mon modèle. Sans savoir exactement, à cet âge-là, le pourquoi d'un tel engagement, je lui avais assuré que jamais, comme elle, je ne me marierais. Elle représentait pour moi la grâce et l'élégance, la liberté et la culture. Elle a, c'est sûr, un peu de tout cela mais sa culture et la mienne ne sont plus exactement les mêmes.
A un carrefour avec panneaux directionnels, je sus exactement où je devais les emmener: Valfleury. Un nom brusquement ressorti des grottes les plus profondes de ma mémoire, remis à la lumière du jour par une simple flèche aux croisements de deux routes. Valfleury qu'il fallait prononcer avec le plus grand respect quand je n'avais pas dix ans. Du village, je ne me souvenais que du site encaissé et d'une immense église où, chaque année, avaient lieu plusieurs pèlerinages à la Vierge Marie, pèlerinages célèbres dans la région et même un peu plus loin.
A l'arrivée, je vérifiai que l'une seulement de mes images était juste: le site est bien encaissé mais l'église, même si sa flèche surprend au milieu de ces collines de cerisiers et de pommiers, s'avère beaucoup moins étendue que dans ma mémoire. Tout, dans ce village, sent encore le 19° siècle triomphant, le catholicisme dans sa plus grande gloire, mais ce parfum de bondieuserie est maintenant bien éventé: sur les trois restaurants que le petit village comptait autrefois, il n'en reste plus qu'un, qui constitue à lui seul l'ensemble de l'infrastructure commerciale, les institutions religieuses ne semblent plus faire le plein (pourtant le pensionnat y était apprécié) et les fausses grottes en béton, le sinueux chemin de croix n'en finissent plus de se déliter.
Pourtant, j'étais content d'y être revenu, de relire la légende d'une Vierge noire qui y serait apparue au milieu d'un genet fleuri, d'avoir la surprise d'y voir arriver toute une escouade de motards tout harnachés de cuir qui rangèrent sagement leurs énormes engins le long d'un mur tout proche du sanctuaire, content de voir la tête de cousine Rose qui, après m'avoir entraîné à la fontaine miraculeuse dont elle but l'eau dans sa prime jeunesse, découvrit aujourd'hui, grâce à la plaque au-dessus du robinet, que "Cette eau n'est pas potable"!
Bonne journée donc, sous le soleil, dans une chaleur presque estivale: Rose était contente de notre visite, ma mère était ravie de son pèlerinage improvisé, ma sœur rassurée de voir que tout se passait bien et moi, encore une fois, comme d'habitude, perdu dans mes chemins de mémoire.
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