Croisée cet après-midi, près de la place de la République. Posée là pour les dernières inscriptions. Le semi, c'est le 20, dimanche prochain? J'y serai. Sur le bord. A prendre des photos. Mais j'y serai, je me le jure!
samedi 12 septembre 2009
Juré craché
Croisée cet après-midi, près de la place de la République. Posée là pour les dernières inscriptions. Le semi, c'est le 20, dimanche prochain? J'y serai. Sur le bord. A prendre des photos. Mais j'y serai, je me le jure!
Petit lexique à l'usage de tous (sauf de mes élèves) (1)
COUILLES: Voici, pour commencer, un mot dont tout le monde connait le sens et dont les emplois sont fréquents dans des expressions aussi multiples que variées.
Son étymologie nous fait tout de suite remonter au latin coleus, testicule, attesté chez Pétrone bien sûr mais aussi chez Cicéron. Inutile de dire que tout au long de mes études ainsi que durant toute ma carrière d'enseignement, je n'ai jamais rencontré ce mot dans aucun des textes proposés par les manuels scolaires. De même que, et vous verrez que je ne fais pas une digression, je n'ai jamais pu savoir si les romains portaient un slip ou quelque chose d'équivalent. Je le leur souhaite, en tout cas, quand je vois, dans les péplums (un puriste aurait écrit pepla) ces vaillants cavaliers enfourcher hardiment leurs montures pour se lancer à l'attaque! Mamma mia! Attention aux retombées!
En français, ce mot a fait fortune, mieux que son frère scientifique, le presque oublié gonade (on dit une gonade, comme d'ailleurs une couille). D'abord en se reproduisant dans une famille de même racine: couillon (en général gros), couillonnade (plutôt employé dans le midi), couillonner (répandu un peu partout sur le territoire, et très apprécié de la classe politique), couillu (voir la Céline du caribou), mais aussi tout seul, comme un grand, enrichissant de sa saveur (excusez-moi!) diverses expressions fleuries:
- Il y a une couille (dans le potage ou pas): cela ne marche pas, cherchez l'erreur.
- Avoir des couilles au cul, ou simplement en avoir: faire preuve d'un grand courage.
- Se faire des couilles en or: gagner royalement sa vie.
- Casser les couilles à quelqu'un: ennuyer, déranger quelqu'un. Les italiens, proches de notre "Tu me les casses", disent: "Mi le rumpi" (Tu me les brises) ou, plus fort, il me semble: "Mi le secchi" (Tu me les sèches).
- Partir en couilles, pour un projet par exemple: dégénérer, aller vers la catastrophe.
- Couilles molles!: froussard, lâche, peureux.
Proches également, l'expression "avoir les boules": être en rogne, être mécontent, ou le mot composé "casse-burnes" (qui au pluriel s'écrira de la même façon, les burnes étant déjà deux au singulier, et casse restant invariable puisque forme verbale).
Quelques synonymes: les joyeuses, les roubignoles, les roustons (ceux du Père Platon sont restés célèbres), les valseuses (un film à conseiller, ma foi), les Deux Orphelines (toujours accompagnées du Petit Chose), et j'en oublie sans doute.
Pour être complet, il me faut aussi donner l'étymologie de testicule: formé, dès le latin, sur testis, témoin, et le suffixe -culus, petit, donc petit témoin. Mignon, non?
Personne ici ne s'étonnera, je l'espère, de l'absence exceptionnelle de document photographique de mon cru!
PS encore: A une certaine époque de l'année, une des serres chaudes du parc de la Tête d'Or orne son fronton d'une grande banderole annonçant pour quelques semaines la "Présentation des Coleus". J'ai toujours beaucoup aimé cette expression, quelque peu biblique par un certain aspect. Aujourd'hui, sachant ce que je sais sur la descendance du mot, je n'aurai plus tout à fait la même vision des choses. Je vais sans doute aller y fourrer mon nez d'un peu plus près.
Son étymologie nous fait tout de suite remonter au latin coleus, testicule, attesté chez Pétrone bien sûr mais aussi chez Cicéron. Inutile de dire que tout au long de mes études ainsi que durant toute ma carrière d'enseignement, je n'ai jamais rencontré ce mot dans aucun des textes proposés par les manuels scolaires. De même que, et vous verrez que je ne fais pas une digression, je n'ai jamais pu savoir si les romains portaient un slip ou quelque chose d'équivalent. Je le leur souhaite, en tout cas, quand je vois, dans les péplums (un puriste aurait écrit pepla) ces vaillants cavaliers enfourcher hardiment leurs montures pour se lancer à l'attaque! Mamma mia! Attention aux retombées!
En français, ce mot a fait fortune, mieux que son frère scientifique, le presque oublié gonade (on dit une gonade, comme d'ailleurs une couille). D'abord en se reproduisant dans une famille de même racine: couillon (en général gros), couillonnade (plutôt employé dans le midi), couillonner (répandu un peu partout sur le territoire, et très apprécié de la classe politique), couillu (voir la Céline du caribou), mais aussi tout seul, comme un grand, enrichissant de sa saveur (excusez-moi!) diverses expressions fleuries:
- Il y a une couille (dans le potage ou pas): cela ne marche pas, cherchez l'erreur.
- Avoir des couilles au cul, ou simplement en avoir: faire preuve d'un grand courage.
- Se faire des couilles en or: gagner royalement sa vie.
- Casser les couilles à quelqu'un: ennuyer, déranger quelqu'un. Les italiens, proches de notre "Tu me les casses", disent: "Mi le rumpi" (Tu me les brises) ou, plus fort, il me semble: "Mi le secchi" (Tu me les sèches).
- Partir en couilles, pour un projet par exemple: dégénérer, aller vers la catastrophe.
- Couilles molles!: froussard, lâche, peureux.
Proches également, l'expression "avoir les boules": être en rogne, être mécontent, ou le mot composé "casse-burnes" (qui au pluriel s'écrira de la même façon, les burnes étant déjà deux au singulier, et casse restant invariable puisque forme verbale).
Quelques synonymes: les joyeuses, les roubignoles, les roustons (ceux du Père Platon sont restés célèbres), les valseuses (un film à conseiller, ma foi), les Deux Orphelines (toujours accompagnées du Petit Chose), et j'en oublie sans doute.
Pour être complet, il me faut aussi donner l'étymologie de testicule: formé, dès le latin, sur testis, témoin, et le suffixe -culus, petit, donc petit témoin. Mignon, non?
Personne ici ne s'étonnera, je l'espère, de l'absence exceptionnelle de document photographique de mon cru!
PS encore: A une certaine époque de l'année, une des serres chaudes du parc de la Tête d'Or orne son fronton d'une grande banderole annonçant pour quelques semaines la "Présentation des Coleus". J'ai toujours beaucoup aimé cette expression, quelque peu biblique par un certain aspect. Aujourd'hui, sachant ce que je sais sur la descendance du mot, je n'aurai plus tout à fait la même vision des choses. Je vais sans doute aller y fourrer mon nez d'un peu plus près.
vendredi 11 septembre 2009
Foisonnants
Traumatisé
Sur mon bureau, il y a un nouveau petit papier, sur lequel est inscrit un mot très court mais qui désigne une personne que je risque de voir pendant longtemps: kiné.
Deux rendez-vous déjà et ça ne fait que commencer. Diagnostic du rhumatologue pour mon mal de dos et de jambe: un disque "traumatisé" (pov' biche!). Il faut des mois pour que ce rancunier oublie et accepte de cicatriser. Alors bien sûr, la course à pieds, ce n'est plus pour tout de suite, même doucement, même pas longtemps. Et je ne cours déjà plus depuis trois mois!
Heureusement, marcher et monter à vélo sont des activités qui me sont encore permises. Je vais sans tarder acheter un vélo digne de ce nom et regoûter au parfum de l'extérieur. Je ne peux pas rester enfermé. J'ai déjà pris quelques bourrelets qui ne me plaisent pas du tout (et qui ne font rien pour arranger la tension sur le dos). De cette sensation agréable du vent dans les cheveux, je suis privé aussi depuis quelque temps: ma carte vélov s'est fendue et les bornes n'arrivent plus à la lire. On doit m'en envoyer une nouvelle, mais "on" ne semble guère pressé.
Alors, j'ai encore mes pieds, qui ne se lassent guère d'arpenter le pavé lyonnais et les sentiers des environs. Il ne me reste plus qu'à prendre patience, en bavant d'envie d'emboîter le pas à tous ces beaux mecs en shorts qui me passent sous le nez.
Deux rendez-vous déjà et ça ne fait que commencer. Diagnostic du rhumatologue pour mon mal de dos et de jambe: un disque "traumatisé" (pov' biche!). Il faut des mois pour que ce rancunier oublie et accepte de cicatriser. Alors bien sûr, la course à pieds, ce n'est plus pour tout de suite, même doucement, même pas longtemps. Et je ne cours déjà plus depuis trois mois!
Heureusement, marcher et monter à vélo sont des activités qui me sont encore permises. Je vais sans tarder acheter un vélo digne de ce nom et regoûter au parfum de l'extérieur. Je ne peux pas rester enfermé. J'ai déjà pris quelques bourrelets qui ne me plaisent pas du tout (et qui ne font rien pour arranger la tension sur le dos). De cette sensation agréable du vent dans les cheveux, je suis privé aussi depuis quelque temps: ma carte vélov s'est fendue et les bornes n'arrivent plus à la lire. On doit m'en envoyer une nouvelle, mais "on" ne semble guère pressé.
Alors, j'ai encore mes pieds, qui ne se lassent guère d'arpenter le pavé lyonnais et les sentiers des environs. Il ne me reste plus qu'à prendre patience, en bavant d'envie d'emboîter le pas à tous ces beaux mecs en shorts qui me passent sous le nez.
En attendant demain
Voilà! J'y suis arrivé! A la fin de la journée et à la fin de la semaine. Reprendre le rythme n'est pas tout à fait évident. Je me lève tous les matins à 6h et j'ai du mal à me coucher le soir: j'apprécie ces moments de calme, de silence et de solitude dans les premières heures de la nuit. J'ai l'impression que c'est là que je me ressource, plus que dans le sommeil. Je suis un oiseau de nuit, mais du genre à rester au nid en contemplant de là-haut les merveilles de la création sous la lune.
Alors, forcément, le matin, ça tire un peu. Pourtant j'ai l'impression de mieux entamer l'année que l'an dernier: moins d'étourderies (je n'ai pas encore photocopié trois fois le même paquet de documents), moins de tension nerveuse (envers les élèves comme envers les collègues), plus d'intérêt à ce que je fais, à la façon de le faire passer aux enfants. Je suis plus présent, aux autres et à moi-même. Cette semaine, par exemple, c'est moi qui, malgré mon mal au dos, ai pris l'initiative de réorganiser (le ré- est manifestement de trop) la nouvelle salle des profs en positionnant de façon plus fonctionnelle et plus regardable tables, présentoirs, casiers et autres porte-manteaux qui avaient été mis là un peu à la façon d'un hangar d'Emmaüs.
Ce soir, j'ai travaillé jusqu'à maintenant. Je voulais à tout prix m'avancer dans l'organisation de ma semaine prochaine (je ne peux pas travailler sans savoir à l'avance tout ce que j'aborde dans la semaine). Si je ne le fais pas, le samedi y est consacré, en alternance avec ménage, courses et lessive. Le dimanche se passant en famille, j'ai parfois l'impression de ne pas "débander", de ne trouver aucun moment d'évasion véritable entre le dernier cours du vendredi et le premier du lundi. Il a fallu que je me force un peu mais je connaissais la récompense de mes efforts. J'ai travaillé sans relâche, avec une petite récréation offerte par J. qui partait faire sa boucle de rollers.
Maintenant, tout est prêt. Demain, liberté totale. Si le soleil est de la partie, j'aurais l'impression de prolonger les vacances, d'en voler encore un petit bout. Les batteries de l'appareil photos sont rechargées, les miennes le seront aussi, j'espère, demain matin.
Alors, forcément, le matin, ça tire un peu. Pourtant j'ai l'impression de mieux entamer l'année que l'an dernier: moins d'étourderies (je n'ai pas encore photocopié trois fois le même paquet de documents), moins de tension nerveuse (envers les élèves comme envers les collègues), plus d'intérêt à ce que je fais, à la façon de le faire passer aux enfants. Je suis plus présent, aux autres et à moi-même. Cette semaine, par exemple, c'est moi qui, malgré mon mal au dos, ai pris l'initiative de réorganiser (le ré- est manifestement de trop) la nouvelle salle des profs en positionnant de façon plus fonctionnelle et plus regardable tables, présentoirs, casiers et autres porte-manteaux qui avaient été mis là un peu à la façon d'un hangar d'Emmaüs.
Ce soir, j'ai travaillé jusqu'à maintenant. Je voulais à tout prix m'avancer dans l'organisation de ma semaine prochaine (je ne peux pas travailler sans savoir à l'avance tout ce que j'aborde dans la semaine). Si je ne le fais pas, le samedi y est consacré, en alternance avec ménage, courses et lessive. Le dimanche se passant en famille, j'ai parfois l'impression de ne pas "débander", de ne trouver aucun moment d'évasion véritable entre le dernier cours du vendredi et le premier du lundi. Il a fallu que je me force un peu mais je connaissais la récompense de mes efforts. J'ai travaillé sans relâche, avec une petite récréation offerte par J. qui partait faire sa boucle de rollers.
Maintenant, tout est prêt. Demain, liberté totale. Si le soleil est de la partie, j'aurais l'impression de prolonger les vacances, d'en voler encore un petit bout. Les batteries de l'appareil photos sont rechargées, les miennes le seront aussi, j'espère, demain matin.
jeudi 10 septembre 2009
Lignes de fuite
Donne-moi mon nom
Les premières copies arrivent. Mes collègues, qui me voient les corriger, ne manquent pas de s'exclamer: "Quoi, déjà? Mais tu es fou?". En fait ce ne sont que quelques petits tests d'orthographe et de lecture, mis au point il y a bien longtemps (qu'il faudrait peut-être remettre au goût, ou au niveau, du jour), qui me permettent de déceler rapidement les plus gros problèmes chez certains élèves.
Si ce genre d'épreuves traumatisait un peu les enfants il y a quelques années, aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Ils s'y prêtent volontiers et, pour la plupart d'entre eux, sans moiteur excessive dans le creux de la paume.
Ces premières copies me permettent aussi de recueillir de nombreux autres renseignements sur mes élèves: leur écriture, lisible ou non, leur propreté, leur aptitude à prendre la feuille du bon côté, à mettre leur nom et leur prénom au bon endroit, à écrire sur les lignes, à souligner sans "baver", à respecter une consigne orale ou écrite, à écouter les précisions, à se faire confiance. Bien sûr, pour certains de ces points, il faut déjà avoir le regard affûte du vieux "loup de mer" que je suis dans mon rafiot classe.
En général, en début de sixième, nous avons à mettre en place un nombre extravagant de petits points, de détail certes mais qui, s'ils ne sont pas acquis tout de suite, peuvent alourdir une année scolaire. Bien présenter sa copie, mettre la marge à gauche, ne pas déchirer ou découper la feuille si elle n'est pas entièrement remplie, ne pas oublier d'indiquer son nom (je ne suis pas maniaque au point d'imposer un côté, en haut en droite ou à gauche, pour ce faire).
Alors il faut vraiment s'armer de patience car l'habitude de tout expliquer a été perdue pendant les vacances et une bonne partie de l'année précédente. J'ai chaque fois, en septembre, l'impression, avec eux, de régresser beaucoup. Heureusement, pour la majorité d'entre eux, cela ne dure pas et la Toussaint les voit parés pour le grand voyage. Le plus difficile à obtenir? Qu'ils restent assis à leur place et ne viennent pas m'assaillir au bureau dès l'entrée en classe pour me demander une précision, m'avouer un oubli ou me dire que "M'sieur, y a Benoît qui m'a pincé les fesses dans le rang!". Leur apprendre à vivre avec les autres, à penser qu'ils ne sont pas seuls et que le professeur n'est pas uniquement à leur service et à leur écoute. Leur donner l'habitude de lever la main pour intervenir.
Et surtout leur faire dépasser le stade du prénom pour accéder à celui du nom. Je m'explique. J'ai été éduqué dans un établissement (collège et lycée) qui, bien que public, n'était pas mixte. Même dans les rangs des professeurs, on ne croisait guère de femmes (Heureux temps! Non, aïe, je retire!). Ces messieurs, pour la plupart à mon époque fort âgés, presque tous des puits de science, avaient coutume de nous appeler uniquement par nos noms de famille: " Lefort, passez au tableau! Montrond, taisez-vous immédiatement! Qu'avez-vous de si important à confier à votre voisin, Lugrin?", etc. Cela ne me choquait nullement, me plaisait même. J'avais l'impression d'avoir grandi, d'être quelqu'un de plus important, qui comptait aux yeux de ces barbons lettrés.
Aussi, lorsque je suis à mon tour devenu enseignant, ai-je perpétué la tradition. Mais les garçons n'étaient plus seuls, les filles étaient arrivées, de plus en plus nombreuses, au point d'être souvent majoritaires. Ces demoiselles se sont senties agressées par ma façon de faire. Trop rude, trop virile. Elles demandaient du prénom, de la douceur, de la féminité, bref, tout ce que la plupart des professeurs femmes étaient trop contentes de leur apporter. J'ai résisté, parce que j'aime résisté, que je suis têtu et que je ne savais pas faire autrement.
Peu à peu, j'ai pu, au prix d'un effort surhumain, associer le prénom au nom: ainsi Durand est devenu Pierre Durand et Belletemps Mathilde Belletemps. Mais jamais le prénom seul. Je trouve cela parfaitement stupide et démagogue (mais je sais que j'ai peut-être tort): j'ai toujours estimé qu'un nom était éminemment respectable et représentait bien un individu, mâle ou femelle, alors que des Charles, des Marie ou des Valentine, on en croise à la pelle dans les couloirs de chaque étage.
Subsistance de mon ancienne façon d'agir? Lorsque la situation se dégrade vraiment avec tel ou tel et que je ne plaisante plus, j'utilise le "Monsieur Durand" ou le "Mademoiselle Belletemps", même dans les plus petites classes. Le code est vite établi avec les élèves et ils savent que l'on passe à autre chose, qu'il est temps de faire profil bas. Si l'enquiquineur (ou -neuse) persiste, là, c'est le nom que je tonitrue!
Et puis, avec mes collègues, je reviens parfois à mes vieilles amours. Lorsqu'il s'agit de quelqu'un que j'aime bien, avec qui j'éprouve du plaisir à travailler, je peux employer le nom de famille qui, pour moi, sonne plus affectif, plus tendre. En général, ils aiment. Même les femmes s'y sont faites. Elles savent que, loin d'être un barrage à la communication, c'est plutôt un petit bisou que je leur fais dans le cou. Les messieurs, eux, pensent ce qu'ils veulent!
Si ce genre d'épreuves traumatisait un peu les enfants il y a quelques années, aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Ils s'y prêtent volontiers et, pour la plupart d'entre eux, sans moiteur excessive dans le creux de la paume.
Ces premières copies me permettent aussi de recueillir de nombreux autres renseignements sur mes élèves: leur écriture, lisible ou non, leur propreté, leur aptitude à prendre la feuille du bon côté, à mettre leur nom et leur prénom au bon endroit, à écrire sur les lignes, à souligner sans "baver", à respecter une consigne orale ou écrite, à écouter les précisions, à se faire confiance. Bien sûr, pour certains de ces points, il faut déjà avoir le regard affûte du vieux "loup de mer" que je suis dans mon rafiot classe.
En général, en début de sixième, nous avons à mettre en place un nombre extravagant de petits points, de détail certes mais qui, s'ils ne sont pas acquis tout de suite, peuvent alourdir une année scolaire. Bien présenter sa copie, mettre la marge à gauche, ne pas déchirer ou découper la feuille si elle n'est pas entièrement remplie, ne pas oublier d'indiquer son nom (je ne suis pas maniaque au point d'imposer un côté, en haut en droite ou à gauche, pour ce faire).
Alors il faut vraiment s'armer de patience car l'habitude de tout expliquer a été perdue pendant les vacances et une bonne partie de l'année précédente. J'ai chaque fois, en septembre, l'impression, avec eux, de régresser beaucoup. Heureusement, pour la majorité d'entre eux, cela ne dure pas et la Toussaint les voit parés pour le grand voyage. Le plus difficile à obtenir? Qu'ils restent assis à leur place et ne viennent pas m'assaillir au bureau dès l'entrée en classe pour me demander une précision, m'avouer un oubli ou me dire que "M'sieur, y a Benoît qui m'a pincé les fesses dans le rang!". Leur apprendre à vivre avec les autres, à penser qu'ils ne sont pas seuls et que le professeur n'est pas uniquement à leur service et à leur écoute. Leur donner l'habitude de lever la main pour intervenir.
Et surtout leur faire dépasser le stade du prénom pour accéder à celui du nom. Je m'explique. J'ai été éduqué dans un établissement (collège et lycée) qui, bien que public, n'était pas mixte. Même dans les rangs des professeurs, on ne croisait guère de femmes (Heureux temps! Non, aïe, je retire!). Ces messieurs, pour la plupart à mon époque fort âgés, presque tous des puits de science, avaient coutume de nous appeler uniquement par nos noms de famille: " Lefort, passez au tableau! Montrond, taisez-vous immédiatement! Qu'avez-vous de si important à confier à votre voisin, Lugrin?", etc. Cela ne me choquait nullement, me plaisait même. J'avais l'impression d'avoir grandi, d'être quelqu'un de plus important, qui comptait aux yeux de ces barbons lettrés.
Aussi, lorsque je suis à mon tour devenu enseignant, ai-je perpétué la tradition. Mais les garçons n'étaient plus seuls, les filles étaient arrivées, de plus en plus nombreuses, au point d'être souvent majoritaires. Ces demoiselles se sont senties agressées par ma façon de faire. Trop rude, trop virile. Elles demandaient du prénom, de la douceur, de la féminité, bref, tout ce que la plupart des professeurs femmes étaient trop contentes de leur apporter. J'ai résisté, parce que j'aime résisté, que je suis têtu et que je ne savais pas faire autrement.
Peu à peu, j'ai pu, au prix d'un effort surhumain, associer le prénom au nom: ainsi Durand est devenu Pierre Durand et Belletemps Mathilde Belletemps. Mais jamais le prénom seul. Je trouve cela parfaitement stupide et démagogue (mais je sais que j'ai peut-être tort): j'ai toujours estimé qu'un nom était éminemment respectable et représentait bien un individu, mâle ou femelle, alors que des Charles, des Marie ou des Valentine, on en croise à la pelle dans les couloirs de chaque étage.
Subsistance de mon ancienne façon d'agir? Lorsque la situation se dégrade vraiment avec tel ou tel et que je ne plaisante plus, j'utilise le "Monsieur Durand" ou le "Mademoiselle Belletemps", même dans les plus petites classes. Le code est vite établi avec les élèves et ils savent que l'on passe à autre chose, qu'il est temps de faire profil bas. Si l'enquiquineur (ou -neuse) persiste, là, c'est le nom que je tonitrue!
Et puis, avec mes collègues, je reviens parfois à mes vieilles amours. Lorsqu'il s'agit de quelqu'un que j'aime bien, avec qui j'éprouve du plaisir à travailler, je peux employer le nom de famille qui, pour moi, sonne plus affectif, plus tendre. En général, ils aiment. Même les femmes s'y sont faites. Elles savent que, loin d'être un barrage à la communication, c'est plutôt un petit bisou que je leur fais dans le cou. Les messieurs, eux, pensent ce qu'ils veulent!
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