mardi 3 avril 2012

Quitter son nid

La mère d'Yvon n'est plus chez elle. Cette femme admirable qui avait trouvé les mots pour tenter de me consoler, moi, de la mort de son fils, a quitté ce tout petit appartement où je l'ai toujours connue. Ce tout petit chez soi de deux pièces et la cuisine où, à l'époque, ils s'entassaient, les sept enfants et les parents. Le père était alcoolique et les gosses devaient intervenir souvent et s'interposer pour éviter qu'il ne cogne la mère. Une fois veuve, elle est restée là, toujours à la même place à table, à faire des mots croisés et à m'accueillir avec un grand sourire lorsque, de plus en plus rarement, je lui rendais visite.

La dernière fois que je lui ai téléphoné, il y a quelques mois, le numéro n'était plus attribué. Personne ne m'avait prévenu du changement. C'est ma cousine, ce soir, qui m'a appris la nouvelle: elle vit maintenant dans une maison de retraite, au bord de la Loire, à Andrézieux. Elle y a sans doute trouvé le confort et le calme auxquels elle avait bien droit. Pourtant, exilée dans la plaine du Forez! La plaine: quand nous disons cela, à Saint-Étienne, nous le faisons toujours avec les lèvres de qui parlerait de l'étranger. Comment peut-on vivre dans un pays plat? Et puis, ces gens qui ne sont pas environnés de crassiers, nous ont toujours semblé bien riches, et donc suspects.

Sans doute l'a-t-on installée là-bas par commodité, pour qu'elle soit plus près de l'un de ses enfants. Mais comment le vit-elle après avoir quitté ce qui fut toute sa vie le cadre de ses joies et surtout de toutes ses peines. Je ne sais pas de quelle maison de retraite il s'agit mais je vais tout faire pour la trouver. Alors j'appellerai ma vieille Clotilde avant qu'elle ne parte pour un peu plus loin.

lundi 2 avril 2012

Je hais les enfants







Puces du Canal, Villeurbanne

Pide et l'alphabet

Le dernier billet de Didier M. m'a fait me remémorer une histoire que Pierre se plaisait à raconter. Haut-savoyard de naissance, il avait connu un vieux paysan un peu simple, vieux garçon et têtu comme une mule. On l'appelait Pide. Ce n'était pas son vrai nom mais, dans les coins perdus des Alpes, on aime affubler les gens d'un surnom qui leur reste collé à la peau jusqu'à leur dernier jour. Ce Pide, enfant, avait eu une maîtresse d'école qui essaya tant bien que mal de lui apprendre à lire. Las, rien ne semblait rentrer dans cette tête obtuse.

Un jour, l'institutrice consciencieuse voulut le faire avancer un peu dans le chemin du savoir et lui enseigner coûte que coûte les voyelles. De sa belle écriture légèrement penchée, elle traça au tableau noir le plus bel "i" qu'onc on ne vit dans les écoles de la République.
- Allez, Pide, tu vas me dire ce que c'est que cette lettre.
L'enfant se tortilla sur sa chaise, essaya de faire diversion en écoutant dehors le chant des merles au soleil, se rentra un doigt dans une narine encombrée mais rien n'y fit. L'autorité ne lâcha pas. Alors il fallut bien se résoudre à obtempérer. Pide, de sa voix la plus claire, lança le plus bel "u" que jamais écho ne fit résonner dans les vallées profondes. Et tout content de lui, il allait retourner à ses occupations habituelles, une rêverie aussi profonde que stérile, lorsque la dame, légèrement courroucée, le reprit en main.
- Mais voyons, Pide, ce n'est pas un "u". Réfléchis un peu. Qu'est-ce que cela peut bien être? Je vais t'aider: il y en a un dans ton nom.
Mais il en fallait plus pour faire revenir la tête de lard de sa première impression. Il regarda l'institutrice droit dans les yeux et, bravache, lui affirma de toute la force de sa conviction:
- Mé dè qu'y est 'u"! (Moi, je dis que c'est "u"!)
L'affaire n'alla pas plus loin et Pide ne sut jamais ni lire ni écrire. Allez prouver à un enfant qu'il se trompe! Je suppose, quant à moi, que, comme tout bon paysan savoyard, il n'eut jamais aucun problème pour apprendre à compter...

Notre Agent à la Havane

En voilà un livre sympa! Je parle de Notre Agent à la Havane de Graham Greene, le Greene du Troisième Homme et du Fond du problème, lu, il me semble, il y a bien longtemps. Une délicieuse histoire de faux agent de renseignements à Cuba au service des britanniques. C'est drôle avec légèreté, c'est cynique avec classe et c'est totalement amoral! J'adore!
(Notre Agent à la Havane, Graham Greene. Laffont. Trad. de Marcelle Sibon)

dimanche 1 avril 2012

Confidence







Musée Saint-Pierre, Lyon 1er

Et un peu de musique, ça vous dirait ? (93)

Carl Maria von Weber, Ouverture d'Oberon.

Il faut que j'y pense

L'annonce d'une retraite éventuellement plus proche que prévu me remplit de joie et me démotive en même temps. J'ai beaucoup de mal, ce soir, après un dimanche bien rempli, à me faire à l'idée que, demain matin, il faudra se lever à six heures et embrayer sur une journée de cours. Il me semble que j'ai des milliers de choses plus intéressantes à faire: finir l'aménagement de mon appartement, flâner dans Lyon ensoleillé, appareil photos en main, donner des coups de fils aux uns et aux autres, y compris à ceux qui ne m'appellent plus depuis longtemps, lire, écouter de la musique...

Je sais aussi que cette cessation d'activité, il faut que je la prépare, que je me fasse à l'idée de ne plus transmettre, de ne plus être "utile": mes élèves me manqueront, c'est sûr, à un moment ou à un autre, et j'aurai du mal, les jours de rentrée des classes, à me dire: "Tu n'y vas pas!". J'aurai soixante ans cette fin d'année, et je ne veux pas entrer dans la catégorie des gens qui se laissent glisser parce qu'ils ne travaillent plus. Une amie me conseillait de donner ensuite de mon temps pour des soutiens scolaires ou pour adultes. Je suis bien sûr de ne pas en vouloir, de ça. Je chercherai plutôt du côté du bénévolat pour des œuvres caritatives, si possible éloigné de mon activité actuelle. Ou alors quelque chose autour des livres. Il faut que j'y pense.