lundi 2 mars 2020

Brèves rencontres

Bien sûr, au cours de mes virées, je croise beaucoup de monde : des piétons affairés ou qui s'en donnent l'air dans leurs petits costumes étriqués bleu marine et leurs chaussures pointues, un portable à l'oreille, une serviette en cuir dans l'autre main (j'ai toujours voulu savoir ce qui se cachait  dans ces serviettes censées donner un indéniable aspect intellectuel à des startupers pleins de rêves et d'ambition), d'autres baguenaudant sans se soucier de l'effet qu'ils produisent, s'arrêtant sans prévenir devant une devanture qui les attire ou changeant dangereusement de direction, des trottineurs électrisés slalomant sur les voies de circulation, copiant les taureaux que le rouge incite à foncer, des vieux qui hésitent à traverser au vert, d'autres qui le font tête baissée, à la grâce de Dieu, des mères, forcément débordées, qui confondent poussettes et boucliers de secutor (je suis très fier d'avoir glissé dans la même phrase startuper et secutor !), enfin quelques-uns, peu nombreux, qui partagent l'espace public, parfois même avec un sourire.

Tous ceux-là sont rarement loquaces.  Deux rencontres pourtant cette semaine : une agréable, l'autre pas du tout.

Près de la Part-Dieu, alors que mon dos commence à manifester sa fatigue, je m'assois sur un banc. Accroché à l'arrière de ce banc, un sac de pommes intact, environ deux kilos. Quelqu'un les aura oubliées. Ou bien appartiennent-elles à ce clochard installé sur le banc suivant : un vieux monsieur un peu avachi dont un des pieds est chaussé d'une grosse chaussure orthopédique et qui m'adresse tout de suite la parole. Pas pour me demander de l'argent ou une cigarette, pour me proposer de les emmener, ces pommes. Lui n'aime pas ce fruit, ça le rend malade. Je trouve la situation cocasse : lui a peut-être faim et me propose à manger ! La conversation durera quelques instants pendant lesquels il se plaindra des femmes, les jeunes surtout, beaucoup plus réticentes à les lâcher (les sous). Mais il ne me demande rien et s'en va, claudiquant, peut-être vers un autre banc.

Près de chez moi, on a installé une petite bibliothèque des rues où je prend idée de passer au début de ma dernière virée. Dans le jardin public tout proche, les magnolias sont en fleurs, des blancs, des légèrement rosés, des mauves plus sombres. Je ne pensais pas que leur floraison soit si avancée et décide de faire une photo. Alors que je m'apprête à poursuivre mon chemin, un homme m'interpelle depuis le porche de l'immeuble en face et me demande ce que je prends en photo. Tiens, un amateur, lui aussi. Je lui réponds qu'il s'agit des magnolias, que je trouve particulièrement beaux.

- Oui, parce qu'il y a aussi les enfants qui jouent, derrière.

A son ton, je comprends immédiatement ce qu'il sous-entend et en reste un peu interloqué. Il me demande alors de vérifier ce qu'il y a dans mon appareil, ce que je refuse catégoriquement.

- De quel droit ? Pour qui vous prenez-vous ? Et surtout pour qui me prenez-vous ? Voue êtes taré ?

- Je vais prendre votre appareil et appeler la police. Parce que des tarés, il y en a beaucoup dans le quartier.

Quelques spectateurs assistaient à la scène, dont sa femme, je suppose, plus gêné par l'attitude de son mari qu'autre chose. J'ai continué mon chemin, en prenant encore quelques photos, histoire de bien enfoncer le clou de mon indépendance et de ma liberté.

6 commentaires:

CHROUM-BADABAN a dit…

Alors je vais te dire ce que contient ma serviette. D'abord, elle n'est pas en cuir mais en matière synthétique grise, je l'ai trouvée dans une poubelle, nettoyée et depuis elle ne me quitte pas; moi non plus. Elle a deux pochettes, une petite et une grande.
Dans la petite poche, il y a tout un fatras, des allumettes échappées d'une petite boite, un trombone, une clé Muel inutile, un mètre à ruban, deux stylos Bic d'encre bleue sans capuchon, un capuchon bleu de stylo Bic, un crayon de papier HB-2 Mapel, un petit flacon d'encre de chine bleue, une boite de paracétamol 500 mg, un porte-clés avec en pendentif un éboueur parisien en costume vert avec son balais et c'est tout.
Dans la grande poche il y a deux paquets de clopes, un flacon de carbocistéine à 5%, un calendrier de travail, un planning de réunions, les mercredis travaillés, le calendrier des vacances pour l'année scolaire, un dossier de dessins d'enfants intitulé "petites Encres" visant à confectionner des cartes postales que nous vendrons à la kermesse de fin d'année, un dossier d'enfant, un garçon qui se voit comme une fille, ce que son père réprouve, et dont je viens vaillamment de plaider ce soir la cause en réunion institutionnelle de manière argumentée et très concise afin de convaincre les collègues et surtout les instances supérieures de l'établissement qu'un enfant, même trisomique, peut avoir la volonté de décider de son identité sexuelle !
Le gamin en question, treize ans, porte en permanence un chiffon sur la tête comme si c'était une perruque de cheveux long, pour ressembler à une fille. Ce que tout un chacun s'obstine à vouloir lui retirer. Cruauté inutile ! A quoi le pédopsychiatre a répondu : on naka lui retirer son foulard, il naka le porter à la ceinture. Et alors je me suis levé et j'ai dis avec force de gestes suggestifs : vous imaginez une seconde qu'il mette une chevelure postiche, à la ceinture, jusque au dessus de sa braguette ?! Cela ferait un peu "cigare à moustache", non ?! Et là tout le monde s'est marré et le pédopsychiatre s'est senti un peu con. J'avais gagné une partie de la partie. Le combat continue !

Cornus a dit…

Alors le costume bleu marine, j'ai, mais je ne le porte pas tous les jours, loin s'en faut... et il n'est pas étriqué, loin s'en faut aussi, vu mon embonpoint, j'ai déjà assez de mal comme ça.
J'avais (j'ai toujours) une mallette "sam sonne hit", mais depuis peu, j'ai une serviette en cuir offerte par Fromfrom. Et dedans, il y a des stylos, cartes de visites, agenda, cartes de visites et le ou les dossiers traités lors de mes réunions. J'y mets aussi parfois mon téléphone et mon portfeuille. Ah aussi un peigne.
Pour l'autre abruti, dans un lieu public, tu as le droit de faire les photos que tu veux en toutes circonstances. La législation et la jurisprudence abondante sont claires. La seule chose que tu ne peux pas, c'est publier des photos de mineurs s'ils sont reconnaissables (mais s'ils sont loin ou impossibles à reconnaître, tu peux) ou de majeurs s'ils sont dans une situation dégradante (et reconnaissables). En revanche, tu peux photographier et publier des photos de personnes connues dans la rue ou dans l'espace public.
Et sinon, tu as emmené le sac de pommes pour faire une tarte ?

Petrus a dit…

Comme Cornus, quid des pommes ?
Sinon, ma serviette contient stylos, agenda et dossiers... rien de bien excitant mais juste le nécessaire !

Pippo a dit…

< CHROUM : Si on te fait les poches, qu'y trouve-t-on ?

Calyste a dit…

Chroum : impressionnant ! Ton histoire de gamin m'a rappelé une histoire au boulot où la directrice avait obligé un élève à se faire couper les cheveux " parce qu'il ressemblait à une fille". Je lui avais dit ce que j'en pensais, ce qui n'a pas forcément arrangé nos rapports.

Cornus : merci de tes précisions pour les photos. Non, je ramasse beaucoup de choses dans la rue mais pas la nourriture. Et puis, j'ai pensé qu'elles pouvaient intéresser quelqu'un d'autre que moi, qui en avait plus besoin.

Petrus : voir les pommes dans la réponse à Cornus. Et ta serviette ressemble assez à la mienne quand je travaillais.

Pippo : bonne question !!!

CHROUM-BADABAN a dit…

Là, pour me faire les poches, il faut se lever tôt !
Je suis parano comme pas deux pour ce que j'ai dans les poches !
Secret défense !