vendredi 6 juin 2008

Nino.


Nino est un de mes élèves. Je l'ai connu il y a quatre ans, au moment de son entrée en sixième. Depuis, nous ne nous sommes plus quittés. Pendant deux ans (6°/5°), j'ai été son professeur de français et pendant trois (5°/4°/3°) celui de latin.

Nino, c'est son prénom, son vrai prénom, pas un diminutif, comme j'ai eu la bêtise de le lui demander pendant les premières semaines. Et il lui va bien. Je l'ai aimé tout de suite: il me faisait penser à l'Italie.

Nino vit seul avec sa mère, son père bourlinguant quelque part en Amérique du sud, je crois.

Nino faisait partie d'une sixième peu chargée en élèves (nous perdions des effectifs à cette époque), 22 au total, mais très faible pour le niveau scolaire. Lui, ainsi que deux ou trois autres, faisait tache au milieu. Je crois avoir rarement rencontré un enfant aussi doué. En plus, ni lui ni sa mère ne nous ennuient avec ça, en ramenant sans cesse dans la conversation la notion tant à la mode de surdoué. D'ailleurs, en écrivant cela, je me rends compte que je n'ai jamais croisé sa mère. Nino est donc un ovni, seul arrivé et qui repartira seul dans une quinzaine de jours.

Et c'est pour cela que j'écris ce billet. Je le regardais ce matin, ramassant les copies de ses camarades, ce grand échalas maigre et voûté, avec trop de gel sur la tête, les pieds surdimensionnés dans ses baskets, et je me rappelais l'enfant malingre qui ne pouvait ôter son pull-over sans enlever avec le T-shirt et se retrouver quelques secondes torse nu, rougissant de s'être montré.

La taille mise à part, il n'a pas vraiment changé: toujours les mêmes ennuis de santé qui le font s'absenter souvent, toujours cette douceur de regard et de mouvements, toujours ces gestes un peu désordonnés mais jamais agressifs, toujours l'air ailleurs, au fond de sa tête. Je ne serais pas surpris de le voir réitérer sa distraction d'il y a deux ou trois ans, quand, pour aller accrocher au clou du couloir le billet des absences, il a oublié d'ouvrir la porte pour sortir. C'est aussi pour ça que je l'aime, Nino: nous avons la maladresse en commun.

Je le regardais ce matin, et je me disais que, dans quinze jours, ce serait fini. Voilà un être qui a traversé quatre ans de ma vie et qui va disparaître. Définitivement, je pense, car je ne le crois pas du genre à revenir nous voir. A-t-il eu conscience, pendant ces quatre ans, de tous les moments que j'ai vécus? La maladie et la mort de Pierre, celles de mon père, la nouvelle vie, la mienne et celle de ma famille, à réorganiser, la relation amoureuse avec J. (qui n'en était pas tout à fait une), la rupture (qui n'en est pas tout à fait une) de cette relation amoureuse, le sport, la photo,... Tant d'instants qui m'ont marqué et transformé devant ses yeux. Non, bien sûr, et c'est tant mieux. Sans doute a-t-il vu ma mutation physique, sans doute, certains matins, a-t-il remarqué la fatigue ou la mauvaise humeur, sans doute s'est-il demandé pourquoi, le jeudi à midi, j'étais si pressé de quitter la salle et le collège.

Et moi, qu'ai-je appris, qu'ai-je deviné de lui? Je sais ses problèmes de santé, je n'en connais pas la cause exacte. Comment vit-il avec sa mère, comment supporte-t-il la séparation d'avec son père, a-t-il été amoureux pendant ces quatre ans, a-t-il embrassé une fille? Je ne sais rien de tout ça, et, là aussi, tant mieux.

Ainsi nous sommes restés à nos places respectives de prof et d'élève. Il doit avoir senti que je l'aimais bien, je crois avoir deviné qu'il ne me détestait pas. Mais le spectacle doit continuer. Les spectateurs s'en vont, d'autres ne tarderont pas à les remplacer. Seul le clown reste au milieu de la piste. Pour quelque temps encore.

Bon vent, Nino, et merci pour toi.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

C'est un très bel hommage que tu as écrit à Nino.

C'est comme ça, les élèves qui entrent dans nos vies, passent un peu de temps avec nous, et puis s'en vont vers leur avenir. Moi aussi, j'ai perdu une de mes élèves favorites cette année. Je lui avais enseigné le français pendant quatre ans, mais elle vient de recevoir son diplôme. En automne elle part pour une des grandes universités de notre état pour continuer ses études, et elle me manquera beaucoup.

La semaine dernière, elle m'avait dit en souriant : « Je sais que je suis une de vos élèves préférées; vous allez me manquer aussi. » Comment répondre, sauf en lui disant qu'elle avait tout à fait raison !