jeudi 23 mai 2019

Corps et âme

Un commentaire de Pipo et une émission de radio sur les reliques de saints me font écrire ce billet.

Pipo faisait allusion à saint Sébastien, centurion romain martyr sous l'empereur Dioclétien (III° siècle) et troisième patron de Rome après Pierre et Paul. Je viens d'apprendre il y a une minute que ce ne sont pas les flèches dont on l'a percé qui l'ont tué mais que, guéri miraculeusement de ses plaies, il fut finalement tué à coup de verges. Il a été représenté une multitude de fois en peinture et devint vite, à la Renaissance, un symbole homoérotique avant d'être considéré, à partir du XIX° comme une icône homosexuelle (y aurait-il un lien avec la fin de ma phrase précédente ?).

Mais je m'égare ! En ce qui concerne les reliques, il y aurait beaucoup à dire. Chaque église, de la plus humble à la plus grande, chaque lieu de culte tâchaient d'en récupérer une pour des raisons spirituelles mais aussi pour d'autres plus matérielles : la relique permettait de mettre en place un pèlerinage qui rapportait gros au site visité. Il paraît qu'après avoir été oubliées pendant des années, elles seraient aujourd'hui à nouveau très prisées. N'a-t-on pas parlé plusieurs fois, lors de l'incendie de Notre-Dame de Paris, outre de la Couronne d'épines,  de celles enfermées dans le coq du sommet de la flèche ?

La religion chrétienne est souvent considérée comme doloriste, même si cet aspect n'était pas forcément présent dans les premiers siècles : en peinture, au Christ divin et triomphant du Moyen-Âge succède à la pré-Renaissance un Christ humanisé et souffrant. Mais, dans les deux cas, le symbole du christianisme est la croix, instrument de supplice, et le Crucifié est quasiment nu, comme plus tard saint Sébastien.

Et je note dans tout cela une belle contradiction ! Alors que, en religion, le corps est toujours dévalorisé (voire condamné) au profit de l'âme, de même que la matière au profit de l'esprit, la presque nudité en art est toujours glorieuse, parfois même érotisante. Il en va de la même contradiction pour les reliques : on honore un bout d'os, une mèche de cheveu (parfois même des larmes de la Vierge ou quelques gouttes de son lait) alors que la sainteté ne paraît, il me semble, avoir aucun rapport avec le corps du sanctifié ! Cela rejoint aussi bien sûr une phrase de la prière du Credo : "Je crois en la résurrection des corps", phrase qui, depuis mon enfance, m'a toujours fait tiquer.

Quand la religion, n'importe quelle religion, cessera-t-elle d'opposer l'un et l'autre, surtout de façon aussi contradictoire ? Moi, je m'en tiens, sans aucun chauvinisme,  à la phrase de saint Irénée : "La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant." Je ne connais pas de phrase plus intelligente ni plus engageante pour celui qui la fait sienne.  .

5 commentaires:

Cornus a dit…

Tu as raison. L'église devrait se débarrasser de ces reliques qui n'ont aucun sens et qui sont pour la plupart des fausses qui ne résisteraient pas à l'analyse scientifique, comme cela a été le cas avec le suaire de Turin. Selon moi, seuls devraient compter dans les religions des messages d'amour, d'entraide, de solidarité. Tout ce qui va à l'encontre de cela aurait dû être abandonné depuis longtemps. Et les religions devraient toutes condamner les écarts passés ou actuels avec la plus grande force. Bon, je suis trop sec, mais je suis fatigué.

Pipo aka Mamy Grand a dit…

Ton billet aborde de beaux sujets, cher Calyste. Merci.
Avant mon commentaire, deux petites choses :
- "Ragenufle ! On en mangerait !" as-tu gentiment répondu à mon mot du 21 mai. Très amusant. Depuis, je n'ai cessé de penser que parmi les nombreux chefs géniaux de ta ville, l'un d'eux pourrait inventer la recette des Ragenufles à la lyonnaise, dont les consommateurs bénéficieraient d'une grâce spéciale venue du Ciel.
- la suite, plus sérieuse, est écrite par un catholique devenu agnostique ; ceci pour éviter tout malentendu.
Je ne puis reprendre ici toutes les questions que tu te poses. Un fort "Tractatus de ..." serait nécessaire, même toute une bibliothèque.
1) J'ai l'impression que depuis trente quarante ans, l'Église catholique retrouve la valeur du corps humain, ce qui lui permet d'insister sur la phrase qui te fait tiquer "Je crois en la résurrection des corps". Est-ce de la démagogie pour apparaître plus avenante au troupeau qui se détourne d'elle, toujours plus nombreux en Europe ? Inspiré par sa foi catholique, Olivier Messiaen a écrit pour orgue en 1939 "Les Corps glorieux" (sous-titre : "Sept visions brèves de la Vie des Ressuscités") et cet homme fait d'une pièce n'était pas complaisant. Bien entendu, un retour de flamme peut toujours intervenir. Il ne surprendrait qu'à moitié : le pape Jean-Paul II se donnait la discipline, a-t-on écrit (source Internet : Le Figaro du 26 janvier 2010) ; il est maintenant canonisé, donc présenté en exemple.
2) Saint Irénée : "La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant." Pourquoi ne pas l'étendre à la nature entière, sa création, dont l'homme fait aussi partie ? Continuer de placer l'homme au sommet de la nature, n'est-ce pas une conception désuète ? anthropocentrisme pas très écolo ... En outre, quel est aujourd'hui le sens du mot gloire quand il s'agit d'un pur esprit ? Idem pour des prédicats d'honorabilité tels que "le Seigneur", "le Très-Haut", etc.
3) Saint Sébastien martyrisé et son statut d'icône homosexuelle, que dire ? Je pense d'abord au lien décrit par Sigmund Freud entre homosexualité et blocage au stade sadico-anal. Brrrrr ... Sébastien souvent peint comme un homme très beau, donc désirable, dont les souffrances et le regard extatique sont pour les "sadiques" une source de jouissance. Toutefois une telle situation peut aussi se rencontrer dans un relation hétérosexuelle. Une fois encore, la pensée de Sigmund Freud semble avoir manqué de spécificité. Des chercheurs contemporains, ainsi des endocrinologues, ont désigné d'autres explications possibles de l'homosexualité masculine. Pour revenir à l'iconologie, peut-être faut-il faire la part d'un certain goût de la provocation, instrument parfois efficace dans les revendications, les combats sociaux, que favorise d'ailleurs la théâtralisation, appât pour les media.
Bref, je n'en sais rien.
Pipo, qui va faire dodo et souhaite une douce nuit à chacun.



Calyste a dit…

Cornus : a contrario, en Dordogne, à Cadouin, ville de naissance de Louis Delluc, un linceul vénéré pendant plusieurs siècles a été à l'origine de miracles avérés chez les chrétiens avant que l'on ne se rende compte que les décorations présentes sur ses bords étaient en fait des lettres arabes. Il n'y a que la foi qui sauve !

Pipo :
- un gratin de Ragenufles aux truffes ! Bonne idée !
- pour le reste, oui, il faudrait y consacrer des pages mais ça reste un sujet intéressant, en tout cas qui m'intéresse. Ce que je voulais dire en citant Irénée, c'est que seul m'importe le hic et nunc, c'est-à-dire l'Homme, l'individu humain, que j'ai en face de moi. Profondément chrétien pendant longtemps, il y a des années que je ne sais plus, et que d'ailleurs je ne me pose plus la question. ¨Pas d'anthropocentrisme donc : tout ce qui vit m'intéresse (êtres, animaux, végétaux) mais VIVANT !
- Freud : une autre passion ancienne que j'ai mise au rencart en vieillissant.
Finalement, je dois être assez primaire ?

Pipo aka Mamy Grand a dit…

Faut-il se limiter au "VIVANT !" ? Quid de la voûte étoilée qui enthousiasmait Kant, du rocher de Sils-Maria où Nietzsche aurait eu la révélation de Zarathoustra ?
"Finalement, je dois être assez primaire ?" Voyons, cher Calyste, cesse de te mésestimer. Ceux qui fréquentent ton beau blog savent que tu es tout sauf primaire. Tu n'es pas de ceux qui tentent de faire passer leur opinion en douce en ajoutant un excipient comme "à mon humble avis".
Cordialement.

Calyste a dit…

Pipo : mais pour moi, une nuit étoilée ou un site naturel font aussi partie du vivant, puisqu'ils me transmettent quelque chose !
Tu as raison : "à mon HUMBLE avis" est pour moi le summum de l'hypocrisie et de la suffisance. Alors, j'accepte tes compliments, sans fausse pudeur.