jeudi 7 novembre 2013

Maudite soit la guerre

Image illustrative de l'article Monument aux morts de Gentioux
Il m'a fallu tout ce temps, jusqu'à hier, pour comprendre ce que voulait dire le nom d'une petite rue de Saint-Étienne que j'empruntais régulièrement autrefois pour aller au lycée : la rue des Martyrs de Vingré.

Vingré était un nom que je trouvais beau et qui, comme souvent dans ces cas-là, m'emmenait ailleurs, dans mes rêveries. Martyrs m'inquiétait davantage mais jamais je ne fis la relation avec la première guerre mondiale. Pour moi, à l'époque, les martyrs étaient forcément à compter parmi les premiers chrétiens.

Ce quartier autour de la Grand Poste et de l'ancien marché couvert de la place Chavanelle me plaisait bien car très populaire et animé. Près de la place Neuve, il y avait le bar où nous allions parfois avec Yvon et que me rappelle chaque fois la chanson de Michel Delpech "Chez Laurette", le magasin où ma grand-mère m'acheta mes premiers livres en relief et quelques prostituées hautes en couleur qui s'invectivaient d'un trottoir à l'autre, enrichissant ainsi considérablement mon vocabulaire crapuleux.

Dans ma famille, on ne me parla jamais, à mon souvenir, de cette première guerre. Mes parents qui avaient connu la suivante en avaient fait un sujet récurant de conversations, mais sur 14-18, rien (pas plus d'ailleurs que sur la guerre d'Algérie ou sur l'Indochine).

C'est seulement hier, en regardant les informations, que je sus qui étaient ces martyrs qui intriguèrent mon enfance : des soldats français qui, le 27 novembre 1914, quittèrent leur tranchée investie par les allemands avant de la leur reprendre. Comme l'ennemi avait fait des prisonniers, ceux qui s'étaient repliés furent accusés, bien qu'ayant obéi sur ordre, d'abandon de poste. Un conseil de guerre spécial désigna par tirage au sort six boucs émissaires et les fit fusiller le 4 décembre, sur ordre du général Étienne de Villaret, ceci afin que les combattants retrouvent "le goût de l'obéissance". Parmi eux un poilu qui, fait prisonnier par les allemands, avait réussi à leur échapper. Parmi eux, deux natifs de la Loire du nord (Ambierle) : Jean Blanchard et Francisque Durantet. Le procès fut révisé en 1920 et, en 1921, le jugement en fut cassé.

A ma connaissance, aucune autre ville ne peut s'enorgueillir d'avoir ainsi rendu hommage à ces hommes en leur attribuant le nom d'une rue. Il y a dans la Creuse, sur la commune de Gentioux, un monument aux morts qui représente un enfant tendant le poing vers l'inscription : "Maudite soit la guerre." Encore une exception...

7 commentaires:

Kynseker a dit…

Puisque j'ai prévu d'y passer une partie de la soirée pour fêter mon anniversaire, je pourrai faire mon pédant (déjà que je rabâche que je suis né le même jour qu'Albert Camus) et conter l'anecdote de la rue des Martyrs, toujours la plus vivante de la ville.

Merci pour le partage et j'aime beaucoup quand vous décrivez le Saint-Etienne de votre enfance. Cette ville a une histoire intéressante, populaire et minière et, après une période d'errance, elle semble trouver une nouvelle voie.

Kynseker a dit…

Et joyeux anniversaire également à vous !

Cornus a dit…

Il est de nouveau question de "réhabiliter" ceux qui ne voulaient pas (plus) se battre (aller se faire tuer) et qui avaient été fusillés entre 1914 et 1918. La procédure avait scandaleusement capoté du temps de Jospin. J'espère que cette fois, cela ira jusqu'au bout même si c'est bien trop tard pour les intéressés (évidemment) et leur famille directe.

Calyste a dit…

kynseker : merci à vous et bon anniversaire également. J'avais oublié (ou ne savais pas) que nous étions du même jour ! J'aimerais qu'un jour nous nous rencontrions :soixante kilomètres, ce n'est rien. Très sincèrement, cela me ferait plaisir.

Cornus : je l'espère également, tu l'as compris.

CHROUM-BADABAN a dit…

Il y a un petit paquet de monuments aux morts dits "pacifistes" qui n'encensent pas la guerre mais la dénoncent comme une calamité.
Celui de Gentioux est un de mes préférés...
La "Grande Guerre", j'en ai entendu parler en creux durant toute mon enfance, écoutée dans le silence des mots et des crachats de mon grand-père (emphysème, il avait été gazé à l'ypérite, après ou avant Verdun, je ne sais plus). Puis j'ai lu La Guerre d'Henri Barbusse, c'était mes mots d'enfance, mes mots de tous les jours, des mots de pauvres ouvriers !
Vietnam, c'était pas une guerre, c'était bien trop loin pour en être une ! Et les jaunes, pas vraiment des hommes ! des fourmis, au mieux ! Et l'Algérie, c'était juste un maintient de l'ordre ! Une opération de maintien quoi !
Tiens- toi droit, si tu t'arrondis t'auras l'air de quoi ?!
Putain-puceau, on a eu du pot, nous ! Notre génération, quasiment sans guerre directe !

CHROUM-BADABAN a dit…

... mais je croyais que Murielle Jospin, ('scusez, j'ai oublié le prénom de cet "âne-là"), avait parfait la réhabilitation des fusillés de 14-18, des mecs qui ne comprenaient même pas la langue (le français)qu'on leur parlait au moment du procès ; ils parlaient pour certains essentiellement le "patois" de leur région. Quand à ceux qui comprenaient ce qu'on leur reprochait... Bonjour Mme l'Enfer, comment allez-vous !

Calyste a dit…

Chroum : Il me semble que Jospin avait finalement reculé.