lundi 27 avril 2009

Des voix

Des voix se taisent, à jamais. Comme celle de Macha Béranger dont je n'écoutais pas les mots mais qui me berçait, au moment de l'endormissement, de son timbre à la fois doux et grave, une voix chaude des ténèbres. J'éteignais la radio à minuit, juste après Mozart et le bonsoir de cette dame que j'emportais sous mes draps, au sein de la nuit. Le monde était en sécurité.

D'autres voix reviennent, un jour, sans prévenir. Hier, ce fut Gabrielle, une ancienne collègue dont le corps, à un moment, n'a plus pu supporter la souffrance psychique. Elle s'est arrêtée et s'est repliée sur sa communauté d'attache. Gabrielle est religieuse. Je ne l'appréciais guère en tant que collègue. Pédagogiquement, nous étions à des années lumière. Elle adorait la poésie, j'encensais la grammaire. Elle faisait dans l'impression, moi dans la démonstration. Nous étions à ce point dissemblables que, chaque année en cinquième, je récupérais un très fort pourcentage des élèves dont elle avait été chargée en sixième. Nous avions tenté de travailler en équipe mais bientôt, d'un accord tacite, nous n'en avions plus reparlé.

Pourtant c'est quelqu'un qu'humainement j'ai peu à peu appris à apprécier. Elle me surprend chaque fois quand elle me dit qu'elle se rappelle encore la façon dont je l'ai accueillie et aidée lors de ses premiers mois parmi nous. Je ne m'en souviens pas. J'avais, dans notre relation, une gêne énorme par rapport à la manière dont elle affichait sa foi, pour moi trop ostentatoire et peu sincère, trop outrée à mes yeux pour pouvoir prétendre à la vérité. Peut-être me trompais-je et était-ce en moi que résidait le problème. Quoiqu'il en soit, cet aspect un peu boyscout m'a très longtemps refroidi, voire irrité, chez elle.

Et puis elle est tombée malade, elle a montrée des faiblesses auxquelles je me suis mis à croire, elle a gagné en humanité et en doute ce qu'elle perdait en certitude et en joie. Je la préférais ainsi. Toute ma vie, je crois, je n'ai aimé que des gens dont on devine la fêlure cachée.

Quand elle est partie, la vie a continué au collège, sans grand changement. Tout était plus simple même: nous n'avions plus personne à ménager, nous pouvions avancer sans crainte de blesser personne. Ce fut d'abord comme un boulet de moins. Pourtant, les mois passant, elle en est venue à me manquer, parfois, pour de brefs instants d'échange plus profond, au détour d'une parenthèse aussi vite refermée que la porte de la classe. Je pensais à elle, cette semaine, en passant devant sa maison mère et en voyant, dans la grande salle d'étude, les livres qu'elle a donnés au moment de son départ.

Hier, elle a téléphoné. Je n'aurais pas dû être là, je ne suis en principe jamais chez moi le dimanche. J'étais là. Surprise et joie de l'entendre. Elle savait que je voyais Kikou, elle savait qu'elle était malade et voulait par mon intermédiaire lui faire parvenir son amitié. La conversation s'est engagée, d'abord à résumer les mois passés puis de façon plus personnelle, non pas totalement intime mais pudique et vraie en profondeur. J'en ai eu les larmes aux yeux à un moment tant l'impression de communiquer en totale vérité était intense. Nous avons parlé de la foi, de la lecture, de la maladie et de la mort, de l'égoïsme protecteur dont il faut parfois user pour ne pas sombrer, de la prière et de la louange, de la joie, de la beauté du monde, sans que jamais cela ne soit mièvre ni entendu. Au bout de presque une heure et demie, il a bien fallu raccrocher: j'allais voir ma mère, elle une vieille sœur bien malade. Retour au quotidien.

Peut-être cet échange restera-t-il unique. Peut-être serait-ce mieux ainsi, pour ne pas risquer d'abîmer la qualité de l'émotion ressentie. Mais je suis prêt à retenter l'aventure.

2 commentaires:

Lancelot a dit…

"Toute ma vie, je crois, je n'ai aimé que des gens dont on devine la fêlure cachée."

Ahlàlà.... Il y a des moments... des moments qui... enfin, des moments, quoi....

Ta note est belle. Très belle.

Merci

Calyste a dit…

Merci à toi, plutôt, mon Lancelot.