vendredi 14 mars 2008

Petit à petit.

Surcharge de travail oblige, j'avance lentement dans la lecture de Berlin Alexanderplatz. D'ailleurs c'est un livre que l'on ne peut lire vite, tant il est riche mais secret. Un passage repéré depuis longtemps (catalogue des habitants d'un immeuble):

Enfin, à côté, un aide-boulanger et sa femme qui travaille dans une imprimerie et qui souffre d'une inflammation chronique de l'ovaire. Qu'est-ce qu'ils ont dans leur vie, ceux-là? Hé bien, d'abord l'un a l'autre, et puis dimanche dernier, revue et ciné, séance de club par-ci par-là, visite chez ses parents à lui. C'est tout? Ne montez pas sur vos grands chevaux, monsieur: s'ajoute à cela le beau temps, le mauvais temps, promenade à la campagne, coin du feu, déjeuner, etc. Vous, mon général, mon capitaine, mon cavalier, qu'est-ce que vous avez donc dans votre vie, vous? Ne vous montez pas le bourrichon! (Trad. de Zoya Motchane.)

Mélange de tendresse et de cruauté, de réalisme et de poésie.

Hier.

Je suis rentré le soir. Nous n'avions pas eu le temps de mettre de l'ordre dans la chambre. La trace de ton corps dans le lit, la mienne sur les draps. Mais tu n'étais plus là. Ton odeur encore. J'ai bien dormi.

Teilhard de Chardin.

Pas de billet hier soir. Journée trop pleine et fatigante. J'ai lu quelques-uns des blogs que je suis habituellement, pas tous, et j'ai essayé de me coucher plus tôt. Résultat: un quart d'heure de gagné! Belle performance!

Mon début de soirée a été occupé par une conférence sur Teilhard de Chardin donnée par un jésuite dans la salle Saint-Hélène. J'ai beaucoup hésité à y aller seul, étant fatigué, mais personne n'a voulu ou pu m'accompagner. Il m'a fallu un petit coup de pied au derrière auto-envoyé pour me faire ressortir de chez moi. Ma seule concession à la fatigue: j'y suis allé en métro (retour: vélo).

Nous étions assez nombreux, ce qui m'a surpris: je ne pensais pas que Teilhard déplaçait encore les foules. Dans les auditeurs, pas mal de têtes connues, parmi lesquelles un ancien élève dont j'ai cherché le nom une grande partie de la soirée. Après un bon somme d'au moins un quart d'heure (la chaleur, la fatigue, le confort du fauteuil, l'obscurité...), j'ai pu rassembler mes esprits et profiter de ce qui était dit.

Pourquoi Teilhard m'intéresse-t-il? Il y a trente-cinq ans environ, nous sommes allés, Maurice et moi, rendre visite à Pierre, en convalescence à Briançon suite à une très grave hépathite dont il est sorti vivant par miracle. Maurice était le "chef" de la "communauté" où je vivais alors. Au retour, nous avons été surpris par la neige et il nous a fallu près de huit heures pour regagner Lyon, dont plusieurs consacrées au seul Col Bayard. Je me souviens encore du contraste entre le paysage extérieur fortement hostile et l'intimité chaude et fraternelle de l'habitacle de la voiture. Maurice m'a ce jour-là longuement parlé de Teilhard de Chardin, de sa théorie phénoménologique de l'évolution, et j'ai été enthousiasmé.

Depuis, j'ai mis en veilleuse cet intérêt, consacrant mon temps à d'autres choses plus urgentes, mais le fil ne s'est jamais rompu. L'annonce de cette conférence m'a immédiatement accroché, d'autant plus aujourd'hui où la théorie de l'évolution est en but aux coups de boutoir répétés de certains "penseurs" américains soutenus par quelques tendances politiques de ce pays et qui prônent, eux, le créativisme.


Moment intéressant aussi de la conférence: celui où le conférencier a abordé le cercle de la Noosphère, créé par le reploiement des hommes sur eux-mêmes, et ouvert une parenthèse sur l'utilisation d'Internet qui procède de la même réalité: l'association des hommes entre eux. Idée intéressante mais, à mon avis contestable, puisque, si Internet crée bien un "esprit commun", il isole également l'homme de façon terrible, associant l'esprit mais séparant les corps. Mais je suis d'accord avec lui quand il dit que ce média aurait fortement intéressé le penseur paléontologue.

mercredi 12 mars 2008

Rendez-vous à la gare.

Le rendez-vous était fixé devant l'entrée de la gare de la Part-Dieu, côté centre commercial.

Ayant pris quelques photos en cours de route, je suis arrivé avec trois minutes de retard. Je l'ai cherché parmi la foule assez dense, plus très sûr de le reconnaître, et puis je l'ai repéré, le même et différent. Je ne l'avais pas vu depuis plus de dix ans.


Il a maintenant 27 ans et travaille dans l'informatique. Pas très grand, ayant perdu l'aspect "bouboule" de sa pré adolescence, le visage fin, les yeux pétillants, habillé sobrement mais avec élégance. Lui aussi m'a reconnu immédiatement. "Quelques cheveux blancs supplémentaires." m'a-t-il dit, mais la même ligne svelte (je lui ai tout de même parlé de la période intermédiaire, avec quinze kilos de plus!).

Nous nous sommes installés dans un café et y sommes restés plus de deux heures. Évocation de ses anciens camarades: il n'a gardé des contacts qu'avec un seul, devenu frère des écoles chrétiennes. Évocation des professeurs: nous partageons les mêmes amitiés et les mêmes inimitiés. Et puis la conversation devient plus intime, porte davantage sur la vie privée.

Je comprends qu'il se pose actuellement des questions sur l'avenir: il sent que, peu à peu, son travail d'une part et la vie d'une famille qu'il va probablement fonder bientôt d'autre part, vont l'absorber totalement, lui prendre tout son temps, lui manger la majeure partie de son énergie. Il voit qu'il s'apprête à entrer dans un tunnel dont il ne voit pas le bout. Nous sommes, là dessus, à l'exact opposé l'un de l'autre.

Puis il se hasarde à me poser directement des questions sur moi, et me confie qu'à deux ou trois, ils avaient, à l'époque où ils étaient élèves au collège, mené une enquête sur ma vie privée, subodorant, sans aucune raison objective, précise-t-il, que j'étais homosexuel. Ayant fini par connaître mon numéro de téléphone, ils avaient appelé et étaient tombés sur Pierre, ce qui les avait conforté dans leur idée première.

A question si bien tournée, je n'ai pu que répondre sincèrement. D'ailleurs cela n'a pas grande importance: j'avais en face de moi un adulte équilibré, sans fausse pudeur, ne se faisant pas des montagnes d'un rien, et, ce qui rendait l'atmosphère encore plus saine, vivant avec une jeune femme depuis cinq ans.
Je suis heureux de pouvoir, aujourd'hui, réagir avec autant de simplicité et d'honnêteté. Il m'a raccompagné jusqu'à mon quartier, et nous nous sommes quittés devant la station de métro, en espérant bien continuer cette conversation un peu plus tard, attablés à un bon repas par exemple.

Je suis particulièrement heureux d'avoir laissé à certains de mes anciens élèves (plusieurs m'ont déjà contacté sur le site où je me suis inscrit) de bons souvenirs, de cours, de voyages (il a gardé tous les dossiers que je leur avais demandé de constituer en Alsace, en Italie ou en Grèce), de bonne humeur. Dit comme ça, cela peut paraître niais mais je préfère ma satifaction un peu simplette à l'ironie cinglante ou au mépris hautain dont font parfois preuve certains membres du corps enseignant.

Rouages bien huilés.

J'avais annoncé une journée chargée : elle le fut. Mais enthousiasmante aussi.

Les cours : rien à dire. Les "Européens" sont arrivés en retard et ne sont pas venus nous rendre visite devant nos élèves, par manque de temps. La réunion avec Evelyne : très bien. Nous avons beaucoup travaillé, rapidement, et avancé, l'un complétant l'autre, le précisant, le continuant, comme au bon vieux temps de nos premières expériences pédagogiques. Je suis toujours épaté de l'énergie qui se dégage d'elle et du miracle que constitue notre entente pluridécennale. Nous aurions aussi bien pu nous détester cordialement, tant, sur certains points, nous nous ressemblons. C'est une grande chance d'avoir partagé tant d'années de travail avec une collègue comme elle, même si, quelquefois, nous avons eu des "fricassées de museaux".


La formation sur la dyslexie : très riche aussi. Nous avons fonctionné par atelier. Celui où je me trouvais ne comportait que deux profs, de français tous eux : Isabelle et moi. Avec nous la documentaliste, deux surveillantes, le directeur, le responsable de l'innovation pédagogique et deux AVS (Assistants de Vie Scolaire). Les échanges en furent d'autant plus riches et les avis divers.

J'ai eu encore à ce moment-là l'impression de vivre une journée parfaitement bien "huilée", où tout se déroulait sans à-coups, où telle remarque amenait telle idée, où telle idée était reprise et approfondie par tel ou tel participant avec l'assentiment de tous, où les neurones de tous fonctionnaient en harmonie et efficacité. Nous avons lancé les premières fondations d'une structure d'aide et de suivi de ces élèves particuliers. Encore du travail en perspective. Mais j'aime l'idée de ne pas passer mes dernières années d'enseignement dans le rabâchage et l'ennui.

Dernière partie de la journée : les retrouvailles avec un ancien élève. Mais ceci est une autre histoire.

mardi 11 mars 2008

Précision.

Pour le dernier billet et quelques-uns des précédents, j'ai abandonné les initiales lorsque je parle de mes amis ou relations.

François-Jean se moquait de cet aspect de mon blog (aspect partagé pourtant par de nombreux autres que je lis), et finalement, je ne lui trouve pas tort. Cet écran de fumée, destiné en principe à sauvegarder l'anonymat des personnes concernées, semble à la longue une espèce de coquetterie facile et ne trompe que les sots. De plus, la pratique abusive des initiales rend parfois difficile la lecture et la compréhension de la phrase.

J'espère ne pas gêner ceux que je nomme maintenant "à visage découvert". Si l'un d'entre eux me demande de rabaisser le masque, je le ferai immédiatement.

Une seule exception à cette nouvelle pratique: J. Parce que J., c'est pour moi (je ne dis pas à moi), c'est en moi. Je l'ai déjà noté un autre jour: quand la porte se referme, personne n'entre.

Jamais le temps.

Demain, journée extrêmement chargée: le matin, trois heures de cours et une réunion; l'après-midi occupée à une formation sur la dyslexie (2ème partie); le soir, retrouvailles avec un ancien élève qui m'a récemment contacté via internet.

Pendant un cours en commun du matin, consacré à l'Odyssée et plus généralement à la mythologie grecque, nous aurons, Stéphane et moi, droit à la visite d'observateurs d'un certain nombre de pays européens venus étudier de près comment, au collège, nous mettons en pratique notre innovation pédagogique. Stéphane n'a pas l'air plus troublé ni angoissé que moi. Il y a quelques années, tout cela m'aurait empêché de dormir. Sagesse ou décrochage progressif? Plutôt la première hypothèse.

Tout m'intéresse, me passionne même parfois. Je voudrais tout approfondir, avoir du temps pour encore plus de choses, ne pas ressentir de fatigue, ne pas laisser de côté des aspects de mes curiosités parce que les journées n'ont que vingt-quatre heures. Quand je regarde en arrière, les quelques dernières années, j'ai l'impression de sortir d'une sombre forêt où rien ne pousse, pleine de dangers et de pièges, pour émerger dans une campagne à perte de vue, inondée de soleil, où chaque arpent me retient par les découvertes que j'y fais: ce que je lis,ce que j'écoute, ce que je photographie, ce que j'expérimente dans mon travail, ce que je découvre des amis anciens, les amis nouveaux que j'apprends à connaître, ce que je vis de tendresse et de sensualité. Tout ce frais, tout ce neuf! Pour cela, j'ai envie de dire merci. A qui, je ne sais pas, pas encore. Merci, c'est tout.

(En relisant ce billet, une heure après l'avoir écrit, je m'aperçois que l'image de la forêt perfide et de la campagne immense et riante sort tout droit de mon inconscient cinématographique, d'un film que je vénère depuis longtemps: Le Magicien d'Oz. On retrouve aussi la même image dans un roman pour enfants que j'aime beaucoup: La Rivière à l'envers, de Jean-Claude Mourlevat. J'espère simplement que, contrairement à Tomek pour le livre, et à Judy Garland pour le film, je ne vais pas sombrer dans l'inconscience pour avoir de trop près senti des fleurs aux couleurs chatoyantes mais aux parfums vénéneux.)