jeudi 24 janvier 2019

Vertiges

L'Ile d'un autre, où un homme pénètre par effraction dans la maison d'un inconnu, a fait ressurgir en moi un souvenir .

Je vivais encore chez ma grand-mère, je devais avoir six ou sept ans et Yvon était mon compagnon de jeux. Les autres étaient ou trop vieux ou trop jeunes. Parfois aussi, ils ne se mélangeaient pas ou ne nous intéressaient pas. Dans les vieilles, il y en avait pourtant une que nous aimions bien. Elle s'appelait Suzanne (je l'ai revue il y a quelques années lors d'un enterrement au bourg), mais nous l'appelions Loulousse, je ne sais pas pourquoi.

Ses parents habitaient tout près, dans cette enclave du "château" où se déroulaient tous nos jeux. Pas de donjon ni de remparts dans ce château, de simples maisons où vivaient essentiellement des mineurs et leurs familles. Mais on disait qu'autrefois, à cet endroit, s'élevait un château. Est-ce pour cette raison que la place du hameau s'appelle pompeusement la place Marquise ?

Du logis de ces gens-là, je ne connaissais que la cuisine où, parfois, Loulousse, jouant à la "petite mère", nous invitait à manger quelques gâteaux secs, en cachette de ses parents au travail. Ce jour-là, alors que nous grignotions, elle fut appelée dans la cour. Seuls, Yvon et moi, il ne nous fallut pas longtemps pour pousser la porte de l'unique autre pièce : la chambre. Qui de nous deux en eut l'idée, je ne sais pas. Probablement Yvon car moi, j'étais un peu timoré à cette époque.

A peine entré, ce qui m'assaillit immédiatement, ce fut l'odeur. Une odeur étrange, pas désagréable mais inconnue, une odeur étrangère, une odeur d'étrangers. Je me souviens seulement de cela, ni des meubles ni de l'agencement, ni des motifs du papier peint (car il y en avait sûrement un), ni de ce que dit Yvon : rien que l'odeur et le vertige qui me prit aussitôt, comme si je m'étais penché sur un gouffre insondable. Je reculai comme je pus jusqu'à la cuisine où Yvon me rejoignit vite : on entendait déjà les pas de Loulousse sur les marches de l'escalier extérieur. Je devais être pâle mais elle ne se rendit compte de rien.

Il m'est parfois arrivé depuis de ressentir ce même vertige, ce même éblouissement face à l'inconnu, dans des églises, devant un paysage ou devant un tableau. Je n'ai jamais compris pourquoi.

2 commentaires:

Cornus a dit…

Ah voilà qui est peu commun. Le "vertige" de certains paysage ou édifice, je le conçois, même si ce n'est sans doute pas le vrai vertige lié à l'appréhension du vide où lorsqu'on a une chute de tension. Mais alors le vertige lié à une pièce ordinaire, même si tu étais enfant !...

Calyste a dit…

Cornus : j'ai eu le même vertige une autre fois, en entrant dans la chambre de mes parents. Toujours les chambres. Si, pour moi, cela ressemble exactement à une chute de tension.