Mais moi, franchement, ça me gonfle qu'on se foute de la gueule du monde !
vendredi 26 août 2022
En manque ?
Tourner sa veste ?
La Chauve-souris et les deux Belettes
Une Chauve-Souris donna tête baissée
Dans un nid de Belette ; et sitôt qu'elle y fut,
L'autre, envers les souris de longtemps courroucée,
Pour la dévorer accourut.
"Quoi ? vous osez, dit-elle, à mes yeux vous produire,
Après que votre race a tâché de me nuire!
N'êtes-vous pas Souris ? Parlez sans fiction.
Oui, vous l'êtes, ou bien je ne suis pas Belette.
- Pardonnez-moi, dit la pauvrette,
Ce n'est pas ma profession.
Moi Souris ! Des méchants vous ont dit ces nouvelles.
Grâce à l'Auteur de l'Univers,
Je suis Oiseau ; voyez mes ailes :
Vive la gent qui fend les airs! "
Sa raison plut, et sembla bonne.
Elle fait si bien qu'on lui donne
Liberté de se retirer.
Deux jours après, notre étourdie
Aveuglément se va fourrer
Chez une autre Belette, aux oiseaux ennemie.
La voilà derechef en danger de sa vie.
La Dame du logis avec son long museau
S'en allait la croquer en qualité d'Oiseau,
Quand elle protesta qu'on lui faisait outrage :
"Moi, pour telle passer! Vous n'y regardez pas.
Qui fait l'Oiseau ? c'est le plumage.
Je suis Souris : vivent les Rats !
Jupiter confonde les Chats ! "
Par cette adroite repartie
Elle sauva deux fois sa vie.
Plusieurs se sont trouvés qui, d'écharpe changeants
Aux dangers, ainsi qu'elle, ont souvent fait la figue.
Le Sage dit, selon les gens :
"Vive le Roi, vive la Ligue. "
Jean de La Fontaine
Tout frais du "marcher" (urbain) (48)
jeudi 25 août 2022
Correspondances

J'avais entre dix et quinze ans. J'étais assis sur la pente du crassier où je gardais nos chèvres. J'avais, en sortant, caché un livre dans mon pantalon (il était interdit de lire pendant cette corvée) : c'était Les Enfants du capitaine Grant, avec illustrations en noir et blanc (j'ai cru longtemps qu'elles étaient de Doré mais Riou en est l'auteur).
Ce jour-là, comme souvent, les chèvres se sont échappées. Mais moi, j'étais allé beaucoup plus loin qu'elles, assis sur mon crassier. Cette illustration en particulier m'avait transporté: des hommes et des chariots et la forêt de troncs, élancés comme des colonnes de cathédrales, et leur nom si beau : des eucalyptus.
Plus tard, lorsque je découvris les premiers vers du poème Correspondances, de Baudelaire (La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ,
Je viens, en cherchant, de la retrouver : mon souvenir était fidèle. Et elle me fait toujours rêver.
La Forêt de Gastine (tronquée)
Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras ;
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?
Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses ?
Forêt, haute maison des oiseaux bocagers !
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers
Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus du soleil d'été ne rompra la lumière.
Plus l'amoureux pasteur sur un tronc adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous percé,
Son mâtin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette
Tout deviendra muet, Echo sera sans voix ;
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois
Dont l'ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue ;
Tu perdras le silence, et haletants d'effroi
Ni satyres ni Pans ne viendront plus chez toi.
Pierre de Ronsard