Ma deuxième humeur du jour concerne le Liban. Il y a quelques jours, en rentrant de la Tête d'Or en vélo, j'ai eu le temps d'apercevoir, sans celui d'approfondir, devant une église du 6° arrondissement une banderole invitant à une action humanitaire pour le Liban.
Je suis allé dans ce pays peu de temps après la fin de la guerre. Le sud était même encore occupé par les Israëliens et Tyr fut notre dernière escale méridionale à peu près sécurisée. J'étais logé à Jamour, une banlieue résidentielle dominant la ville de Beyrouth. A l'école des Jésuites, uniquement des enfants de grandes familles maronites, fils d'ambassadeurs ou de ministres, d'industriels ou de gros commerçants. Nous avons été divinement reçus et traités avec beaucoup de gentillesse et de dévouement.
Pourtant quelque chose me gênait. Je ne voyais pas le vrai Liban. J'ai dû demander plusieurs fois que l'on nous fasse visiter la ville de Beyrouth qui s'étendait à nos pieds jusqu'à la Méditerranée. Il a fallu vraiment insister pour que l'on nous descende enfin, avec le bus de l'école, jusqu'à la Place des Canons qui, à l'époque, n'était que ruines ainsi qu'une grande partie de la ville. J'ai vu partout les traces de la guerre avant qu'elles ne soient vite effacées par la reconstruction sauvage au profit de quelques grandes fortunes américaines ou locales, les immeubles éventrés, menaçant de s'effondrer à chaque instant et où pourtant, entre les dalles de béton et les quelques piliers encore debout, vivait une population nombreuse et misérable.
J'ai vu cette extrême misère et côtoyé cette extrême opulence, dont on peut difficilement se faire une idée en France, où les grandes fortunes se fondent davantage dans la masse, du moins en apparence. J'ai été choqué du contraste trop violent. J'ai entendu une femme, charmante au demeurant, ma compagne de voyage lors du trajet jusqu'à Baalbeck, se plaindre de ne pas savoir comment meubler son appartement de cinq cents mètres carrés qu'elle venait d'investir en quittant le précédent de seulement trois cents mètres carrés. Je ne pouvais hurler, je l'aurais fait volontiers.
Et cette inflation dans l'opulence m'a été confirmée par l'attitude des enfants libanais que nous avions reçus ici, à Lyon, et qui, logés dans des familles de Sainte-Foy, se plaignaient de la modicité du décor et des aménagements mis à leur disposition.(Pour les non Lyonnais, Ste-Foy est une des petites villes les plus bourgeoises de la couronne lyonnaise.)
Alors aider le Liban, non. Le Liban a les moyens de s'aider tout seul. Bien sûr, il faudrait que les mentalités évoluent, que la démarcation entre les différentes confessions religieuses s'atténue, que ce pays se voit réellement comme un pays, ne dépendant en rien d'un quelconque grand frère européen, France et Grande-Bretagne en particulier, ou américain, que les fortunes amassées depuis des siècles par les Levantins soient réinvesties sur place, non pour accroître encore les profits de quelques privilégiés, mais pour contribuer à assurer à tous une vie décente.
mardi 11 novembre 2008
Célébrations
Une toute petite mauvaise humeur, deux même avec celle du billet suivant.
Aujourd'hui, 11 novembre, commémoration de l'armistice de la grande guerre. On n'a parlé que de cela toute la journée, semble-t-il.
Je suis un peu excédé par toutes ces cérémonies. Je ne fais pas allusion au trop grand nombre de jours fériés que certains évoquent en voulant en diminuer le nombre, mais de l'essence même de ces commémorations. Je sais que ce que je vais écrire risque d'être mal compris et d'en choquer quelques-uns. Mais avant de réagir, relisez et pesez les mots: il n'y a rien d'iconoclaste dans la suite de ce billet, du moins à mon avis.
Nous passons notre temps, en Europe, à nous remémorer les moments de notre histoire qui nous ont violemment opposé et ont ensanglanté le vieux continent. Les guerres, bien sûr celles contre l'Allemagne, occupent encore dans l'esprit des gens une place très importante. Or il ne reste aujourd'hui en France plus aucun poilu, Lazare Ponticelli, le dernier, étant décédé cette année. Dans le monde, quatre survivent seulement: trois en Grande-Bretagne et un aux États-Unis. Par respect pour ces derniers héros, attendons encore quelques temps et puis abolissons cet hommage. Il n'est pourtant pas question d'oublier ces pauvres gars qui ont laissé leur vie dans des conditions épouvantables, couverts de la boue des tranchées ou des champs de bataille.
Associons leur mémoire à quelque chose de positif, de résolument tourné vers l'avenir. La journée de l'Europe existe, le 9 mai si je me souviens bien. Célébrons en même temps que la naissance de l'idée d'union le sacrifice de ceux qui, sous les obus et les gaz, ont contribué eux aussi à cette naissance, aux premiers pas de ce qui sera, j'espère, un jour, une nation. Je suis sûr que la plupart de ces combattants seraient d'accord pour transformer ces images de boucherie et de haine en promesses d'avenir et en bonheur partagé. Et faisons ainsi pour les autres conflits célébrés lorsque le temps nécessaire se sera écoulé. N'oublions pas le passé mais regardons vers l'avenir.
Aujourd'hui, 11 novembre, commémoration de l'armistice de la grande guerre. On n'a parlé que de cela toute la journée, semble-t-il.
Je suis un peu excédé par toutes ces cérémonies. Je ne fais pas allusion au trop grand nombre de jours fériés que certains évoquent en voulant en diminuer le nombre, mais de l'essence même de ces commémorations. Je sais que ce que je vais écrire risque d'être mal compris et d'en choquer quelques-uns. Mais avant de réagir, relisez et pesez les mots: il n'y a rien d'iconoclaste dans la suite de ce billet, du moins à mon avis.
Nous passons notre temps, en Europe, à nous remémorer les moments de notre histoire qui nous ont violemment opposé et ont ensanglanté le vieux continent. Les guerres, bien sûr celles contre l'Allemagne, occupent encore dans l'esprit des gens une place très importante. Or il ne reste aujourd'hui en France plus aucun poilu, Lazare Ponticelli, le dernier, étant décédé cette année. Dans le monde, quatre survivent seulement: trois en Grande-Bretagne et un aux États-Unis. Par respect pour ces derniers héros, attendons encore quelques temps et puis abolissons cet hommage. Il n'est pourtant pas question d'oublier ces pauvres gars qui ont laissé leur vie dans des conditions épouvantables, couverts de la boue des tranchées ou des champs de bataille.
Associons leur mémoire à quelque chose de positif, de résolument tourné vers l'avenir. La journée de l'Europe existe, le 9 mai si je me souviens bien. Célébrons en même temps que la naissance de l'idée d'union le sacrifice de ceux qui, sous les obus et les gaz, ont contribué eux aussi à cette naissance, aux premiers pas de ce qui sera, j'espère, un jour, une nation. Je suis sûr que la plupart de ces combattants seraient d'accord pour transformer ces images de boucherie et de haine en promesses d'avenir et en bonheur partagé. Et faisons ainsi pour les autres conflits célébrés lorsque le temps nécessaire se sera écoulé. N'oublions pas le passé mais regardons vers l'avenir.
Flickr.
lundi 10 novembre 2008
Momentini
Drôle de période pour le temps: on nous annonce de la pluie, et c'est le soleil qui est là; on sort, point trop habillé, et c'est le vent fort qui se lève.
Drôle de période pour le travail: on quitte les vacances de Toussaint et l'on se met à travailler le jeudi pour arrêter le vendredi soir. On embraie après le dimanche, une petite journée de cours (pour moi une matinée) et c'est à nouveau vacance.
On finit par s'y croire réellement. Des petits bouts, des incertitudes, des sécurités qui n'en sont pas, des repos trompeurs. Je n'aime pas ce patchwork discordant.
Myriam Makeba est morte. Pour moi, une grande dame que j'aimais depuis toujours. Olivier en parle bien dans son billet de ce jour.
Trente ans du métro de Lyon. Il faut aller lire le billet de Jahovil sur ce sujet. Pour moi, le souvenir le plus marquant est une barque flottant au fond de la tranchée qui éventrait la rue de la République. Une barque et beaucoup d'eau.
Pour la ligne D, un peu plus récente, le souvenir est tout autre: Place Aristide Briand,une cabane de chantier laissée ouverte la nuit (par qui?) pour accueillir complaisamment les noctambules furtifs qui se rencontraient dans un édicule tout proche. De très bons souvenirs, à la fois chauds et bon enfant. Pas de chichi, chacun son tour, en rang par deux à attendre devant la porte.
Mon nouveau collègue de français, ce matin à l'aube, en parlant d'Isabelle: "C'est parce qu'elle t'a appelé Mon Chéri qu'elle a droit à une bise, elle?". Je lui ai proposé la même. Il n'a pas dit non, mais cela s'est terminé par un éclat de rire masquant la gêne. La prochaine fois, il y a droit. Toutes ses petites perches tendues! Ou alors je suis obsédé?
Drôle de période pour le travail: on quitte les vacances de Toussaint et l'on se met à travailler le jeudi pour arrêter le vendredi soir. On embraie après le dimanche, une petite journée de cours (pour moi une matinée) et c'est à nouveau vacance.
On finit par s'y croire réellement. Des petits bouts, des incertitudes, des sécurités qui n'en sont pas, des repos trompeurs. Je n'aime pas ce patchwork discordant.
Myriam Makeba est morte. Pour moi, une grande dame que j'aimais depuis toujours. Olivier en parle bien dans son billet de ce jour.
Trente ans du métro de Lyon. Il faut aller lire le billet de Jahovil sur ce sujet. Pour moi, le souvenir le plus marquant est une barque flottant au fond de la tranchée qui éventrait la rue de la République. Une barque et beaucoup d'eau.
Pour la ligne D, un peu plus récente, le souvenir est tout autre: Place Aristide Briand,une cabane de chantier laissée ouverte la nuit (par qui?) pour accueillir complaisamment les noctambules furtifs qui se rencontraient dans un édicule tout proche. De très bons souvenirs, à la fois chauds et bon enfant. Pas de chichi, chacun son tour, en rang par deux à attendre devant la porte.
Mon nouveau collègue de français, ce matin à l'aube, en parlant d'Isabelle: "C'est parce qu'elle t'a appelé Mon Chéri qu'elle a droit à une bise, elle?". Je lui ai proposé la même. Il n'a pas dit non, mais cela s'est terminé par un éclat de rire masquant la gêne. La prochaine fois, il y a droit. Toutes ses petites perches tendues! Ou alors je suis obsédé?
dimanche 9 novembre 2008
Frustration.
Impossible d'accéder à certains blogs ce soir, dont ceux de Querelle et d'Océania. Pourquoi? Je sais que ça ne vient pas de chez moi. Ce n'est pas pour ça que c'est moins frustrant. Je ressens la même chose que lorsque je tombe, en faisant un numéro, sur un téléphone occupé. La frustration du petit garçon capricieux qui n'obtient pas tout de suite ce qu'il veut. Là, je me fais un peu penser à ma mère!
Alors, pour me consoler, tout seul dans mon coin, une petite image, comme celle que l'on donnait dans mon enfance aux enfants sages!
Et après, de toute façon, dodo!
Alors, pour me consoler, tout seul dans mon coin, une petite image, comme celle que l'on donnait dans mon enfance aux enfants sages!
Et après, de toute façon, dodo!
Cousin, cousine.
Pour la première fois de ma vie, je déjeunais aujourd'hui chez mon cousin germain, à Valence. Nos pères (pour moi P2), les deux frères, étant restés fâchés jusqu'à la mort de ma grand-mère, je n'ai jamais eu la possibilité de le fréquenter et lorsqu'ensuite de rares occasions se sont présentées, je n'étais chaque fois pas là.
Ainsi l'ai-je vu l'année de son mariage, en 65, celle de la mort de ma grand-mère, en 85, et depuis une dizaine d'années un peu plus, à chaque enterrement de pères ou mères.
J'ai toujours apprécié sa femme, Yvette, et cette proximité s'est confirmée aujourd'hui. Bernard, lui, est un homme de soixante-quatre ans, les portant bien, mince et sportif (vélo), avec une passion marquée pour la cuisine. Ainsi nous avait-il préparé un succulent repas: terrine de noix de Saint-Jacques, magret de canard aux oranges et lentilles (un délice), plateau de fromages et dessert glacé en verrine à base de mangue, coco, menthe et violette. Le tout d'un goût et d'une finesse exceptionnels.
J'ai bien tenu la première partie de la journée. La conversation allait bon train. Mon frère et ma sœur, aussi présents, ont été plus spectateurs qu'acteurs du dialogue pendant le repas: ils ont eu plus souvent la possibilité de rencontrer ce cousin que moi, et l'âge nous permet, à tous deux, d'évoquer des personnes ou des situations que les autres ne connaissent pas. Nous sommes longuement revenus sur cette rupture entre les deux frères, querelle idiote et futile, prolongée par l'orgueil et le caractère entier de chacun, sur mon rôle de médiateur entre eux (en tant que fils du troisième frère décédé), sur ma position particulière au sein de la famille, position solidement encouragée par ma grand-mère et ma mère, chacune à sa façon.
Et j'en suis venu à ce qui me tenait le plus à cœur: parler de mon père, le géniteur, celui que je n'ai jamais connu et que lui, Bernard, avec ses huit ans de plus que moi, a vu, dont il se souvient. Je voulais qu'il m'en parle. C'était la première fois que je pouvais entendre un témoignage sur lui par quelqu'un de ma génération et non de celle des parents ou grands-parents.
Il a encore des images très précises de ce père énigmatique: en particulier dans le petit village de Haute-Loire, Le Chambon-sur-Lignon, devenu célèbre après la guerre. Mon père l'avait emmené au feu d'artifice, en le tenant très fort dans ses bras, parce qu'il avait un peu peur. Il lui avait un jour fabriqué une canne à pêche, avec des roseaux, en se servant de tubes d'aspirine de l'époque, en métal, pour faire fonction de joints entre les différentes longueurs. Il avait aussi réalisé une maquette du chalet des ? (j'ai oublié s'il s'agit des sapins), une belle maison abritant un bar, et en avait fait don au propriétaire.
Je savais que mon père avait un grand talent manuel, tant dans le bois que dans le dessin, j'ai encore chez moi quelques-unes de ses réalisations, mais ce qui m'a touché, c'est l'évocation de cet enfant serré fort dans ses bras. Quelques temps plus tard, l'enfant, c'était moi. Je sais qu'il était heureux, fier, très fier, je l'ai lu dans une des lettres de lui qui ont été conservées et où il parle de moi comme si j'étais la première merveille du monde. Je sais cela, qui n'a pas duré un an: sept mois et puis il est mort, seul à l'hôpital, juste avant que ma mère n'arrive.
Et puis comme d'habitude, je suis rentré dans ma coquille, spectateur des autres et de moi-même, j'ai branché le pilotage automatique et laissé partir mes pensées, je n'étais plus là. Comme d'habitude en famille. Pourtant cette journée a été très agréable, nous nous sommes dit beaucoup, nous étions contents de nous revoir et d'entamer de nouveaux rapports, plus traditionnels entre cousins. C'est comme ça, je n'y peux rien!
Ainsi l'ai-je vu l'année de son mariage, en 65, celle de la mort de ma grand-mère, en 85, et depuis une dizaine d'années un peu plus, à chaque enterrement de pères ou mères.
J'ai toujours apprécié sa femme, Yvette, et cette proximité s'est confirmée aujourd'hui. Bernard, lui, est un homme de soixante-quatre ans, les portant bien, mince et sportif (vélo), avec une passion marquée pour la cuisine. Ainsi nous avait-il préparé un succulent repas: terrine de noix de Saint-Jacques, magret de canard aux oranges et lentilles (un délice), plateau de fromages et dessert glacé en verrine à base de mangue, coco, menthe et violette. Le tout d'un goût et d'une finesse exceptionnels.
J'ai bien tenu la première partie de la journée. La conversation allait bon train. Mon frère et ma sœur, aussi présents, ont été plus spectateurs qu'acteurs du dialogue pendant le repas: ils ont eu plus souvent la possibilité de rencontrer ce cousin que moi, et l'âge nous permet, à tous deux, d'évoquer des personnes ou des situations que les autres ne connaissent pas. Nous sommes longuement revenus sur cette rupture entre les deux frères, querelle idiote et futile, prolongée par l'orgueil et le caractère entier de chacun, sur mon rôle de médiateur entre eux (en tant que fils du troisième frère décédé), sur ma position particulière au sein de la famille, position solidement encouragée par ma grand-mère et ma mère, chacune à sa façon.
Et j'en suis venu à ce qui me tenait le plus à cœur: parler de mon père, le géniteur, celui que je n'ai jamais connu et que lui, Bernard, avec ses huit ans de plus que moi, a vu, dont il se souvient. Je voulais qu'il m'en parle. C'était la première fois que je pouvais entendre un témoignage sur lui par quelqu'un de ma génération et non de celle des parents ou grands-parents.
Il a encore des images très précises de ce père énigmatique: en particulier dans le petit village de Haute-Loire, Le Chambon-sur-Lignon, devenu célèbre après la guerre. Mon père l'avait emmené au feu d'artifice, en le tenant très fort dans ses bras, parce qu'il avait un peu peur. Il lui avait un jour fabriqué une canne à pêche, avec des roseaux, en se servant de tubes d'aspirine de l'époque, en métal, pour faire fonction de joints entre les différentes longueurs. Il avait aussi réalisé une maquette du chalet des ? (j'ai oublié s'il s'agit des sapins), une belle maison abritant un bar, et en avait fait don au propriétaire.
Je savais que mon père avait un grand talent manuel, tant dans le bois que dans le dessin, j'ai encore chez moi quelques-unes de ses réalisations, mais ce qui m'a touché, c'est l'évocation de cet enfant serré fort dans ses bras. Quelques temps plus tard, l'enfant, c'était moi. Je sais qu'il était heureux, fier, très fier, je l'ai lu dans une des lettres de lui qui ont été conservées et où il parle de moi comme si j'étais la première merveille du monde. Je sais cela, qui n'a pas duré un an: sept mois et puis il est mort, seul à l'hôpital, juste avant que ma mère n'arrive.
Et puis comme d'habitude, je suis rentré dans ma coquille, spectateur des autres et de moi-même, j'ai branché le pilotage automatique et laissé partir mes pensées, je n'étais plus là. Comme d'habitude en famille. Pourtant cette journée a été très agréable, nous nous sommes dit beaucoup, nous étions contents de nous revoir et d'entamer de nouveaux rapports, plus traditionnels entre cousins. C'est comme ça, je n'y peux rien!
samedi 8 novembre 2008
Benoit
Le soleil avait presque disparu quand j'arrivai hier après-midi à la Doua. Comment faire des photos intéressantes dans ces conditions? Je pensai un moment profiter de l'occasion pour m'égayer un peu dans les fourrés de l'autre côté du boulevard de ceinture. Mais non, ce programme ne m'emballait pas, d'autant moins que, pour la première fois depuis longtemps en ces lieux, j'étais habillé en civil, pas en coureur, c'est à dire engoncé dans trop de couches de vêtements dont il eut été long et difficile de se débarrasser, le moment venu. Je préférai la photographie. Du tangible, du solide, du palpable, même après. Il y a là "le diapason", nom donné à cet endroit à cause de la forme de cette petite étendue d'eau croupissante qui fait le bonheur du cresson et des minuscules grenouilles vertes. C'est là que je me rendis et que j'entrepris de me livrer à l'un de mes vices favoris sous les yeux d'un jogger dubitatif: que peut-on bien photographier dans un endroit pareil? La réponse disséminée dans ce billet.
Ayant retraversé le boulevard, j'errai un instant au milieu des travaux de voirie qui défigurent cette partie du campus avant de repérer un bâtiment de béton aux lignes architecturales intéressantes (pour moi, bien sûr!). Sans hésiter, j'empruntai l'escalier métallique de secours afin de mieux appréhender les possibilités de prises intéressantes. Par les baies vitrées, je voyais parfaitement le cours qui se déroulait dans la salle, les élèves, des étudiants majoritairement mâles, et le professeur, une jeune femme à l'allure sévère. Certains des potaches me remarquèrent et commencèrent à sourire. Je ne m'éternisai pas, sachant trop bien comme la concentration est importante en classe et parfois difficile à obtenir.
Alors que je m'éloignai, attiré par le reflet du soleil déclinant sur une façade métallique, je m'entendis appelé par mon nom. Quelqu'un courait derrière moi, tentant de me rattraper: "Monsieur Calystee! Monsieur Calystee! (vous n'imaginiez tout de même pas que j'allais mettre mon vrai nom!) Monsieur Calystee!". Un ancien élève qui m'avait aperçu par les baies vitrées et qui voulait me retrouver.
Quel plaisir, quelle joie! Ainsi, Benoît, à vingt-cinq ans, était sorti d'un amphi en plein cours, pour venir serrer la main, dix ans après leur dernière rencontre, à son "vieux" prof de latin! Je le reconnus tout de suite, mais sans être capable de préciser son nom.
Ensuite, bien sûr, la conversation fusa. A ma décharge, lui aussi semble bavard, et surtout avide de se dire. C'est cela qui m'a le plus touché: que représentons-nous donc pour eux, les élèves, nous les profs, pour que des années après, ils viennent nous confier des réalités intimes que même leurs parents parfois ne connaissent pas?
Je l'ai déjà dit: responsabilité énorme, trésor inestimable que nous tenons entre nos mains et dont certains d'entre nous ne semblent même pas percevoir la valeur, voire l'existence.
Pour Benoît, l'histoire est compliquée. D'abord dire que ce n'est pas un élève qui m'a marqué. Je l'ai reconnu à sa petit taille, à son air de foncer toujours dans quelque chose, le cou baissé comme un jeune taureau. Mais quid des résultats scolaires? Pas un excellent élève, en tout cas, ni un cancre, sinon je m'en serais bien mieux souvenu. Dire ensuite que, même s'il poursuit un cursus universitaire scientifique, c'est un artiste, un poète, un être qui m'a l'air écorché vif: il peint, il photographie, il aime la musique (c'est Mozart qui l'a remis debout), il lit, de la poésie et de la philosophie surtout.
Parti pour ses études en Belgique, il y rencontra (ou y fut suivi, je ne sais plus) par une jeune fille, une napolitaine, dont il tomba amoureux. Mais, apparemment en même temps, se développa chez lui une espèce de paranoïa qui lui fit imaginer que tous lui en voulaient, que tous le trompaient, qu'il était le dernier des derniers. Le pic fut atteint lors d'un séjour à Naples où il fut pris d'une bouffée délirante et tenta de s'égorger à l'aide d'un couteau de cuisine.
Depuis, la napolitaine s'est éloignée et lui a été pris en charge par un psychiâtre qu'il voit encore assez souvent. Le garçon que j'avais devant moi me racontant sa vie était en train, en parlant, de se battre contre lui-même. Il avait la tête baissée, je l'ai dit, à la manière d'un taurillon, et levait parfois les yeux vers moi, des yeux au bord des larmes, pour voir si je suivais, s'il ne m'ennuyait pas. J'étais estomaqué. Pourquoi moi? Son prof de latin, même pas de français?
Pour la première fois de ma vie, j'ai donné sans réfléchir mon numéro de téléphone à un de mes anciens élèves. Il doit m'appeler en début de semaine prochaine, pour que nous nous retrouvions autour d'un verre.
J'imagine qu'il a encore des milliers de choses à me raconter, en particulier toute sa passion pour l'écrit, la musique et la peinture. Je tâcherai d'être une oreille attentive et surtout de ne pas trop intervenir, de ne pas trop interrompre. Je m'en voudrais de le bloquer dans sa volonté de déverser ce qu'il a de trop en lui. Ne pas oublier non plus que je ne suis pas psy., et que la vanité tirée d'avoir été choisi comme confident ne doit pas me faire perdre de vue qu'il ne s'agit pas d'une fiction mais bel et bien d'un être de chair et de sang qui souffre, ou qui a souffert, et qui a encore besoin sans doute d'une aide appropriée, que je ne représente peut-être pas.
Ayant retraversé le boulevard, j'errai un instant au milieu des travaux de voirie qui défigurent cette partie du campus avant de repérer un bâtiment de béton aux lignes architecturales intéressantes (pour moi, bien sûr!). Sans hésiter, j'empruntai l'escalier métallique de secours afin de mieux appréhender les possibilités de prises intéressantes. Par les baies vitrées, je voyais parfaitement le cours qui se déroulait dans la salle, les élèves, des étudiants majoritairement mâles, et le professeur, une jeune femme à l'allure sévère. Certains des potaches me remarquèrent et commencèrent à sourire. Je ne m'éternisai pas, sachant trop bien comme la concentration est importante en classe et parfois difficile à obtenir.Alors que je m'éloignai, attiré par le reflet du soleil déclinant sur une façade métallique, je m'entendis appelé par mon nom. Quelqu'un courait derrière moi, tentant de me rattraper: "Monsieur Calystee! Monsieur Calystee! (vous n'imaginiez tout de même pas que j'allais mettre mon vrai nom!) Monsieur Calystee!". Un ancien élève qui m'avait aperçu par les baies vitrées et qui voulait me retrouver.
Quel plaisir, quelle joie! Ainsi, Benoît, à vingt-cinq ans, était sorti d'un amphi en plein cours, pour venir serrer la main, dix ans après leur dernière rencontre, à son "vieux" prof de latin! Je le reconnus tout de suite, mais sans être capable de préciser son nom.
Ensuite, bien sûr, la conversation fusa. A ma décharge, lui aussi semble bavard, et surtout avide de se dire. C'est cela qui m'a le plus touché: que représentons-nous donc pour eux, les élèves, nous les profs, pour que des années après, ils viennent nous confier des réalités intimes que même leurs parents parfois ne connaissent pas?Je l'ai déjà dit: responsabilité énorme, trésor inestimable que nous tenons entre nos mains et dont certains d'entre nous ne semblent même pas percevoir la valeur, voire l'existence.
Pour Benoît, l'histoire est compliquée. D'abord dire que ce n'est pas un élève qui m'a marqué. Je l'ai reconnu à sa petit taille, à son air de foncer toujours dans quelque chose, le cou baissé comme un jeune taureau. Mais quid des résultats scolaires? Pas un excellent élève, en tout cas, ni un cancre, sinon je m'en serais bien mieux souvenu. Dire ensuite que, même s'il poursuit un cursus universitaire scientifique, c'est un artiste, un poète, un être qui m'a l'air écorché vif: il peint, il photographie, il aime la musique (c'est Mozart qui l'a remis debout), il lit, de la poésie et de la philosophie surtout.
Parti pour ses études en Belgique, il y rencontra (ou y fut suivi, je ne sais plus) par une jeune fille, une napolitaine, dont il tomba amoureux. Mais, apparemment en même temps, se développa chez lui une espèce de paranoïa qui lui fit imaginer que tous lui en voulaient, que tous le trompaient, qu'il était le dernier des derniers. Le pic fut atteint lors d'un séjour à Naples où il fut pris d'une bouffée délirante et tenta de s'égorger à l'aide d'un couteau de cuisine.
Depuis, la napolitaine s'est éloignée et lui a été pris en charge par un psychiâtre qu'il voit encore assez souvent. Le garçon que j'avais devant moi me racontant sa vie était en train, en parlant, de se battre contre lui-même. Il avait la tête baissée, je l'ai dit, à la manière d'un taurillon, et levait parfois les yeux vers moi, des yeux au bord des larmes, pour voir si je suivais, s'il ne m'ennuyait pas. J'étais estomaqué. Pourquoi moi? Son prof de latin, même pas de français? Pour la première fois de ma vie, j'ai donné sans réfléchir mon numéro de téléphone à un de mes anciens élèves. Il doit m'appeler en début de semaine prochaine, pour que nous nous retrouvions autour d'un verre.
J'imagine qu'il a encore des milliers de choses à me raconter, en particulier toute sa passion pour l'écrit, la musique et la peinture. Je tâcherai d'être une oreille attentive et surtout de ne pas trop intervenir, de ne pas trop interrompre. Je m'en voudrais de le bloquer dans sa volonté de déverser ce qu'il a de trop en lui. Ne pas oublier non plus que je ne suis pas psy., et que la vanité tirée d'avoir été choisi comme confident ne doit pas me faire perdre de vue qu'il ne s'agit pas d'une fiction mais bel et bien d'un être de chair et de sang qui souffre, ou qui a souffert, et qui a encore besoin sans doute d'une aide appropriée, que je ne représente peut-être pas.
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