lundi 18 août 2008

Pensées.

Il y a comme une grossièreté et quelque dépravation à dire:"J'ai préféré me comporter franchement avec toi." Homme, que fais-tu? Il ne faut pas commencer par affirmer cela. La chose d'elle-même le déclarera. Elle doit être écrite sur ton front; ta voix doit aussitôt l'exprimer; tes yeux doivent aussitôt la montrer, à l'instar de l'aimé qui connaît aussitôt, dans le regard de ses amants, tout ce qu'ils éprouvent. En un mot, il faut que l'homme droit et honnête ressemble à l'homme qui sent le bouc, en sorte que quiconque s'approche de lui sente dès l'abord, qu'il le veuille ou non, ce qu'il en est. La recherche de la simplicité est un coutelas. Rien n'est plus odieux qu'une amitié de loup. Évite ce vice avant tous. L'homme de bien, l'homme droit, bienveillant, portent ces qualités dans leurs yeux, et elles n'échappent point.
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre XI, XV.
(Trad. de Mario Meunier.)

L'expérience du siècle.

La journée a passé encore plus rapidement que les précédentes. Pourtant, je ne m'étais pas levé trop tard. Mais, après la douche, au moment de partir courir à Miribel, coup de fil de J. qui rentre de vacances. Plus exactement, il venait de reprendre le boulot, doucement apparemment. Nous avons passé un long et bon moment au téléphone, en gardant pour demain, puisqu'il vient déjeuner ici à midi.

Tour du lac. Trempette rapide dans une eau bien trop froide et encombrée de déchets d'algues et de feuillages. Vent fort mais agréablement tiède. Je me suis endormi. Je n'ai pas senti le soleil taper fort. Ce soir, si je rougissais, personne ne s'en apercevrait. Repas rapide. Sieste. Mise en cartons de livres et vêtements à donner. Puis l'expérience du siècle.

Un ami de Polemos (voir colonne de droite) a confectionné en direct sous l'oeil de sa caméra un crumble aux pommes qui m'avait l'air fort appétissant. Alors je me suis lancé. J'avais les pommes, le sucre, la farine, le beurre. Pourquoi hésiter?

Bon d'accord, la vidéo n'était pas très précise sur les quantités, sur la force du feu sous la poêle ni sur les temps de cuisson, petits détails qui, tout de même, ont tendance à rassurer le néophyte que je suis. Mais je me suis senti l'âme d'un Christophe Collomb partant pour ouvrir un nouveau chemin vers les Indes. Moi, c'était le crumble façon copain de Polemos.

Au final, ai-je découvert l'Amérique? Le résultat n'est pas laid. Mais est-il bon? Réponse demain: je prends J. comme cobaye. Je crois tout de même que les morceaux de pommes ne sont pas tout à fait assez cuits. Mais quand ils se sont mis à ressembler à des pommes de terre sautées (ça, c'est vrai, je peux le confirmer), j'ai préféré arrêter la flamme.

Bon, demain je rajouterai une petite crème anglaise, pour faire glisser. Non, non, je ne sais pas faire, mais ça doit bien se trouver dans le commerce, non?

Adieu, Lili.

Emilie est morte. Emilie pas jolie. Ma tante Lili. La belle soeur de mon père.
Toute sa vie en arrière. Protestante dans une famille de catholiques. Écrasée par son époux, mon oncle, le terrible. Ce qu'elle aura eu de mieux, c'est sa vieillesse. Elle est partie, doucement, sans faire de bruit.

C'est mon cousin germain qui m'a prévenu. Il a soixante-quatre ans. Parti lui aussi depuis longtemps. Nous avons dû nous voir trois ou quatre fois dans notre vie. Nos pères ne se fréquentaient pas. Une vieille brouille familiale, absurde comme toutes les histoires de famille. Nous sommes restés longtemps au téléphone. Découverte mutuelle. Encore là, Lili fut oubliée. Il a l'idée d'organiser quelque chose à l'automne, pour que nous nous retrouvions tous. C'est vrai que les rangs commencent à être clairsemés. Pourrons-nous, dans cette réunion, parler aussi librement que tout à l'heure, au bout du fil?
Je n'aime pas les foules. Je n'y découvre personne et personne ne peut m'y deviner.

dimanche 17 août 2008

Pensées.

Raisin vert, raisin mûr, raisin sec, tout est changement, non pour ne plus être, mais pour devenir ce qui n'est pas encore.
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre XI, XXXV (citant Epictète).
(Trad. de Mario Meunier.)

Lettres à Pierre: sixième lettre.

Mon Pierre, viendras-tu à chacun de nos rendez-vous, le soir? Parfois, j'ai peur que tu ne sois pas là. Les mots te feront-ils toujours apparaître? Comme autrefois la bonne nuit souhaitée d'une chambre à l'autre, toutes portes ouvertes, était un gage de sérénité. Je sombrais. Le rite était accompli. Toi, tu veillais encore, longtemps. Quand je m'endormais sur le livre, tu venais. Je t'apercevais à peine, déposant le volume sur la tablette et recouvrant mon bras. Et la lumière s'éteignait.

Les nuits. D'amour d'abord, que la tendresse vint assagir. Notre fête n'était pas charnelle. Ma peau, j'allais la satisfaire ailleurs, jamais exultante. Frottée mais pas rassasiée. Avec toi, je gardais mes racines, ma force: le dernier bavardage, assis sur ton lit, le chien lové en rond près du chevet, le baiser effleuré, même tendresse quotidienne, jamais usée, et je regagnais ma chambre. Personne n'aurait pu m'enlever ces certitudes.

Au détour d'une page, nous échangions les phrases lues. Le chien hésitait. Il finit par dormir dans le petit hall, entre les deux. Et puis l'incantation ou ton apparition nocturne quand mes yeux se fermaient plus vite que le livre. Le matin, c'est toi qui dormais après moi. Le chien me léchait la main. La journée commençait.

Certains soirs, l'un manquait. Alors nous fermions les portes. Quand je rentrais, un rai de lumière sous la tienne, toujours. Tu m'attendais. Je te racontais ou bien je ne voulais pas te raconter et je blottissais ma fatigue un instant contre toi. Comment faisais-tu pour la faire s'alléger?

Moi, il m'arrivait de m'endormir en te guettant mais j'entendais toujours la clé dans la serrure et la fête silencieuse que le chien te donnait. Tu entrebâillais ma porte: tu dors? Et tu me racontais ton travail.

Une nuit, tu n'es pas rentré. Sommeil en pointillés avant de m'effondrer sur le matin. Quand je t'ai vu revenir, aux petites heures, j'ai découvert ta détresse. Ce matin-là, je suis devenu l'adulte. Je te rendais. C'est toi qui avais besoin de moi. J'ai essayé de porter avec toi tes angoisses, tes insomnies. Tu n'as pas voulu alourdir le bagage. Tes mots me protégeaient. Tu en as trop emprisonné en toi. Je n'ai pu te garder de la maladie.

La nuit s'est déchirée. Tu souffrais. Je t'entendais, au moindre souffle. Le chien n'était plus là. C'est moi qui voyageais d'un lit à l'autre. Je guettais le rythme de ton souffle. Heureux quand pour un instant il devenait régulier. Je t'avais encore auprès de moi.

Les quatre dernières. A la clinique. Chaleur suffocante de cet été. Etais-tu encore là? Je ne veux pas les évoquer. Toi et moi les avons partagées. Simplement la rose, blanche, avalanche, que je mettais toujours sur la table, en face de ton lit et sous laquelle tu disparus en terre.

Aujourd'hui, je dors dans ta chambre, dans ton lit. J'ai connu l'insomnie, la peau moite et froide des terreurs nocturnes. J'ai libéré mes mots. Je réapprends. Je veux vivre, pour deux. Vivre en te gardant tout près mais partir chaque jour dans le soleil pour te rapporter le soir des fruits et des branchages et des fleurs par brassées. Et tu souris, mon Pierre. Et je souris aussi.

Momentini.

- Dans la voiture, sur le trajet pour l'Ardèche, Bernard Werber à la radio. Depuis son enfance, il s'astreint à une écriture régulière, tous les jours, à la même heure. Il prétend qu'il en va de même pour les mots que pour les courses d'endurance: c'est par l'entraînement que l'on obtient des résultats, le don de départ pouvant être minime. Je ne sais qu'en penser mais son rapprochement entre écriture et course à pied me plaît. L'une et l'autre me sont devenues indispensables et je ne peux me passer d'aucune très longtemps. Et dans les deux cas, le plaisir vient du bon rythme trouvé.

- Journée chez mon frère, à la campagne, en Ardèche. Soleil et gros nuages. Il a fallu garder le pull à portée de la main. Simplicité de l'accueil. Pourquoi la vie nous a-t-elle fait passer si longtemps à côté l'un de l'autre? Après le repas, je suis le seul à faire la sieste, dans le jardin. Les autres se lancent dans des jeux de société. Les yeux fermés, je les entends parler, rire, réagir aux coups de dé. Ma mère ne joue pas mais participe parfois à la conversation. Son handicap de surdité la gêne de plus en plus. Elle souffre d'en être isolée. J'ai pris quelques photos, bien sûr.

- Les Grecs ont eu de magnifiques images pour parler de la mer. Le sourire innombrable de la vague marine, dans le Prométhée enchaîné d' Eschyle, est pour moi la plus belle. Le soleil sur l'écume comme sourires au visage. Je n'en connais aucune pour nommer les nuages. Les Grecs étaient un peuple de la mer, mais levaient-ils les yeux, parfois, pour implorer leurs dieux?

samedi 16 août 2008

Pensées.

Tout est éphémère, et le fait de se souvenir, et l'objet dont on se souvient.
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre IV, XXXV.
(Trad.de Mario Meunier.)