mercredi 30 janvier 2013

Des fleurs (9) : la jonquille

"J'ai connu Émilie aux premières jonquilles...". Pendant que la France frémissait, en 68, Hugues Aufray chantait cet air-là. Dans le jardin de ma mère, cette année-là, je me souviens des roses. De jonquilles, point!

Je ne sais pas si je les aime, en tant que fleurs. Peut-être plus parce qu'elles marquent une saison, la fin de l'hiver et le début du printemps, parce qu'elles sont une sorte de repère,  comme le lilas, la pivoine ou le chrysanthème. Leur parfum n'est pas celui qui je préfère. Il ne me dérange pas, c'est tout, comme me dérange celui de leur cousin, le narcisse.

Pourtant, j'aime aller en cueillir, des sauvages, dans les sous-bois de l'Ain, avec Jean-Claude et en rapporter de gros bouquets qui ne tiennent guère. La mythologie a honoré Narcisse, Le Caravage en a fait un de ses plus beaux tableaux. On a oublié la jonquille. Mythographes, à vos plumes!

mardi 29 janvier 2013

Et puis l'autre

Et puis l'autre, le dernier, celui que j'avais oublié: le cèdre. Il nous avait été offert au Liban, à Beyrouth, lors d'une tournée de la chorale. Il avait ensuite fallu attendre une occasion solennelle pour le planter dans la grande pelouse en pente. Elle nous fut donnée par la semaine européenne que nous organisions tous les deux ans au collège.

Arrivaient dans nos murs deux élèves de chaque pays invité ainsi qu'un professeur à qui étaient proposées de nombreuses activités pour leur faire découvrir Lyon et la France. Pour ma part, avec quelques collègues, j'organisais une semaine des régions françaises avec expositions, présentations orales et dégustations de quelques spécialités. Les élèves confectionnaient d'immenses panneaux. Ça demandait un boulot fou, mais qu'est-ce que c'était intéressant et gratifiant! C'était l'époque où il se passait toujours quelque chose au collège!

Lors de cette semaine européenne, mon amie Kicou avait confectionné des galettes de terre cuite dans lesquelles un membre de chaque délégation imprimait ses mains. Elles furent ensuite installées sur le mur de l'un des bâtiments, disposées de façon à dessiner une colombe. La main grecque se cassa quelques jours après l'opération. Comme les européens étaient rentrés chez eux, ce sont mes mains qui sont encore aujourd'hui accrochées au milieu des autres.

L'arbre mit très longtemps à pousser. Lorsque l'herbe était haute, il disparaissait totalement et je craignis plusieurs fois qu'il ne soit tranché lors de la fauche. Je suis allé le voir tout à l'heure. A ma grande surprise, il mesure maintenant au moins quatre mètres de haut et se porte comme un charme (si j'ose dire!).

Quant au voyage au Liban en question, il me laissa une impression très mitigée: admiration devant la beauté du pays et des sites, mais beaucoup plus de réserve face à ses habitants, richissimes maronites que la guerre qui venait à peine de se terminer n'avait pas empêchés de faire fructifier leur biens considérables. Mais ceci est une autre histoire...

lundi 28 janvier 2013

Des amis muets

Seul, ce soir, à fumer ma cigarette dans le parc, je me demandais ce qui me manquerait le plus lorsque je quitterais le collège. La réponse était devant mon nez: ce sont les arbres. J'en connais beaucoup, les plus importants, ceux qui ont une histoire avec moi, ceux qui sont encore là et ceux qui ont disparu depuis mon arrivée.

D'abord l'énorme tilleul de la cour dite de la Croix (bien que, personnellement, je n'y aie jamais vu quoi que ce soit qui y ressemble!), un très vieil arbre sans doute, dont le tronc était impressionnant. Il y a quelques années, il a fallu le couper car il était devenu dangereux. J'ai regretté ce solitaire dont le feuillage d'automne tranchait si bellement avec la vigne vierge accrochée aux murs du couvent qui, elle aussi, a disparu.

Le ginkgo biloba également, derrière le bâtiment des sœurs, tout aussi vénérable de par son âge, dont je prenais soin de ne pas fouler du pied les fruits à l'odeur nauséabonde. Je me demande pourtant si ce n'est pas celui-ci qui va le plus me manquer parce qu'on ne s'attendait pas à le trouver là. Qui l'a planté ? Je ne le saurai jamais.

Les sapins aussi, deux ou trois, parce qu'ils me rappellent ma campagne natale et les forêts du Pilat et qu'ils fournissent, l'été, une ombre appréciable où garer sa voiture (pas comme ce deuxième tilleul qui, pendant un de mes voyages d'un mois en Russie avec la chorale, recouvrit mon pare-brise et ma carrosserie d'une couche si épaisse de "résine" que j'eus toutes les peines du monde à m'en défaire.

Le houx, qui a bien grandi depuis mon arrivée, et auquel, chaque hiver, je prélevais quelques branches pour décorer les tables de Noël.

Le lilas qui me permit pendant de nombreux printemps d'avoir de magnifiques bouquets odorants dans mon appartement, tout ceci, bien sûr, avec l'autorisation des religieuses.

L'arbre dont j'ignore le nom, planté pour commémorer le passage chez nous d'un directeur adjoint mort trop vite d'une leucémie foudroyante. Il avait l'habitude de m'appeler "peigne-à-boeufs", ce qui dénotait chez cet être bourru une grande tendresse rentrée. La dernière fois que je le vis, il m'enlaça en me disant que j'étais son fils adoptif. Bien peu de mes collègues d'aujourd'hui, trop jeunes, l'ont connu.

Le seringa, ou jasmin des poètes, qui embaumait.

Les marronniers de la cour  du même nom qui, en saison, fournissent tout ce qu'il faut pour les jeux des élèves.

Et puis les vieux cerisiers, bien alignés le long d'une allée, aux troncs tordus et rugueux, dont les sœurs ramassaient les quelques fruits restant après le passage des élèves (et des enseignants!). Près de l'un d'eux, il y a la statue d'une sainte montrant le chemin à une jeune élève. En face, autrefois, existait un banc de pierre un peu branlant où, après le déjeuner, nous allions nous asseoir pour nous détendre et profiter du calme et du paysage.

Oui, sans conteste, ce sont bien ces amis muets que je regretterai le plus

dimanche 27 janvier 2013

Méli-mélo

La Ligue des dames pour le transfert de la papauté aux Amériques

Merci, Jérôme, de m'avoir conseillé La Ligue des dames pour le transfert de la papauté aux Amériques. J'ai éprouvé un immense plaisir en lisant ces trois nouvelles, les deux premières, les plus courtes, en particulier. J'ai déjà dit que toutes avaient, en partie, pour cadre la ville de Venise et ses environs immédiats comme la Riviera del Brenta, ce petit coin de paradis où se côtoient tant de villas palladiennes.

Le plaisir vient autant des sujets choisis, que je vous laisse découvrir, que de l'élégance et de la légèreté du style. Je ne connaissais pas cet auteur italien, Aldo Alberti, et ne sais pas s'il a publié d'autres livres que ce recueil paru dans les années 80. Mais je vous assure que c'est un livre à découvrir.
(Aldo Alberti, La Ligue des dames pour le transfert de la papauté aux Amériques. Ed. Viviane Hamy. Trad. de Jocelyne Sephord et René Marx.)

samedi 26 janvier 2013

Vingt ans

" J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. "  Tout le monde connaît l'incipit de l'ouvrage de  Paul Nizan, Aden Arabie, qui le rendit célèbre. Pour préciser ma pensée suite aux commentaires de Karagar et de La Plume sur le billet précédent, je dirais que je partage entièrement cette assertion.

Ma phrase ("Mais qui, a vingt ans, n'a pas de succès?") ne signifie en rien que j'étais heureux et épanoui à cet âge-là. Je crus l'être un moment. Qui n'est pas heureux de voir des regards se détourner pour l'observer, surtout lorsque l'on est aussi peu sûr de soi que je l'étais à l'époque ? Qui ne croirait pas, dans la naïveté qui n'a pas disparu après l'adolescence, à toutes ces paroles flatteuses et énamourées ? Étant, dans mes premiers mois à Lyon, totalement seul, perturbé par la mort de ma petite sœur, j'étais une proie d'autant plus facile pour les bonimenteurs plus intéressés par le galbe rebondi de ma chute de reins, ou d'autres réalités plus intimes mais uniquement physiques, que par le besoin de reconnaissance et de tendresse qui me taraudait.

Le bonheur que je connus à l'époque n'était qu'un semblant de bonheur, un étourdissement journalier que me procuraient des conquêtes faciles mais sans lendemain pour la plupart. Et lorsque je me rendis compte de la vacuité de ces rencontres, lorsque je compris que j'étais, pour ces hommes, totalement interchangeable, un objet passager de plaisir, une source de gloriole d'avoir mis dans son lit quelqu'un d'aussi jeune, un corps et rien d'autre, j'en conçus une immense tristesse. Je me sentis perverti et sale, alors que les gens de mon âge qui m'entouraient me semblaient, eux, encore pleins d'espérance et de rêves.

C'est à ce moment-là que j'eus l'idée, pour la seule fois de ma vie, de me suicider. La rencontre avec Pierre vint à point nommé pour m'empêcher de passer à l'acte. Yvon, lui, n'eut pas cette chance. Il me fallut des années pour remonter la pente, pour retrouver une certaine estime de moi et pour considérer la vie autrement que comme un marché de dupes.

Que m'en reste-t-il aujourd'hui ? Une profonde allergie pour le factice, pour la fête à tout prix, pour les ghettos et pour tout ce qui n'est pas vrai. Ce n'est pas toujours plus facile à vivre mais, au moins, je suis le chemin que je me suis tracé, le seul qui me convienne.

vendredi 25 janvier 2013

Oderint dum metuant!

Lorsque je suis entré à l'université, je n'en menais pas large. C'était la première fois que je quittais vraiment ma famille (même si j'en avais fait le choix et que cela m'ouvre, croyais-je, bien des horizons),  je devais loger dans une petite chambre en cité universitaire alors que j'étais habitué à de grands espaces (même si pas toujours confortables) et surtout je venais dans la grande ville "ennemie". Comment allais-je me dépêtrer de toutes ces nouveautés?

Mes compagnons de fac (mes compagnes, devrais-je dire, car, en Lettres Classiques, on comptait un garçon pour une dizaine de filles, demoiselles, j'en fis vite la constatation, venues là en attendant le mariage le plus avantageux possible et fréquentant davantage le milieu vétérinaire ou médical) étaient, pour la plupart, issus du bon milieu bourgeois lyonnais qui ne brille pas, au début, par la qualité de son accueil. Je fréquentai donc, les premiers mois, des apatrides comme moi, venus des quatre coins de Rhône-Alpes et même d'un peu plus loin. Il me fallut plusieurs années pour m'introduire enfin dans le saint des saints.

La solution pour laquelle j'optai fut celle du masque. J'en avais déjà expérimenté les avantages au lycée, où j'étais un des rares fils d'ouvriers. Le masque de l'extrême froideur et du plus total détachement. Ce masque, accompagné de résultats scolaires excellents, firent que l'on me craignit mais que l'on me respecta, à l'instar de cet empereur romain qui avait fait de cette phrase son idéal de règne. J'étais seul mais j'avais choisi cette solitude et je n'aurais jamais accepté de m'en plaindre.

Je connus rapidement une grande déception: les professeurs qui m'enseignaient le français n'avaient pas la qualité de ceux du lycée que je venais de quitter. Beaucoup n'approfondissaient guère leur enseignement et ceux, rares, qui le travaillaient, ne nous proposaient l'étude que d'auteurs à la mode et qui, moi, ne m'intéressaient pas. Heureusement, en latin et en grec, j'eus affaire à des puits de science qui, loin de se prendre au sérieux, nous faisaient partager le plaisir de la connaissance.

Lorsque je quittai la cité universitaire pour intégrer une communauté de clercs (ou d'anciens clercs),  je découvris un univers autre que celui, exclusif, des livres, un monde s'ouvrit à moi (en plus de celui que m'offrait la tendreté de mes vingt ans. Mais qui, à vingt ans, n'a pas de succès?) et le masque disparut pour quelque temps.

Et puis vint le moment de chercher du travail. J'en trouvai dans ce centre scolaire où j'enseigne encore aujourd'hui. A l'époque, l'établissement accueillait en majorité des enfants de cette grande bourgeoisie lyonnaise que j'avais appris à connaître au moment de mes Humanités. Le masque abandonné n'était pas encore très loin, je le repris immédiatement, ce qui me valut très vite une réputation de "petit con prétentieux" (c'est une de mes collègues, devenue plus tard une amie, qui me le dit, quelques années après). Mais, là encore, je fus sauvé par le sérieux que je mettais dans mon métier.

Aujourd'hui que je vais quitter l'enseignement, je regarde toutes ces étapes avec un certain sourire et, malgré tout, une certaine tendresse. Il m'avait bien fallu passer par toutes ces étapes pour devenir, enfin, adulte. Beaucoup ont su aller au-delà de l'apparence et m'ont ainsi aidé à mettre définitivement le masque encombrant au rencart. Mais que j'ai dû souvent leur paraître ridicule! Ils m'ont en tout cas, appris à sourire et à ne plus avoir peur.