mardi 5 juillet 2011

Et un peu de musique, ça vous dirait ? (24)

Henry Tachan " Les Z hommes "

A la manière de (suite.5)

J'enchaînai:
- Je suis retourné au domicile des Stonehill. Victoria était absente. J'ai parlé avec la gouvernante. Elle m'a dit qu'hier après-midi, le jour du drame, William était rentré à la maison en début d'après-midi et qu'il ne paraissait pas très bien. Selon elle, il semblait souffrir d'une maladie intestinale hivernale, probablement due au froid humide. Elle lui a proposé un thé bien chaud, il a répondu qu'il venait d'en prendre chez son frère Peter, de retour des Indes avec une excellente cargaison. Il n'avait besoin de rien, alors elle partit faire ses courses. Mrs Stonehill était chez des amies, les épouses des artistes esthètes de Chelsea et Kensington.
Aujourd'hui, alors qu'elle nettoyait le bureau de William, la gouvernante a remarqué que le turban rajpoute de Monsieur n'était plus dans le tiroir où il le rangeait habituellement. Elle semblait très ennuyée et a signalé le fait à Mrs Stonehill. Celle-ci n'y a attaché aucune importance et lui a répondu qu'il l'avait probablement rangé ailleurs. La gouvernante affirme que ce turban, serti d'un gros rubis, a une grande valeur. C'est un cadeau que le Maharana de Jodaïpur a fait à Monsieur en signe d'amitié et de respect. Le fils du Maharana fait actuellement ses études supérieures à Londres, au Royal Collège.
A part cela, elle déclare n'avoir vu personne. A son retour, elle est restée à l'office et n'est pas allée au premier étage. Peu de temps après, Victoria Stonehill est rentrée à son domicile. Elle est montée à l'étage pour rejoindre son mari dans le bureau. C'est à cet instant que ses cris ont alerté la gouvernante.
En dernier lieu, je me suis rendu au Chelsea Royal Hospital. J'ai dialogué avec des confrères médecins à propos des symptômes de maladies infectieuses affectant le système digestif et de ceux des empoisonnements. Ils peuvent être ressemblants et trompeurs. Alors, j'ai longuement consulté les archives. De nombreux cas cliniques troublants ont été recensés, surtout en hiver. Certains de ces cas ont entraîné la mort des patients. D'ailleurs certains d'entre eux étaient peintres. Il serait fort probable que l'utilisation de telles peintures dans les maisons, et sur de grandes surfaces, serait nocive pour la santé, selon l'avis de certains médecins. Cependant la preuve scientifique reste à établir. Donc, selon mon hypothèse, il se trouve que William Stonehill pourrait fort bien avoir présenté des symptômes d'intoxication chronique au gaz d'arsenic. Il respirait cet air nocif tous les jours, à petites doses mais, avec le temps, l'accumulation a pu lui être fatale. Il passait beaucoup de temps dans cette pièce mal aérée, et l'hiver est particulièrement froid et humide. D'après la gouvernante, il semble qu'il ait eu mal au ventre avec des vomissements et des diarrhées, plusieurs fois les jours précédents. La feuille de mots incohérents que vous avez vue sur son bureau indique qu'il délirait probablement hier. Tous ces symptômes peuvent évoquer le diagnostic d'empoisonnement à l'arsenic. Dans un état délirant et de stress intense surajouté, il se serait pendu lui-même. D'ailleurs, son épouse ne semblait pas l'avoir beaucoup soutenu dans l'épreuve.

S'agissait-il d'un malheureux concours de circonstances ou d'une ruse perfide d'épouse cupide? Le choix de la couleur vert émeraude faisait-il partie d'une machination criminelle ou était-il non intentionnel? Ce point d'ombre restait à éclaircir. Tout semblait concorder et le puzzle s'assemblait. Le mobile du crime? L'héritage. Victoria devenait ainsi l'une des plus jeunes et des plus riches veuves d'Angleterre. La belle épouse avait-elle un amant ou un prétendant? Un peintre peut-être, le mari d'une amie? Allais-je, pour une fois, résoudre l'énigme et réussir un magistral coup d'échecs avant mon ami, le célèbre détective?

La piste que je lui proposais, bien que très inhabituelle, n'était pas à écarter, me répliqua Holmes. Il fut satisfait de la manière dont j'avais conduit ma mission et me félicita même pour toutes les informations que j'avais recueillies: celles-ci allaient nous permettre d'explorer immédiatement.... une autre piste.
Je pressentis alors que mon espoir secret ne tarderait pas à s'évaporer. La réponse ne se fit pas attendre. A son tour, il me présenta le fruit de ses recherches.
- Tout d'abord, je me suis rendu à Scotland Yard. Le commissaire Lestrade affirme n'avoir rien remarqué de suspect: aucun signe d'infraction, aucun désordre pouvant évoquer une lutte ou un cambriolage. Mrs Stonehill n' d'ailleurs pas déclaré de disparition d'objets.
J'ai pu me rendre à la morgue. La corde et les vêtements de la victime s'y trouvaient encore. Le médecin légiste avait déjà examiné le corps. Il avait effectué aussi quelques prélèvements. Tout comme vous, j'ai pensé à l'arsenic. J'ai donné les cheveux blonds prélevés sur le tapis à l'éminent chimiste du département de la police scientifique de Scotland Yard. Ce sont bien ceux de la victime. Ensuite les analyses ont été faites sur ces cheveux et sur les prélèvements réalisés par le légiste. Il s'avère que le test chimique affirme que l'arsenic n'est pas la cause du décès.

J'écoutais Holmes attentivement. La piste de l'empoisonnement chronique ou aigu à l'arsenic s'effondrait. Les tests chimiques détecteurs d'arsenic, disponibles depuis 1836, aidaient les enquêteurs à ne pas ou à ne plus laisser un crime impuni.
- Nous avons probablement affaire à un autre poison, similaire mais indétectable par les tests chimiques actuels, ce qui complique la tâche, dis-je alors, déçu.
- Élémentaire mon cher Watson! Un nouveau poison, la Najanarius peut-être bien, mais, pour prouver qu'il a tué William Stonehill, il faut le trouver, ce poison! conclut-il.
- Mais qui est l'assassin? Et quel est le mobile du crime selon vous? ajoutai-je.
- J'ai ma petite idée. Nous devons faire vite avant que les coupables ne fassent disparaître les pièces à conviction et qu'ils ne disparaissent eux-mêmes. Venez, je vous prie, nous allons nous joindre au commissaire Lestrade pour la perquisition prévue dans une demi-heure.
.....

Le vélo, Confluence et moi

J'ai repris aujourd'hui, vacances obligent, deux vieilles habitudes abandonnées depuis déjà quelques temps: le transport en vélo de la ville, ce qui m'a permis de constater que les bornes avaient été améliorées dans le sens de la modernité, et la visite, appareil photos en main, d'un quartier de la ville. Seule la chaleur intense a un peu amoindri mon plaisir.

Cet après-midi, c'est vers le quartier de Confluence que m'a emmené le vélo, un ensemble de constructions neuves derrière la gare de Perrache qui remplacent, sur cette langue de terre au bout de laquelle Rhône et Saône se réunissent, des bâtisses plutôt vétustes et à la réputation peu assurée.

Outre des immeubles d'habitation au prix du mètre carré prohibitif, on peut maintenant y voir les nouveaux locaux du Progrès, le journal de Lyon, et la toute récente implantation de la Région Rhône-Alpes, construction moderniste dont certains "détails" sont déjà à reprendre par les entreprises un peu trop pressées, sans doute, de finir leur travail: problème d'étanchéité, stores dangereux, fenêtres brisées et ascenseurs en panne entre autres. S'y tient pour quelques temps (jusqu'à fin Août) une exposition intitulée Jeux de Paysages qui, franchement, n'a rien d'inoubliable.

Les travaux, de voirie comme d'aménagement immobilier, sont loin d'être terminés et l'on a encore du mal, dans certains secteurs, à imaginer ce que cela deviendra dans les années à venir. Seule la darse a presque bonne allure avec, déjà, quelques petits bateaux à l'attache. Finalement, le plus beau, c'est ce qui n'a pas changé: la vue, depuis le bord de Saône du quai Jean-Jacques Rousseau, de l'autre côté et la colline de Sainte-Foy avec sa verdure et ses grandes maisons bourgeoises d'un autre siècle.

lundi 4 juillet 2011

A la manière de (suite.4)

Dès notre retour au 221 b Baker Street, Holmes s'installa confortablement dans le salon et me donna sa version des faits:
- Mon cher Watson, voici un bref résumé de notre inspection sur les lieux du drame.

Il prit une profonde inspiration et commença:
- J'ai découvert, près de l'échelle, un bouton de manchette en argent gravé d'un signe hindou. Une tache d'encre noire était visible sur le tapis, à gauche, sous le bureau. La marque ronde, décolorée, sur le bord gauche du bureau, est certainement due au fait que Lord Stonehill posait sa tasse de thé toujours au même endroit. Cela indique qu'il était maniaque et gaucher. J'ai également fait un constat troublant: au milieu des relevés bancaires, il y avait une feuille, écrite à l'encre noire, avec une tache d'encre. Elle était remplie de mots sans lien les uns avec les autres. Le texte était incohérent. De plus, j'ai constaté la présence de nombreux cheveux sur le tapis persan.
- Ceci est effectivement fort surprenant et intéressant, lui dis-je respectueusement.

Il réfléchit un long moment et annonça finalement:
- Mon ami, il nous manque de nombreuses précisions et de nombreux indices. Pourriez-vous faire quelques petites recherches pour moi?

J'acquiesçai:
- Oui, sans hésitation! et il commença à me donner ses directives:
- Tout d'abord, allez à Chelsea, dans le quartier des peintres pour recueillir des informations sur les peintures utilisées dans le bureau. Ciblez les peintres décorateurs et les artistes des mouvements Esthète et Impressionniste. Pendant ce temps, j'irai à Scotland Yard voir le commissaire Lestrade pour l'interroger sur ce qu'il a constaté. Puis je me rendrai à la banque pour recueillir des renseignements auprès des collègues du défunt. A la suite de cela, j'irai trouver le beau-frère de notre cliente. Rendez-vous ici pour l'heure du thé. disons à seize heures trente.

Puis il se redressa vivement de son fauteuil et sortit en trombe pour enquêter sur ce curieux décès. J'étais intrigué et heureux qu'il me confie cette mission, sans vraiment comprendre ce que j'allais chercher. Je sortis rapidement de la maison. Dehors, le brouillard dense et pénétrant me contraignit à réduire l'allure. L'atmosphère des rues était sinistre. Je décidai donc d'utiliser le nouveau mode de transport londonien que j'appréciais peu: la circulation souterraine. Ce jour-là, cette année-là, pour la première fois, je fus content de m'engouffrer dans la station de métro Baker Street, inaugurée en 1863.

Mes recherches furent longues mais efficaces. Je rejoignis le 221b Baker Street à l'heure convenue, impatient de faire part de mes découvertes à Holmes. J'étais certain d'avoir bien accompli ma mission. Lui était déjà de retour. Il jouait un air joyeux de violon dans le salon. Visiblement, il semblait enjoué et satisfait lui-même de ses investigations. Il remarqua tout de suite mon empressement à le rejoindre et me lança d'un ton joyeux:
- Alors, mon cher Watson, détaillez-moi vite les éléments intéressants que vous avez pu récolter.
J'étais ravi de son invitation à prendre la parole le premier:
- Volontiers, mon cher ami, je vais vous résumer l'essentiel de ma fructueuse recherche. Je suis impatient d'entendre ensuite la synthèse de la vôtre qui semble l'avoir été tout autant, dis-je avec un large sourire.

Sherlock Holmes m'adressa un regard rieur et malicieux mais il demeura silencieux. Je m'installai dans le fauteuil face à lui pour tout raconter:
- En premier lieu, à Chelsea, j'ai rencontré Tim Jodis, le célèbre artiste londonien qui a fait la décoration de la maison des Stonehill. Victoria Stonehill lui avait demandé de rénover toutes les peintures murales du bureau de son mari, il y a un peu plus d'un an. William était un grand amateur d'art et un collectionneur passionné. Il était le mécène d'artistes esthètes en vogue. De plus, il a participé au financement de leur galerie d'exposition. Ces personnes ne semblent avoir aucun intérêt à le supprimer, de toute évidence.
Ensuie, je suis allé au Victoria et Albert Museum. J'ai obtenu un entretien avec le directeur et conservateur du Département des Antiquités, le professeur Dukety-Jones. Cet archéologue m'a donné de précieuses informations sur les pigments composant les peintures de l'Antiquité, de la Renaissance, et sur ceux utilisés par les artistes esthètes et impressionnistes. Ces peintres boudent les nouvelles peintures chimiques, ils préfèrent l'usage des peintures plus traditionnelles, aux couleurs vives et chatoyantes, pour exprimer leur art. Ainsi le blanc contient du plomb, le rouge vermillon du sulfure mercurique et le vert de Paris, appelé vert émeraude, de l'arsenic. Comme vous le savez, ce poison mortel, surnommé"la poudre de succession", est efficace et radical pour se débarrasser de ses rivaux. De nombreux cas dans l'Histoire en témoignent. Le bureau de William Stonehill est donc presque entièrement recouvert d'une peinture vert émeraude contenant de l'arsenic. Le point intéressant est celui-ci: l'humidité et les moisissures altèrent la peinture verte et, par un phénomène physico-chimique, l'arsenic se transforme alors en gaz, en "vertes" vapeurs d'arsenic. Plus le taux d'humidité est important et plus le vert devient brillant.

Holmes m'écouta avec attention. Il demeura impassible et je m'imaginai qu'il recoupait toutes ces informations avec les siennes. L'enquête avançait vite, j'en étais sûr. Il me fit signe de reprendre la parole.
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Et un peu de musique, ça vous dirait? (23)

Léo Ferré - L'étang chimérique

La Sorcière

Au moment du déjeuner, aujourd'hui, j'ai entendu par hasard la plus grande partie d'une émission de France Inter passant après le journal de treize heures et qui s'intitule, je crois, Deux mille ans d'Histoire: une rediffusion du mois d'avril consacrée à Jules Michelet. Passionnant d'un bout à l'autre. Outre le fait que j'ai appris sur lui beaucoup de choses que je ne connaissais pas; j'ai eu un plaisir immense à réentendre parler d'un livre qui a marqué mon début d'âge adulte: La Sorcière.

Acheté par hasard, ce texte assez court m'avait fasciné à l'époque car il donnait de ces femmes honnies au point d'être brûlées au Moyen-Age une vision totalement novatrice. Voici ce qu'en dit Yves Reboul, dans une analyse d'un poème de Rimbaud, Les Mains de Marie-Jeanne (1872), hymne aux femmes de la Commune:
"Que ce livre ait été une des lectures de Rimbaud, écrit Yves Reboul, je ne crois pas qu'on puisse sérieusement en douter [...]. On comprend ce qui a dû le fasciner dans ce livre, alors vieux de moins de dix ans : à travers cette figure de la sorcière, Michelet faisait le procès du christianisme, traitait à sa manière de "l'infini servage de la femme", se faisait le héraut d'une philosophie naturaliste proche de celle qu'exalte, par exemple, Soleil et Chair. La Sorcière devait donc être à ses yeux un livre de défi et de libération − sans compter que l'auteur avait été persécuté par l'Empire. Or la belladone y joue un grand rôle et surtout (ce qui est décisif) un rôle qui prête aisément à la transposition allégorique. On l'y rencontre en effet dès les premières pages et le mot y prend immédiatement sous la plume de Michelet un sens qui pourrait être la clé de sa présence dans Les Mains de Jeanne-Marie [celui de] cette plante qui permet à la sorcière de se faire la guérisseuse des "fléaux" du monde ; elle est donc une des consolantes, un poison salutaire au fond, mais devant lequel reculent l'ignorance et la superstition. Or tout dans ces représentations pouvait s'appliquer à la Commune − et donc à Marie-Jeanne qui en est la figure emblématique [...] Dans la logique du portrait que fait Michelet de la sorcière, c'est bien la Communeuse, figure métonymique de Paris insurgé, qui est la sorcière moderne puisque, comme son modèle, elle incarne la subversion de l'esprit chrétien et aussi la lutte contre l'infinie oppression de la Femme, à laquelle la Commune avait prétendu apporter la libération. On comprend donc le sang noir des belladones dans les paumes de Jeanne-Marie : ce sang de la plante consolante, c'est métaphoriquement le poison guérisseur de l'esprit de subversion, l'idée d'un renversement total du vieux monde, qu'avait laissé entrevoir l'insurrection parisienne" (Yves Reboul, "Jeanne-Marie la sorcière", Rimbaud 1891-1991.Champion, 1994, p.49).
Au-delà de cette tentative d'explication d'une strophe un peu hermétique d'un poème de Rimbaud, j'y ai, pour ma part, vu d'une part une réhabilitation de la femme-sorcière en tant que moteur du progrès de l'humanité face à l'immobilisme de l'église, d'autre part un hymne merveilleusement écrit, dans une langue française splendide, à l'émancipation de la femme.
Je crois qu'il est urgent de redécouvrir ce texte aujourd'hui! Comme quoi les rediffusions estivales ont parfois du bon!

dimanche 3 juillet 2011

A la manière de (suite.3)

L'attelage nous déposa à neuf heures précises, Holmes et moi, devant le 12 Kensington Road. La maison des Stonehill était une grande demeure de style victorien, dressée au milieu d'un foisonnant jardin à l'anglaise. Un superbe gazon entourait la bâtisse, tel un épais tapis de velours vert. Des petits chemins bordés de bancs et de statuettes serpentaient entre les arbres et les buissons. Le matin était glacial. Des nappes mouvantes de brouillard faisaient apparaître et disparaître la maison et le jardin, donnant à ce lieu un aspect sauvage et intriguant.
La gouvernante nous accueillit sur le perron et nous dit:
- Bonjour, Messieurs. Je présume que vous êtes Mr Holmes et le Docteur Watson. Je vais prévenir Madame que vous êtes arrivés. Je vous prie de bien vouloir patienter dans le salon en attendant sa venue.

Mrs Stonrhill arriva bientôt, toute de noir vêtue. Elle nous salua sobrement:
- Je vous remercie de votre ponctualité, Messieurs. Puis-je vous offrir une tasse de thé?

Holmes répondit d'un ton fort allègre:
- Volontiers, Madame. Et pour vous, Watson?
- Avec plaisir, merci.

Elle adressa un signe de la main à la gouvernante qui alla aussitôt à l'office pour préparer du thé. Notre belle hôtesse reprit la conversation d'un ton anxieux:
- Avez-vous quelque idée nouvelle sur la mort de mon mari, Monsieur Holmes?
- J'envisage plusieurs hypothèses, Madame, mais l'inspection du bureau et de la maison, à la recherche d'indices, sera déterminante pour la suite de l'enquête. Mais.... ne prenez-vous pas de thé?

Elle poussa un soupir:
- Non. Mon mari en était grand amateur; moi, je n'ai jamais réussi à l'apprécier, je préfère le café. j'adore l'odeur du café!

Après avoir bu quelques gorgées, Holmes avoua:
- Ce thé est excellent. Ne serait-ce pas là un thé indien? ajouta-t-il en reposant délicatement sa tasse de porcelaine dans la soucoupe.
- C'est exact. Le frère de mon mari, Peter Stonehill, est producteur de thé en Inde, non loin de Darjeeling. Producteur et importateur. Il est propriétaire du magasin le plus couru de la cité. Il est de retour à Londres depuis peu. Il ne manque jamais de nous en offrir à chacun de ses retours. Mais nous ne l'avons pas encore revu.
- Votre mari et lui n'avaient-ils pas de points de désaccord?
- A ma connaissance, non. Ils se chamaillaient souvent quand ils étaient jeunes, mais c'est de l'histoire ancienne.

Puis la charmante veuve se leva et nous pria de la suivre au premier étage de la demeure, dans le cabinet de travail de William, son défunt mari.

En face d'un grand escalier, la porte s'ouvrait sur le lieu de la tragédie. La pièce était relativement petite. L'ameublement, sobre et raffiné, comprenait, au centre, un grand bureau en acajou sur lequel étaient éparpillées des feuilles de comptes et des relevés bancaires. Derrière le bureau trônait un superbe fauteuil de velours rouge. Une splendide bibliothèque remplie d'ouvrages rares couvrait le plus large pan de mur. Une grande fenêtre donnant sur le jardin diffusait la pâle lumière hivernale. Les murs peints en vert émeraude étaient parsemés de motifs représentant des roses rouges, des lys blancs et des plumes de paon. Le parquet était recouvert d'un épais tapis persan. De grosses poutres en bois étayaient le plafond. Des tableaux de maîtres et divers objets décoratifs agrémentaient la pièce. Le vert et le rouge étaient les couleurs dominantes du petit mais cossu bureau de William Stonehill.

Sherlock Holmes tapota fébrilement les poches de son trench coat, son regard vif et rapide scruta la pièce en tous sens. . Il entra finalement dans le bureau d'une grand enjambée puis se positionna au milieu de la salle. Son visage était figé et seul son regard perçant trahissait l'intense activité cérébrale qui le submergeait. Le grand détective était là et bien là, comme revigoré après une trop longue période d'inaction. Il semblait intrigué par les murs. Puis il s'approcha du bureau qu'il examina alors avec la plus grande attention. L'encrier était ouvert. A côté, le porte-plumes était couvert d'encre séchée. La trace légèrement décolorée d'un petit cercle était visible sur le bord gauche du bureau. Mrs Stonehill semblait impressionnée par l'attitude de mon ami Holmes, elle avait l'air presque terrorisée. Je me tenais à ses côtés, immobile.

Holmes se dirigea ensuite vers la bibliothèque, il l'observa de haut en bas, de droite à gauche, puis il s'arrêta près de l'échelle, tête baissée. Pas une parole ne lui échappait, le silence était pesant. Soudain, il prit à terre quelque chose d'invisible à mes yeux et le glissa dans sa poche. Puis il déplaça l'échelle vers l'endroit du plafond que Mrs Stonehill lui désignait du doigt. Il grimpa, examina la poutre à la loupe et descendit trente secondes après. Brusquement, il se retourna vers Mrs Stonehill et lui demanda d'un air évasif:
- Votre mari perdait-il ses cheveux à cause du stress ou des soucis financiers?

La veuve, fort étonnée, mit un peu de temps avant de répondre:
- Monsieur Holmes, je vous avouerais que je n'ai jamais remarqué que mon défunt mari perdait ses cheveux.

Alors Holmes hocha la tête et reprit son inspection. Le silence était pesant et seules les discrets crissements du parquet étaient audibles. Alors que je baissais les yeux, en ce lieu tragique je remarquai une tâche noire sur le tapis de soie au pied du bureau.
Après quelques instants, mon ami interrogea de nouveau l'épouse du défunt:
- Mrs Stonehill, pouvez-vous me dire qui a choisi les peintures de cette pièce?

Je fus étonné par la douceur du ton de mon ami et sa question quasi saugrenue. Après une minute de surprise, la veuve lui précisa avec un peu d'embarras:
- C'est mon époux qui a opté pour les motifs, mais c'est moi qui ai choisi les couleurs. Il les appréciait beaucoup.
- Je vous remercie, Madame, pour ces précisions, car tous les détails, aussi minimes soient-ils, ont leur importance dans une enquête, ajouta-t-il en esquissant un petit sourire du coin des lèvres.

J'adressai également un sourire réconfortant à notre hôtesse pour détendre un peu l'atmosphère, cependant je restais très perplexe.
Holmes continua son inspection. Soudainement, il reprit la parole et déclara:
- Nous vous remercions pour votre hospitalité. Nous ne voudrions pas vous importuner plus longtemps et, de surcroît, je ne pense pas que nous puissions tirer d'autres indices de ce magnifique bureau.

La veuve approuva d'un signe de la tête, sans un mot. Alors que nous sortions de ce fastueux logis, Holmes s'arrêta brusquement et demanda à Mrs Stonehill:
- S'il vous plaît, pourriez-vous m'indiquer l'adresse de votre beau-frère, Peter Stonehill?

Je crus voir un léger sourire sur les lèvres de Victoria Stonehill avant qu'elle ne réponde à mon ami:
- Il réside sur les quais de la Tamise, au 108 Millbank Embankement, près du Tate Gallery Museum, à côté de son entrepôt de thé. déclara-t-elle sur un ton qui me semblait bien joyeux pour une veuve.

Sur ce, nous la saluâmes et nous en retournâmes vers notre logis, en cab. Le trajet fut silencieux. Holmes était très concentré. Peut-être avait-il trouvé une piste intéressante.
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