lundi 18 février 2008

Blanc (presque) total.

Quand J. m'a dit l'autre jour qu'il ne connaissait pas mes rêves, je lui ai répondu que je ne rêvais pas, ou que je ne me souvenais jamais de mes rêves. C'est vrai. Depuis de nombreux mois, rien ne me reste le matin du travail nocturne de mon inconscient. Même pas des impressions, bonnes ou mauvaises. Lorsque je me réveille, c'est un peu comme une lumière qui s'allume quand on presse l'interrupteur. Plus rien ne subsiste alors des ténèbres omniprésentes l'instant d'avant.

Depuis sa mort, j'ai rêvé deux fois de Pierre, il n'y a pas très longtemps. Ce sont les seules traces de mon activité onirique depuis des années. Dans le premier rêve, Pierre ne se manifestait pas physiquement, mais je savais qu'il était là, je sentais sa présence, hors champ, sans rien d'angoissant ni de morbide.

Le deuxième rêve le montrait, mais comme un personnage secondaire, sans plus d'importance que tel ou tel autre aussi présent. Là encore rien de sinistre, même pas de nostalgique. Je ne me souviens, en revanche, d'aucune des histoires de ces deux rêves. J'en ai retenu l'existence que parce que Pierre y apparaissait, c'est tout.

Ile

Relevé chez Oceania (Voyage dans les mots), cette phrase d'un poème de Jacques Prévert, Belle:

"Mais tu es la seule île déserte où je pourrais vivre avec toi".

Tout est dit, en si peu de mots.

L'ardoise.

Voilà de quoi rassurer Anna: l'ébéniste-poète est de retour.

Je suis passé devant son atelier dimanche matin, en me rendant au marché Saint-Louis. J'étais un peu intrigué: l'ardoise allait-elle être vierge de tout écrit, comme dimanche dernier, ou bien la tradition se renouerait-elle? De loin, j'ai vu la trace des mots, comme de la fumée blanche dans un ciel noir, et en m'approchant, j'ai lu un texte d'Andrée Chedid sur l'enfance sacrifiée pendant la guerre au Liban.

Et je me suis souvenu tout à coup qu'artisan et poète, étymologiquement, c'est la même chose. Pourquoi s'étonner qu'un ébéniste se passionne pour la littérature, quand on sait que le mot Poésie vient du verbe grec "poïeïn" qui signifie "faire"?

Un poète est un artisan, il construit son texte comme le maçon son mur ou le menuisier sa charpente. L'art nécessite donc un travail, un labeur, une peine. Nous sommes là bien loin de la fulgurance! Je préfère, pour ma part, m'imaginer les bâtisseurs de textes à l'image des bâtisseurs de cathédrales.

Et j'aime ce rendez-vous gratuit du dimanche matin.

dimanche 17 février 2008

Germania.

Dans mon billet Le Temps venu de vendredi, j'ai dit mon dégoût face à l'annonce purement démagogique de notre Président de la République concernant la "prise en mémoire" par un enfant de CM2 de chaque enfant déporté lors de la seconde guerre mondiale. Je voudrais préciser deux ou trois point afin que ma position apparaisse très clairement, en particulier mes sentiments vis à vis du grand pays voisin de la France qu'est l'Allemagne.

J'aime énormément l'Allemagne, et ce n'était pas du tout gagné au départ. Je suis né sept ans après la fin de la guerre. A l'époque, je trouvais que c'était beaucoup, aujourd'hui, je me rends compte de la brièveté de l'intervalle. Toute mon enfance a donc été imprégnée de récits concernant la résistance, le système D pour se procurer de la nourriture, les caches pour échapper au STO, les bombardements sur les villes (et ces derniers récits ne faisaient pas la part plus belle aux aviateurs anglais ou américains!).

Personne dans ma famille n'ayant eu directement affaire à l'horreur de la déportation (seul un lointain cousin est mort en résistant, fusillé par les allemands), ces récits mettaient surtout en valeur les ruses et la finesse des bons gaulois qui bernaient ces lourds teutons, ces "frisés" pour n'employer que le mot le plus doux parmi ceux à eux destinés. Nous étions, somme toute, plus près de La grande Vadrouille que de La Liste de Schindler.

Pourtant, à cause sans doute d'une trop grande sensibilité, ces histoires ont profondément effrayé le tout petit garçon que j'étais. Ainsi, comme je l'ai dit dans le précédent billet, il m'arrivait assez fréquemment de rêver à des bombardements. Comme je n'en avais jamais vécu en réalité, ces cauchemars étaient alimentés non par la vision de champs de ruines et de villes en feu, mais par le bruit que faisait l'escadrille invisible des avions ennemis. Ce bruit de moteurs, ainsi que celui, plus strident, des sirènes d'alarme, me terrorisait. Chaque premier mercredi du mois, à Lyon, les sirènes se déclenchent pour vérification de leur état de marche. Chaque mercredi, ma première pensée à ce moment-là va aux cauchemars de mon enfance.

La terreur que m'inspirait "l'Allemand" n'a fait que s'accroître quand un brave homme a eu l'idée qui lui a paru bonne, de m'emmener voir Nuit et Brouillard. Le bruit de mes rêves pénibles est devenu visions insoutenables de corps nus et décharnés entassés dans des fosses communes où des pelleteuses les jetaient comme elles l'auraient fait d'animaux atteints de maladie contagieuse.

Il m'a fallu des années pour me libérer de cet effroi. La littérature m'y a aidé, lorsque j'ai rencontré les romantiques allemands, Goethe en particulier, dont Les Souffrances du jeune Werther m'a tellement marqué à ce moment-là. M'y a aidé aussi, alors que je cherchais partout des traces de la véracité de sa courte existence,la découverte d'un livre scolaire d'allemand ayant appartenu à mon père (P1). Si mon père voulait apprendre l'allemand, et si, comme je le pensais, mon père ne pouvait être que foncièrement bon, alors "l'Allemand", lui, par effet de retour, ne pouvait être foncièrement mauvais. ( A aucun moment ne m'est passée par l'esprit l'idée que ce livre avait très certainement été acquis plusieurs années avant le commencement du conflit.)

C'est la musique qui a achevé l'ouvrage accompli. Non seulement l'Allemagne ne fut plus bientôt pour moi ce pays uniquement peuplée d'assassins sanguinaires, mais je me pris d'amour pour cette région d'Europe et la plaignis de devoir ainsi supporter la honte de la scission perpétuelle érigée en réalité quotidienne en même temps que le mur. Je découvris Bach surtout, et tous les autres. Je fis, par des amis communs, la connaissance à Lyon de deux amis allemands, l'un organiste de talent à Stuttgart, l'autre ténor d'aussi grand talent à l'opéra de Karlsruhe. Et ce fut mon premier voyage en territoire ennemi. Lorsque j'ai annoncé à mes parents mon intention de me rendre en Allemagne, mon père (P2), comme à son habitude très respectueux de la liberté d'autrui, n'a rien dit, mais son visage était éloquent. Ma mère, quant à elle, m'a lancé un "Qu'est-ce que tu vas faire là-bas?" sec et glacial. Lorsque, en train, j'ai franchi le Rhin à Kehl, j'ai ressenti un sentiment bizarre, très proche de la panique, au moins de l'inquiétude.

Voilà, le reste, je l'ai dit dans l'autre billet, en particulier mes fréquents voyages avec mes élèves en Alsace et Allemagne, pendant lesquels j'ai (et mes collègues avec moi) toujours tenté de leur inculquer à la fois un devoir de mémoire et une ouverture sur les richesses humaines et culturelles d'un grand peuple frère.

Pour être complet, je dois rajouter que, une fois la retraite arrivée, une de mes toutes premières occupations et sans doute une de mes grandes joies, sera d'apprendre cette belle langue germanique.
Je veux dire aussi que, lorsqu'en novembre 89, les médias ont annoncé la chute du mur de Berlin, d'émotion et de joie j'ai pleuré.

Bonus vespéral.

Voilà, il fallait bien que ça arrive: hier soir, après avoir passé la soirée tranquillement avec F-J et son fils autour d'un bon lapin à la crème, j'ai eu la mauvaise surprise de devoir rentrer à pied, vélo'v refusant obstinément de me prêter un vélo.

J'avais déjà eu maille à partir quelquefois avec des vélos déficients, des vélos qui couinent pendant tout le trajet, des vélos qui nécessitent des cuisses d'acier pour les faire avancer, des stations pleines où l'on ne peut se garer, des stations vides où l'on ne peut emprunter... Mais tout ceci dans des limites très raisonnables, ces incidents s'expliquant facilement par la taille de la ville et le succès remporté par le "concept" (tiens, encore un mot stupidement à la mode!)

Hier soir, j'ai innové. Lorsque, pour rentrer chez moi, j'ai passé ma carte d'abonné sur le lecteur et tapé mon code personnel, la borne m'a répondu qu'il n'y avait plus de place pour me garer à cette station, mais que je disposais d'un quart d'heure supplémentaire gratuit pour rejoindre la prochaine station. Surpris et pensant que j'avais commis une erreur de manipulation, je recommence l'ensemble de l'opération, pour le même résultat.

Je décide de changer de station et gagne à pied la plus proche, celle où justement j'ai déposé mon vélo en début de soirée. Et surprise, le vélo est toujours là, au même endroit, mais son voyant, au lieu d'être constamment éclairé, clignote sans cesse. La nouvelle borne ne se montre pas plus compréhensive avec la lecture de ma carte d'abonné. Heureusement, un couple de jeunes gens vient à mon secours et m'explique que la même mésaventure leur est advenue l'après-midi même: il s'agit, paraît-il, d'une erreur de l'informatique qui gère le système.

Je dois donc noter l'adresse de la station, le numéro de la borne de garage, le numéro du vélo et attendre le lendemain (il est trop tard ce soir-là) ou le lundi matin pour prévenir un opérateur de vélo'v du problème afin qu'il débloque ma carte. Résultat: une demi-heure de marche à pied, par un froid glacial, dans un Lyon désert ou presque.

J'avoue qu'après le froid de la journée en Bourgogne, je me serais bien passé de ce petit bonus vespéral.

Bling-Bling.

Il en est des mots comme des personnes: certains plaisent, d'autres séduisent, quelques-uns laissent indifférents, plus rares sont ceux qui agacent.

Je range dans cette dernière catégorie les mots-mode, ceux qui, un jour, n'existent pas (ou ne sont que très peu employés) et qui, le lendemain, fleurissent dans toutes les bouches avec un naturel déconcertant. On dirait de nouvelles sucreries qu'il faut absolument avoir goûtées, un dessert dont on se demande bien comment on a pu s'en passer depuis si longtemps.

Il y a eu ainsi des adverbes, comme absolument, qui ponctuait il y a peu et continue à ponctuer parfois aujourd'hui toute réponse affirmative. Il y a eu des adjectifs, comme obsolète (mais qui sait que le nom correspondant est obsolescence? Et d'ailleurs à quoi sert de le savoir?), qui fit les beaux jours de ceux que j'appellerais les demi-mondains du lexique.

Il y a aujourd'hui un mot, une onomatopée sans doute, qui fait visiblement de plus en plus fureur, et qui m'exaspère: bling-bling. On entend, on lit cela à tout bout de champ. Pas plus tard que tout à l'heure, au début de l'émission de France-Inter Le Masque et la plume, un des journalistes et critiques cinématographiques l'a employé. Tout le monde est apparemment censé en connaître le sens. Eh bien moi, je ne le comprends pas. Je connais Glin-Glin, un célèbre saint de notre calendrier, je connais train-train, celui de sénateur étant le plus célèbre, train-train que l'on rapproche souvent de son cousin plan-plan, mais de bling-bling point dans mon armoire à mots.

Alors, soyez gentils, fidèles lecteurs qui êtes peut-être plus au fait des derniers tics de nos compatriotes, éclairez ma lanterne, ne me laissez pas dans le doute (même si c'est un mol oreiller... mais je m'égare) et apprenez-moi tout de go ce que bling-bling veut dire!

Un jour de Roman.

Bonne journée passée en compagnie de J. Nous avions l'idée de sortir nous aérer à l'extérieur de Lyon. Nous l'avons fait.

Rendez-vous ce matin à 9h devant chez lui, direction: la Bourgogne. Le temps était froid et gris. Autoroute jusqu'à Macon et premier arrêt à Mazille, devant la très belle église romane, hélas fermée, où tous deux nous entamons une longue série de photos, puis, tout en haut de la colline, au Carmel à l'architecture ultramoderne. Aucune indication, hélas, sur l'horaire des offices.




L'étape suivante sera Cluny. Le temps ne s'est toujours pas dégagé et il fait de plus en plus froid. Pour la première fois cette année, nous avons l'impression d'être en hiver. Devant la majesté des restes de l'abbaye, on peut imaginer la splendeur des bâtiments d'origine. La ville compte aussi beaucoup de maisons romanes ainsi que de nombreuses fontaines anciennes. Le marché se tient sur deux ou trois petites places. Nous en profitons pour acheter du miel de forêt, plus sombre et un peu plus consistant que celui de fleurs. Le marchand, et producteur, un rural au physique épais, à l'abord sympathique mais au rythme passablement lent, nous offre un bonbon au miel, bienvenu par ce temps qui chatouille la gorge. J., qui a égaré un gant au départ est frigorifié: je lui prête les miens. Un détour dans une exposition d'art sur la Chine ne nous apporte rien.



Mais il est déjà plus de midi. Nous commençons à décoder les menus, puis décidons de manger sur la route. Ce sera Cormatin, à l'Hôtel des Blés d'Or. Nous sommes au début les seuls clients, la salle est rustique et conserve de très belles et très anciennes poutres au plafond. J'ai expliqué à J. l'histoire de cet ami originaire des environs qui, un beau jour, a abandonné ses études d'ingénieur, est devenu alcoolique et, des années plus tard, en rentrant de beuverie, est tombé dans la rivière Grosne. Son vélo a été très vite repéré. Il a fallu en revanche plusieurs jours pour retrouver le corps de R. alors que la rivière s'apprêtait à le charrier dans la Saône.



Pendant que nous déjeunons, le soleil a fait son apparition, la température est légèrement remontée. Je propose à J. de lui faire découvrir un ou deux sites qu'il ne connait pas, la destination finale étant Tournus. Nous nous arrêterons donc d'abord à l'église romane de Chapaize, qui nous plait immédiatement par sa beauté et sa simplicité, puis à Brancion que nous ne verrons que de loin, gênés par l'aspect beaucoup plus touristique du site.



A Tournus, nous passons évidemment un long moment à visiter Saint Philibert, ce joyau de l'art roman tout empli de lumière. Mais l'église Sainte Madeleine, presque à la sortie sud de la ville, ne présente un intérêt que par son aspect extérieur.



La promenade s'achève, il faut rentrer à Lyon. J'ai l'impression d'être parti depuis beaucoup plus longtemps. Il faudra refaire des sorties de ce type, culturelles et décontractées à la fois. Peut-être même sera-ce J. qui conduira...