samedi 15 novembre 2008

Sois sage!

Autrefois, c'étaient les grand-mères que l'on entendait, sur le pas de leur porte, adresser cette ultime recommandation aux enfants partant pour l'école. Cela voulait dire: tiens-toi correctement, ne réponds pas au maître, prends ton mouchoir pour te curer le nez, mets la main devant ta bouche lorsque tu bâilles, sur tes cahiers trace les traits avec une règle, ne fais pas de taches d'encre, écris lisiblement, relis-toi pour corriger tes fautes d'orthographe, et lave-toi les mains aussi souvent que nécessaire.

Aujourd'hui, les grand-mères n'ayant plus guère l'occasion de participer à l'éducation des enfants, je pense que la fameuse phrase qui, en si peu de mots, disait tant de choses, a totalement disparu de l'horizon des familles. Il n'est besoin pour s'en rendre compte que de contempler leur progéniture dans le cadre scolaire. Mais je n'ai pas envie, ce soir, d'enfourcher ce cheval-là.

Actuellement, "sois sage" fait, j'en ai l'impression, un tabac dans le "monde" homosexuel. Je l'ai entendu plusieurs fois prononcé par des amis, alors que nous nous quittions et que rien ne prédisposait dans la conversation à donner ce conseil de sagesse. D'où cette mode sort-elle? Pourquoi adresser cette recommandation à ses amis?

Désir quasi maternel de les protéger? Remplacerait alors, par l'incitation à l'abstinence, l'antique "Sortez couverts!" ? Ce qui traduirait bien l'évolution "morale'" actuelle de la société française. Petit jeu entre amis, parents/enfants comme autrefois marchande/client? Volonté de se créer ainsi une sorte de "famille" d'adoption, de foyer confortable. Injonction ironique et tendre à la fois à faire exactement le contraire? Équivaudrait alors, en beaucoup plus recherché et complice, au vulgaire "bonne bourre!". Volonté de marquer son territoire sur l'autre, comme si l'on voulait qu'il se souvienne de vous jusqu'à la prochaine rencontre? Serait l'équivalent de "Ne m'oublie pas!", au parfum léger de myosotis.

Je ne sais pas. Mais j'aime bien cette façon de se quitter qui ne prononce pas de mot de séparation, qui ne renvoie pas à Dieu ou au Revoir, qui glisse vite sur les lèvres comme un dernier baiser que l'on adresse, qui tisse le fil des retrouvailles comme une certitude prochaine. Oui, "Sois sage!" me plaît bien, même si je n'obéis pas forcément toujours!

vendredi 14 novembre 2008

La verrière.

En sortant de la chambre de ma mère, à la clinique, j'emprunte obligatoirement un long couloir surchauffé qui n'en finit pas de tourner et retourner à angle droit avant de venir mourir dans un espace autrefois extérieur, séparation entre deux bâtiments qui a été par la suite couverte d'une verrière.

Cet endroit est à part dans la clinique. L'été, il y fait très chaud, aucun store ne protégeant du soleil. La porte donnant sur l'extérieur est petite et souvent fermée. L'hiver, alors que la nuit tombe tôt, il est fréquemment plongé dans le noir et on fait plus vite de le parcourir presque à tâtons pour gagner la sortie que de chercher l'interrupteur.

Et c'est dans ces moments-là qu'il prend tout son aspect onirique. Un des murs du fond est occupé par des machines distributrices de boissons, l'une chaudes, l'autre froides. Lorsqu'on s'avance dans cet espace, on baigne dans une lumière laiteuse dispensée par ces deux machines qui ajoutent à l'impression d'irréel leur bruit de léger vrombissement, entrecoupé parfois de hoquets. On dirait que seul ce mur, dans tout l'hôpital endormi, veille inlassablement, carrefour des voies menant aux organes essentiels.

La journée aussi, il joue un rôle majeur. Chaque fois que j'y passe, je vois quelqu'un penché sur l'appareil, choisissant sa boisson ou maugréant parce que la machine refuse de rendre la monnaie. Ce sont surtout les jeunes filles anorexiques que j'y croise. Elles ne viennent pas prendre une boisson: à leurs gestes lents et décomposés, on dirait qu'elles se livrent à un rituel sacré, une cérémonie mystique qui les libèrent de leur condition d'hospitalisées. Je le ressens ainsi: ce lieu chaud et laiteusement lumineux, c'est comme un retour à la matrice ou au sein maternel, là où, et seulement là, on peut accepter de se nourrir de ce liquide de la pré-enfance.

Je passe alors furtivement et le plus silencieusement possible car je ne suis pas dans le même univers. D'ailleurs, la plupart du temps, elles ne me remarquent pas. Parfois, j'arrive après la cérémonie, et je n'en vois que la traîne: un long corps décharné qui s'éloigne, concentrant toute sa vie dans le mouvement déséquilibré et fragile des jambes pour avancer et dans la corolle des mains jointes autour du gobelet, pour le protéger de la chute ou pour s'en réchauffer l'âme.

jeudi 13 novembre 2008

Les femmes de ma vie (4): cousine Rose.

Rose est une cousine de ma mère. Séparées de dix ans d'âge, elles se sont toujours côtoyées et appréciées. Je l'ai toujours vu apparaître chez nous, pour un dimanche ou la fin de semaine entière, et j'en éprouvais une grande joie: secrètement, depuis mon enfance, j'en étais éperdument amoureux.

Elle avait dix-huit ans à ma naissance, et mes premiers souvenirs me la montrent encore jeune fille, avec la taille fine et élancée et une odeur recherchée qui me plaisait. Elle devait déjà utiliser du parfum ou de l'eau de toilette, alors que ce luxe était encore inconnu dans ma famille. Elle avait une voix douce et parlait calmement, posément, sans visiblement pouvoir s'énerver un jour. Ses cheveux châtain clair me fascinaient. Elle allait au cinéma. Jamais je n'avais vu quelqu'un d'aussi beau. Bref, elle avait de la classe, comme on disait à l'époque.

Elle est toujours restée célibataire et, lorsque je lui avouais que je voulais être comme elle, ne jamais me marier (bien avant d'avoir connaissance clairement de mon homosexualité), elle souriait et ne me croyait pas: j'avais le temps de changer d'avis, il suffirait que je rencontre la bonne personne. Aujourd'hui, elle ne me parle plus de tout cela.

Lorsque j'eus grandi, elle passa au second plan de mes amours, bien sûr, mais je gardai avec elle une relation privilégiée. Voyageant assez souvent tous les deux, nous nous envoyions des cartes postales de chacun des pays visités, et, ses messages étant sensiblement les mêmes chaque fois, j'étais heureux surtout de récupérer les timbres-poste pour ma collection.

Je savais que mon père (P2) ne l'appréciait pas particulièrement, de même que mon frère et ma sœur: trop froide, trop intellectuelle à leurs yeux. Et je finis peu à peu par partager leur éloignement mais pour des raisons différentes. Un certain vide m'apparut derrière la façade. Celle que j'avais crue unique, que j'imaginais parée des plus belles qualités, n'est en fait qu'une femme ordinaire, ayant le charme, encore aujourd'hui, de sa silhouette élancée mais dépourvue de toute fantaisie, de tout effet de surprise. Lorsqu'elle me téléphone, je sais que je vais passer un temps assez long à écouter des platitudes et à essayer de participer activement à une conversation pré-balisée et aseptisée qui ne m'intéresse guère.

Ce que je prenais pour de la réserve n'est en fait que du vide, ce que je prenais pour de la culture est une forme de conformisme de bonne compagnie. Je crois que ce qui commença à m'éloigner d'elle, ce furent ses remarques qui se voulaient neutres mais que je sentis cruelles sur les façons de mon père, un peu trop rustiques pour elle. Je commençais à cette époque à aimer mon père, j'ai donc fini par la désaimer elle.

Ainsi nombres de statues de notre enfance tombent de leur piédestal avec les années qui passent. Grandir, c'est tuer. C'est aussi remplacer des illusions par certaines amours mûrement réfléchies et adoptées. Mon père a remplacé ma cousine, sans piedestal mais avec une tendresse immense. Je ne regrette pas mon amour d'enfance.

Ca bouge!

Une grosse journée pour moi aujourd'hui, comme tous les jeudis, mais engraissée encore par la réunion sablier de parents cinquième ce soir. Bonne écoute, coopération constructive. Mais là n'est pas ma joie du jour.

Après le repas de midi, je suis sorti du bâtiment, comme d'habitude pour accompagner les fumeurs qui sont, majoritairement, de mes amis. En plus, il faisait beau, le vent ayant réussi à chasser les nuages. J'avais bien en tête de faire quelques photos du parc, que Pascal, le jardinier, s'évertue à débarrasser des feuilles mortes et qui, bientôt, aura perdu tout son or.

Près de l'endroit où les fumeurs se livrent à leur vice même pas secret, se trouve le Provincialat de la congrégation fondatrice de l'école. Ce petit bâtiment, assez joli de lignes, n'est plus guère habité depuis longtemps et doit être rénové et transformé. Les travaux ont commencé ce matin. Première tranche: démonter entièrement le réseau électrique, ainsi que les anciennes salles de bains et toilettes, et débarrasser les lieux des imposants radiateurs de fonte qui ont fait leur temps.

Après le repas, la plupart des ouvriers étaient invisibles et j'ai pénétré, sans rien demander à personne, dans cette aile du bâtiment que je connaissais à peine. Ayant rencontré le chef-électricien, je lui ai demandé si je ne le gênais pas et lui, tout en m'assurant que non, m'a suivi dans ma découverte, pas à pas. Je me suis même demandé, un court instant, s'il n'allait pas profiter d'un recoin isolé pour me faire des avances... malhonnêtes. Mais non, rien de cela.

Étrange atmosphère qui se dégageait de ces petites pièces en bout de vie, aux papiers peints pisseux et ternes, sentant la poussière, de ces lambeaux de fils électriques pendants au plafond, de ces mastodontes de fonte achevés à coup de massette. Dans d'autres pièces, encore épargnées, s'entassaient du mobilier antique et des empilements de documents, revues et livres pieux. Destinés à la benne? Quelques meubles de beau bois ciré ont attiré mon attention. Mais tout cela sent la déréliction et les années d'abandon.

Enfin, ce bâtiment bouge. Enfin, la congrégation se lance dans des travaux qui attendaient depuis trop d'années. De grosses tranches du projet vont suivre. J'aurai à peine le temps d'en voir le résultat définitif avant de prendre ma retraite. Mais aujourd'hui, j'étais content de pouvoir visiter un des coins de cette école encore inconnu de moi. Il me reste dans ces lieux fort peu de terra incognita. Depuis le temps!

mercredi 12 novembre 2008

Momentini.

Entendu sur France-Inter au journal de 20h: un député du Nord, ayant déclaré je ne sais où que l'homosexualité était inférieure à l'hétérosexualité, s'est vu "blanchi" aujourd'hui par décision judiciaire, le tribunal ayant estimé que ces paroles n'outrepassaient pas la liberté d'expression. Ben voyons!

Mort de rire tout à l'heure. MDR, comme diraient mes élèves les plus francophiles, laissant le LOL aux lobotomisés anglicanomorphes de l'article précédent. Qu'y avait-il de si drôle? Alors que je sortais de mon immeuble pour rejoindre ma mère, j'ai rencontré une de mes voisines, une de ces vieilles dames qui font l'honneur et l'illustration de cette allée si calme, qui m'aiment tant et à qui je le rends bien. Cette personne est en train peu à peu de perdre la tête en même temps que l'oreille (!) et ne comprend pas toujours bien de quoi il est question dans la conversation. Quand elle a su où j'allais de ce pas, elle m'a demandé de transmettre ses amitiés et de faire la bise à ma mère. Pourquoi pas, mais elle ne la connaît pas, elle ne l'a jamais vue. J'ai imaginé transmettre le message d'une presque sourde un peu fêlée à une autre un peu plus avancée sur la même voie, et devoir m'égosiller pour expliquer qui était qui, où, quand, pourquoi, à ma mère qui l'aurait oublié peu de temps après.
Absurde, dites-vous? Eh bien oui, mais ça peut être drôle. Chez Ionesco.

L'abutilon sera la dernière de mes plantes à avoir fleuri cette année. Il m'offre, en ce moment, une magnifique corolle jaune, ultime présence de l'été en allé.

Big Brother veille.

Dormez tranquilles, braves gens: Big Brother veille. Depuis longtemps bien sûr, mais la nouveauté, c'est, selon Rue 89, cette parution sur le site du Journal Officiel d'un appel d'offre émanant de la délégation à la Communication du ministère de l'Education Nationale, et daté du 15 octobre.

Appel d'offre concernant 220 000 Euros par an, pour un objectif: veille de l'opinion. Ainsi le ministère de l'Education Nationale débourserait 100 000 Euros, et celui de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche 120 000 Euros avec, comme objectif, en particulier sur Internet, parmi cinq points listés, le suivant: repérer les leaders d'opinion, les lanceurs d'alerte et analyser leur potentiel d'influence et leur capacité à se constituer en réseau..

Un bijou! Mais pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt? De quoi va-t-on se rendre compte? Qu'il y a, dans l'enseignement comme partout, des gens bien et des cons, des homos et des hétéros, des fainéants et des travailleurs, des qui râlent sans cesse, à bon droit ou à mauvais escient, et des qui n'oseront jamais, préférant envoyer devant le petit soldat courageux.

Ainsi, l'Education Nationale est à surveiller de près, car il y a en son sein des gens qui pensent et qui se permettent de communiquer leurs pensées. On n'est pas loin, par cette pratique, de l'acte terroriste! Le simple fait de faire fonctionner son cerveau et d'énoncer une quelconque critique va bientôt passer pour une atteinte à la sûreté de l'Etat et sera réprimé comme tel. Allons, Messieurs, un peu de retenue: ne pensez pas si fort, ou alors pensez comme nous.

Fini l'esprit de fronde à la Voltaire, ce vieux philosophe à qui l'on doit la citation suivante (approximative): " Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dîtes, mais je me battrai pour que vous puissiez toujours le dire!". Aujourd'hui, nous avons remplacé la liberté de penser par celle, autrement plus rassurante, de cliquer:
- sur le 1 si l'on veut se faire pénétrer.
- sur le 2 si l'on veut se faire baiser.
- sur le 3 si l'on veut se faire enculer.
- sur le 4 si l'on veut se faire défoncer.
- sur le 5 si l'on préfère une bonne intromission.
- sur toutes ces touches à la fois pour l'orgasme total avec lobotomie sans douleur.
Désolé, mais la touche 6 (si l'on veut conserver sa libre-pensée) est actuellement hors d'usage.

Etre dehors.

Je peux de plus en plus difficilement rester enfermé entre quatre murs, que ce soit chez moi ou au travail. Depuis bien longtemps déjà, il est une heure que je ne supporte pas avec un toit sur la tête: c'est celle que l'on appelle bellement d'entre chien et loup, celle où, autrefois, je me transformais de chien tranquille et domestiqué en loup affamé, solitaire, noircissant du pelage en même temps que le ciel, pour assouvir, une fois la nuit venue, mes instincts de prédateur.

Aujourd'hui, c'est toute la journée que je voudrais passer dehors. J'y suis heureux, vraiment. Ce bonheur a été accentué et décuplé par l'amour de la photographie et de la marche au hasard des rues, par la course à pied et l'abonnement aux vélos municipaux. Cet après-midi, alors que je corrigeais une version latine, je regardais constamment le moindre rayon de soleil dehors, en imaginant les effets que cela pouvait produire sur les feuillages, les eaux des fleuves ou le visage des passants. J'ai fini par sortir une demi-heure, prétextant une opération à effectuer à la banque de ma mère.

Je me sens libre ainsi, en phase avec les autres. Ce matin, pendant une pause dans mon emploi du temps, je suis descendu dans le parc du collège pour voir s'il n'y avait rien à photographier, et Aurélien, le jeune surveillant de vingt ans, m'a suivi, pour fumer sa cigarette sous le petit cloître, pensais-je, mais non: pour m'emboîter le pas, me signaler des assemblages intéressants de feuilles au sol, me parler de son père qu'il a l'air de vénérer et qui a mon âge, à un an près. J'aime ce garçon, calme et sans chichis, vrai et sans ombres. Il m'émeut par sa vérité. Il est beau.

Je redécouvre peut-être ainsi mes racines terriennes, même si c'est en ville, et en ville uniquement, que ce plaisir est intense. Je repense aussi avec un grand sourire intérieur à mon père (P2), toujours dehors lui aussi, fuyant parfois les gens pour les fleurs de sa serre ou les légumes de son jardin, ce vieil ours bougon, solitaire et aimant follement les autres, auquel je ressemble plus aujourd'hui, dont je crois avoir hérité davantage que je ne le croyais possible. Et si autrefois, dans mon enfance, il devait me pousser dehors pour que je sorte parfois de mes livres (que j'emportais d'ailleurs, cachés sous le pull-over), j'aimerais maintenant l'entendre me dire :" Viens, suis-moi, allons voir les fleurs. Ramassons les pommes pour la compote de ta mère et les légumes pour la soupe!" et je lui dirais aussi: "Je t'emmène à travers les rues, les chemins et les ponts. Je veux te montrer la fontaine romaine, le marteau de la porte, la beauté du chantier, la colère du fleuve."

Paroles inutiles maintenant qu'il est mort? Non. Je ne sais s'il les entend. Moi, elles m'apaisent.