mercredi 12 juin 2013

Le Joueur d'échecs

La loi des séries ? Voilà plusieurs romans que je lis ces temps-ci et qui m'ont emballé, alors que parfois l'on traverse une longue période de vaches maigres. J'ai beaucoup aimé déjà, il y a quelques temps, Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, de Stefan Zweig. J'ai tout autant apprécié son Joueur d'échecs, devenu un classique aujourd'hui.

Même écriture fluide et classique, même construction du récit dans le récit, même grand art de dire des horreurs avec un style très aristocratique. Un inconnu, passager d'un paquebot reliant New-York à Buenos Aires, surprend le narrateur en battant aux échecs le champion mondial de ce jeu. A ce même narrateur, il racontera d'où lui vient toute sa science alors qu'il n'avait jamais joué une seule partie de sa vie. Et l'on est loin, au départ, de se douter de ce que l'on va lire.

Il va falloir que j'en parle à ma libraire qui m'avait dit ne pas avoir apprécié, elle, ce roman. Le prochain: Amok, peut-être...

(Stefan Zweig, Le Joueur d'échecs. LDP. Trad. de Brigitte Vergne-Cain et gérard Rudent.)

mardi 11 juin 2013

La servante

" Petite lumière discrète dans les entrailles obscures d'un théâtre déserté et silencieux, la servante veille. C'est ainsi qu'on la nomme. Elle veille sur le sommeil des coulisses, sur celui de la scène où les voix se sont tues jusqu'au prochain lever de rideau, sur l'immobilité des décors, la vacuité de la salle où le public a laissé derrière lui une traîne qui flotte au-dessus des fauteuils, une note suspendue, à peine audible, qui peu à peu s'évanouit."
( Michèle Lesbre, La Petite Trotteuse. Gallimard)

Le début du dernier chapitre du roman, intitulé Le Silence. Je me suis arrêté sur cette page, je l'ai lue et relue encore. Je viens de la relire à nouveau. Parce qu'elle m'évoque tant de choses. Lorsque j'emmène mes élèves visiter un théâtre, je sais que je la verrai allumée. J'entre toujours le premier dans la salle, pour profiter du moment de silence, pour sa faible clarté dans cet univers vide et pourtant rempli d'échos et de murmures: ceux des comédiens qui ont piétiné les planches, ceux du texte que l'on a lancé au public de l'autre côté de la rampe, ceux aussi de celui qui a écrit les mots et dont je crois toujours apercevoir le fantôme disparaissant, à notre arrivée, derrière le décor assombri. Moment de profanation, comme si l'on entrait chez autrui pendant son absence et que l'on découvre les mystères de son lit défait. Moment d'intimité parce que l'on est enfin chez nous.

Lumière rassurante et humble, feu sacré qui perdure jusqu'à ce que la vie reprenne. Elle me parle dans son silence et me dit la vie, les univers, le mouvement des comètes et les voix de l'ailleurs.

Petite spectatrice des mondes imaginaires, elle a quelque chose d'émouvant, parce qu'elle témoigne des riens ou des grands faits guerriers de ses armées mythiques aujourd'hui disparues, des amours emportées et des promesses de l'aube.

Elle me touche parce que je crois que j'écris ici pour la même raison qu'elle, elle éclaire: garder la vie encore un peu, ne pas laisser gagner les ténèbres, raconter, raconter, à qui veut bien l'entendre, à soi même parfois, à soi même surtout, la vie qui passe, les plaisirs et les jours.

lundi 10 juin 2013

Des fleurs (13): le coquelicot



Le myosotis et puis la rose, ce sont des fleurs qui disent quelq'chose
Mais pour aimer les coquelicots...

Moi, je les aime, les coquelicots, ces fleurs humbles que l'on ne peut acheter, que l'on ne peut vendre, qui dépérissent aussitôt que disposées en bouquet, même si l'on a pris la peine, comme certains disent qu'il faut le faire, de brûler l’extrémité de leurs tiges pour les conserver plus longtemps.

Je les aime dans les prés, dans les champs de blé, seuls ou ponctués de bleuets, j'aime leur présence éphémère dans nos paysages comme ils l'étaient déjà dans mon enfance à la campagne. Je n'ai qu'un souvenir qui leur soit lié. C'était au Barroux, au pied du Ventoux, ou dans l'un des villages tout proches. Nous avions loué un gîte. Au détour d'une promenade, un champ rouge vif: la fleur supplantait presque le vert intense de l'herbe. La lumière n'était pas bonne pour une photographie, trop tard le soir. Demain, me dis-je, demain, je reviendrai. Je suis revenu: le champ avait été fauché.

dimanche 9 juin 2013

Agnès

Stéphane m'a appris, ce soir, la mort d'une collègue du lycée, Agnès, professeur de lettres comme moi, et que je connaissais depuis très longtemps. Elle a été renversée par une voiture alors qu'elle circulait à vélo avec son mari dans le Doubs, je crois.

Agnès, de peu d'années plus âgée que moi, devait prendre sa retraite en même temps que moi, fin juin. La dernière fois que je l'ai vue, c'était à la pré rentrée en septembre où, plutôt que de rester à écouter les discours ennuyeux de ceux qui nous gouvernent, elle était venue avec nous prendre un café à l'Espace, place Bellecour.

Elle aimait beaucoup la bicyclette et en avait même fait un livre, que j'ai lu il y a longtemps et qui m'avait touché, beaucoup plus que celui, verbeux, d'un autre collègue, qui, récemment, a obtenu un prix littéraire.

On peut dire que c'était une originale, une vraie littéraire aussi, à la culture solide. Une petite femme brune, à la voix un peu éraillée par la cigarette, aux yeux et au verbe malicieux, au sens de la provocation intelligente. C'est d'ailleurs ce dernier aspect d'elle qui me l'avait fait aimer, alors que nous ne travaillions pas ensemble. Adieu, Agnès. Je sais à qui je penserai au jour du départ de là-haut.

La Petite Trotteuse

Le billet précédent m'a été inspiré par la lecture de ce roman de Michèle Lesbre, La Petite Trotteuse. J'avais été très impressionné par la venue de cette femme, un soir sur le plateau de La Grande Librairie. Il est rare de rencontrer des écrivains aussi habités par leurs écrits et j'avais envie de lire quelque chose d'elle.

La Petite Trotteuse ne m'a pas déçue. D'abord par le style, sobre, voire dépouillé mais qui, justement, arrive par là, mieux que de longs discours ou d'interminables analyses, à exprimer tous les méandres de ce personnage tourmentée à la recherche de sa vérité, à la conquête de son identité enfin libérée du poids d'un lourd passé.

Tout cela est sans doute un peu abstrait et mal exprimé de ma part, mais je ne peux raconter le livre (j'allais employer le mot "intrigue" mais il n'y en a pas) sans en déflorer l'intérêt. Chaque maison visitée, la dernière surtout,  lui permet de remettre en ordre ce passé, de l'éclairer d'une autre lumière, jusqu'au sacrifice final de la montre du père.

Beau livre, oui. Je reviendrai lire les mots de Michèle Lesbre.

( Michèle Lesbre, La Petite Trotteuse. Ed. Gallimard)

samedi 8 juin 2013

Permanence des mythes

Les Romains, outre leur Panthéon bien connu, croyaient en une infinité de petites divinités dont chacune, plus proches des humains, avait une spécificité bien à elle.

Chaque homme avait son "genius" (génie, appelé "Juno" pour les femmes) qui le protégeait, veillait sur lui et restait le compagnon intime de sa vie. Le genius sait tout, voit tout de son protégé, à l'image de cet ange gardien dont me parlait ma grand-mère, et meurt avec lui. Le mortel était tenu, à chacun de ses anniversaires, de célébrer son genius, représenté souvent, sur le laraire, une corne d'abondance à la main.

Les Manes (de "manus,a,um": bon, gentil) étaient des esprits protecteurs, en fait les âmes des défunts de la famille qui, à l'origine, les enterrait sous le sol de la maison pour bénéficier de leur bienveillance. On déposait souvent sur le lararium des offrandes à eux destinées et, lorsque l'on gravait une stèle funéraire, on prenait garde d'y inscrire leurs deux initiales en majuscules: D.M.

Dans les divinités traditionnelles du foyer, il y avait aussi les Pénates que l'on rejoint encore aujourd'hui après quelque agape extérieure. Ce sont les dieux "fournisseurs" (de "penus": provisions de bouche), qui s'occupent de fournir symboliquement la nourriture à la maisonnée, ainsi que de veiller à son confort et à sa prospérité.  Associés à Vesta, la déesse du foyer qui veille sur le feu sacré dont la présence rappelle le pouvoir des dieux et garantit l'unité de la famille, ils sont confiés, lorsque la famille déménage, au paterfamilias qui est chargé de les mener à bon port jusqu'à la nouvelle demeure. Un tableau de Federico Barocci montre Enée, au moment de sa fuite de Troie, les confiant à son père Anchise qu'il porte sur le dos pendant que Iule se lamente à ses pieds.

Dernière, et non des moindres, divinité familiale, le Lare. A l'origine dieu protecteur des récoltes chez les Étrusques (de "lars": le chef), il devient, à Rome, le gardien de la maison. que, contrairement aux Pénates, il ne quittera jamais. Il bénéficie d'un lieu spécifique dans la domus: le lararium (laraire), sorte de "chapelle" privée avec autel et foyer, où sont abritées les statuettes des divinités tutélaires. Il y est honoré selon des rites sacrés. Chaque jour, par exemple, le maître de maison lui fait une libation en répandant un peu de vin sur son autel et en y déposant différentes offrandes comme de l'encens, des couronnes fleurs et de la nourriture prélevée sur le repas quotidien. Le jour de sa majorité, le jeune romain offre au Lare, en la lui passant autour du cou, sa "bulla", gros médaillon rond contenant des amulettes et reçue au moment de l'équivalent de son "baptême, au "dies lustricus" (jour de purification, se situant neuf jours après la naissance du garçon). Un auteur latin célèbre (j'ai oublié lequel) conseille à chaque homme, le soir venu, de faire plusieurs fois le tour de cet autel pour bénéficier d'une nuit sereine. (N'est-ce pas, plus ou moins, ce que je fais chaque soir chez moi avant de me coucher ?).

J'ai repensé à tout cela en lisant le roman de Michèle Lesbre, La Petite Trotteuse, où une jeune femme passe son temps à visiter des maisons à vendre, à la recherche de ses propres souvenirs pourtant vécus ailleurs. Intruse dans cet univers, elle y ressent encore, comme je le ressens chaque fois que je pénètre dans un lieu inconnu autrefois habité (la maison de Paulette par exemple), la présence de ceux qui y ont vécu, souffert ou joui. Comme si la maison avait été imprégnée à tout jamais de ceux qu'elle avait protégés, comme si chaque maison était, elle aussi, un être vivant se souvenant. N'est-ce pas la preuve de la permanence aujourd'hui de ce Lare que les Romains vénéraient tant ?

vendredi 7 juin 2013

Une soirée au concert

Hier, c'était concert, avec Jean-Claude, le marquis, Frédéric et "belle-maman". L'Auditorium étant en travaux, c'est à la Bourse du travail, dont je ne dirai jamais assez la qualité de l'acoustique, que le spectacle fut donné. Au programme, Pelléas et Mélisande de Fauré, Symphonie concertante pour hautbois et cordes de Jacques Ibert, variations pour hautbois et orchestre de Hummel et Symphonie n°4 (La Tragique) de Schubert. Tout ça interprété par l'Orchestre national de Lyon. Solistes hautbois: Jérôme Guichard et François Leleux. Direction: Fr. Leleux.

Excellent concert. Le Fauré ressemblait à du Fauré. Je ne connaissais pas la symphonie de Ibert et la virtuosité du hautboïste m'a estomaqué, tout comme celle de son collègue dans les Variations de Hummel (que, là, je connais par cœur.) Quant à Schubert, je l'ai écouté avec une autre oreille, surpris d'y découvrir tant de passages modernistes, bien loin de la Truite ressassée.

A côté de moi, l'ancien directeur du regroupement d'établissements où je travaille. Heureux de le voir, lui qui, alors que j'étais au Conseil d'Administration, avait d'abord été refusé par la tutelle dans cette fonction parce que divorcé et surtout, péché irréparable, remarié. Ce qui m'avait donné l'occasion de passer du stade d'auditeur sage et attentif de mes débuts dans ce Conseil à grande gueule ignorant volontairement la langue de bois.

Et puis, en pénétrant dans cette salle, j'ai repensé à la dernière fois où j'y étais allé, avec Kicou, dont ç'avait été le dernier spectacle avant qu'elle n'entre aux urgences puis en soins palliatifs, quelques jours avant sa mort.

Ensuite petit repas tranquille chez Chacha, tout proche, dans la douceur d'une nuit de juin comme on les imagine.