samedi 3 septembre 2011

Au bord de la rivière

Ils étaient deux au bord du fleuve, l'un habillé de blanc, l'autre de noir vêtu. Le soleil au couchant s'amusait à étendre leur ombre comme pour prolonger l'instant de la confidence. Que se disaient-ils, seuls, tous les deux, sur le quai désert où pas même une mouette ne venait se poser sur leurs mots murmurés? Je ne l'entendais pas.

L'un regardait l'eau verte, l'autre le regardait. Ils étaient beaux sans doute, à leur bourgeon d'adultes, et les rides à leurs fronts déjà moites étaient celles du sourire. Entre eux assis à même le bitume, un anneau de fer rude scellait comme une alliance. Que n'aurais-je donné pour être la chemise, pour sentir leurs cœurs battre sous le secret nouveau? Que n'aurais-je vendu pour être la casquette ou la folie d'épis qui ornait une tête?

Si j'étais Dieu alors, ou Diable, mais qu'importe, j'aurais surpris leurs bouches balbutier des mots fous, des mots noirs comme l'ébène, ou bleus comme l'azur, des mots verts des sous-bois ou jaunes du désert, des mots de sous la yourte au plateau enneigé, des mots qui résonnaient tout au fond d'un palais, où le blanc serait roi et le noir Antinoüs, des mots de statuaires ou des mots d'aquarelle, des mots que l'on aurait appris en les chantant, des mots d'éternité, d'amour et de tendresse, des mots qu'ils n'ont pas dit et que moi, j'ai rêvés.

vendredi 2 septembre 2011

Pages marquantes (9)

Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu'une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton cœur s'émeuve
Laisse tes dents poser leur sourire de loup.

O viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d'Espagne
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d'ici battre notre campagne.

Le ciel peut s'éveiller, les étoiles fleurir,
Et les fleurs soupirer, et des prés l'herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner: moi seul je vais mourir.

O viens mon ciel de rose, O ma corbeille blonde!
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens! Pose ta joue contre ma tête ronde.

Nous n'avions pas fini de nous parler d'amour.
Nous n'avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu'il fait pâlir le jour.

Amour viens sur ma bouche! Amour ouvre les portes!
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l'escalier, plus souple qu'un berger,
Plus soutenu par l'air qu'un vol de feuilles mortes.


O traverse les murs; s'il le faut marche au bord
Des toits, des océans; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate une heure avant ma mort.

Jean Genet, Le Condamné à mort.

Et un peu de musique, ça vous dirait? (45)

Hélène Martin, Le condamné à mort (Jean Genet)

Le plaisir et rien d'autre

C'est fait! Et pas trop mal fait. L'âge avançant permet de faire des choix et de ne plus vouloir être gentil à tout prix. Alors, je choisis ce qui me fait plaisir et ceux que j'ai envie de côtoyer. Une fois ce principe décidé et appliqué, la vie s'ensoleille bigrement et la fatigue psychologique diminue d'autant.

Alors, ce matin, au lieu des discours une terrasse place Bellecour avec Stéphane et deux amies, au lieu du repas offert par le collège une salade dans un bistrot du coin avec le même et deux autres amies, au lieu des embrassades sans signification, un signe de bonjour à la cantonade ou une main tendue du bout du bout du bras. Et puis des bises et des étreintes à ceux que j'aime: je sais faire aussi.

Bien sûr, il y a les incontournables, ceux (celles) que l'on ne peut éviter, les collègues direct(e)s toujours aussi plein(e) de leur savoir livresque et pseudo-scientifique, qui ne lisent pas un roman par an et se disent profs. de français. Pauvre suffisance, pauvre inculture! Que vont-ils (elles) faire une fois que leur pouvoir temporel leur sera enlevé à l'âge de la retraite? Dans quelle cassette vide de contenu vont-ils (elles) puiser les plaisirs de l'esprit?

C'est méchant ce que je dis? Oui, mais que ça fait du bien!

jeudi 1 septembre 2011

Je la trouve si belle (9)

Ingrid Bergman (1915-1982). Les pommettes.

Deux généreux

Le restaurant où nous avons déjeuné à midi avec Frédéric est tenu par l'ancien cuisinier du collège avant que l'on ne se vende au "prêt-à-réchauffer" et une des serveuses qui l'aidaient dans sa tache. Plus de dix ans qu'ils sont partis et je suis le seul à avoir conservé des liens avec eux. Tant de parties de rigolades le mercredi à midi, quand il n'y avait pas d'élèves et que seuls mangeaient les employés et quelques profs, ça ne s'oublie pas. Nous sortions de table à près de quatre heures de l'après-midi, après des agapes dignes de Bacchus et de Lucullus réunis. Et nous avons toujours eu la chance de ne jamais croiser la maréchaussée sur le chemin du retour. L'après-midi se finissait sur une longue sieste un peu hagarde.

Je ne les vois pas souvent, ces deux-là, mais quel bonheur de les retrouver, de voir que le plaisir est partagé, encore aujourd'hui, et qu'ils ont toujours le cœur sur la main et la plaisanterie facile. Et puis, chez eux, la cuisine est simple mais délicieuse et copieuse: c'est la première fois que je ne viens pas à bout d'une souris d'agneau.

Lui, c'est une sorte de sumo gigantesque à la poignée de main dévastatrice si l'on n'y prend pas garde. Elle, c'est une mère à la poitrine généreuse sur laquelle on a envie de reposer sa tête, ce que je me suis permis de faire aujourd'hui. Régulièrement, ils ont interrompu leur travail pour venir bavarder avec nous, demander des nouvelles des uns et des autres, en égratigner certains, en regretter d'autres. Je n'ai jamais vu l'ombre d'une ombre dans leurs yeux. Francs comme l'or, comme disait ma grand-mère. Nous y retournerons, c'est sûr. Mon très bon emploi du temps me le permet.

Parce qu'il faut bien.

Dernier jour de vacances. Se réveiller et se dire que l'on a encore le temps, même si le soleil filtre à travers les volets clos, caresser le drap de ses jambes et y trouver encore des coins frais, prendre le petit déjeuner face au bougainvillier qui a compris, lui aussi, que l'été s'en allait, et laisser couler lentement la matinée jusqu'au moment de rejoindre Frédéric pour déjeuner ensemble à la terrasse d'un restaurant du 2°.

Faire un immense effort après pour rejoindre le collège, encore vide, histoire de faire quelques photocopies et surtout me réacclimater aux lieux. Bonjour à certains qui sont présents, quelques plaisanteries automatiques (il faut bien que je réessaie mon costume de clown, celui d'emmerdeur sera pour plus tard) et puis redescendre par les transports en commun parce que, ce matin, je n'ai pas pris ma voiture. Expérience éprouvante: je n'aime pas attendre, je n'aime pas la lenteur du tram et l'odeur de pisse de l'arrêt de Perrache, je n'aime pas les rames de métro bondées à n'importe quelle heure maintenant, je n'aime pas les bus, je ne les ai jamais aimés. Je continuerai à utiliser ma voiture, et tant pis pour les écolos!

Demain matin, ce sera petit déjeuner "convivial" avec les collègues, photo de groupe des enseignants (ça, c'est nouveau!) et discours ennuyeux auxquels je n'assisterai pas (trente ans que j'entends les mêmes): un bon café ailleurs, en ville, avec Stéphane, c'est ce qu'on a décidé pour remplacer, tous les deux. Et l'après-midi, plongée en apnée dans le monde de la pédagogie qui durera jusqu'à juillet prochain.