vendredi 17 juillet 2009

La Creuse (2) et Almodovar

(Écrit le dimanche 12 juillet)
Deux jours sans écrire, cinq sans ordinateur. Je me surprends à ne pas être en manque. Le régime repos continue avec des nuits de dix heures et des siestes d'une heure au moins. Je n'arrive pas à comprendre comment je peux dormir autant. Mais ce qui surprend Noëlle, c'est ma plus grande vitalité. Une fois sorti des bras de Morphée, j'ai envie de bouger, de découvrir et non de rester assis en sirotant un apéritif. Ma passion pour la photo m'entraîne à fouiller de nouveaux sites et à en revisiter d'anciens avec un œil différent.

Vendredi, c'était Bourganeuf, où nous avons fait les courses. En plus de la ville, que je connaissais déjà, nous avons, Noëlle et moi, parcouru le cimetière dont une partie, très pentue, abrite d'anciennes tombes. Celles qui ont vite attiré mon attention dataient du XIX° et couvraient pratiquement tout le siècle. Elles ont une particularité intéressante. Bien que souvent en très mauvais état, elles conservent, pour la plupart, sur la partie dressée, sur le dosseret en tête de rectangle, l'incrustation d'un disque de la taille d'une assiette plate sur lequel, outre le nom du défunt ou de la famille, apparaît une décoration représentant des fleurs, la;plupart du temps violettes ou pensées, ou un paysage romantique encadrant un sépulcre.
A observer les débris de certains de ces disques cassés, nous avons pensé qu'il s'agissait de porcelaine: Limoge n'est pas loin. Le plus étonnant, c'est l'état de très bonne conservation de ces porcelaines accompagnées parfois d'une couronne de petites roses blanches de la même matière. J'en ai pris de nombreuses photos.

A l'allée, nous nous étions arrêtés, à ma demande, à St Pardoux-Morterolles (non, pas celui de Pascal Sevran qui se trouve lui, en Haute-Vienne il me semble), pour l'église de St Pardoux et le puits communal de Morterolles. Je suis toujours surpris par la gentillesse des habitants qui, dès qu'ils nous voient intéressés par un monument, se proposent immédiatement de nous en apporter la clef.

Samedi, hier donc, ce fut baignade au lac de Vassivières. Encore une fois, j'étais seul avec Noëlle, Gérard n'étant vraiment pas du genre nomade. Peu de monde sur ces petites plages agréables de sable fin.Une majorité de naturistes. Noëlle m'a mis à l'aise tout de suite en me disant que je pouvais enlever le maillot sans la gêner, si je le voulais. Ce que j'ai fait. D'abord inquiet de voir notre unique voisin, un homme de 35 ans environ, bien fait, mince, bronzé, mais dont la tête ne m'inspirait pas, se mettre à bavarder d'une façon que je craignais interminable, je fus vite rassuré par le silence et le calme qui s'établirent lorsque chacun prit son livre et se plongea dans la lecture.


Nous sommes rentrés vers 6 heures, pour prendre la route de l'autre lac, celui de Lavaud-Gelade tout près duquel nous avons dîner dans un restaurant exceptionnel en Creuse où mes expériences gastronomiques m'avaient jusqu'ici laissé "sur ma fin", pour ne pas dire pire. Cadre chaud, vieux meubles et tissus rares, et une cuisine très raffinée servie par un chef dont l'unique défaut est d'être un peu trop cabotin à mon goût. Nous avons ainsi passé une très bonne soirée dans la salle du rez-de-chaussée des Milles Sources, à St Marc-à-Loubaud.

Aujourd'hui, dimanche, j'ai fait le tour du village pour saluer ceux que je connais et, en fin d'après-midi, nous avons une nouvelle fois gagné Bourganeuf pour une séance au cinéma d'Art et d'Essais de la ville. Tarifs à 5 ou 6 euros et toujours dans la semaine au moins un film intéressant. L'an dernier, j'y avais découvert Volver. Cette année, je suis resté fidèle à Almodovar, avec Étreintes brisées. Pas tout à fait le même Almodovar pourtant, car de plus en plus sérieux dans son propos.

Si l'on s'en tient à l'histoire proprement dite, on peut être déçu par ce mélo appuyé, à peine crédible parfois et qui s'étire un peu trop vers la fin. J'ai trouvé également Almodovar assez "gonflé" de travestir un instant Pénélope Cruz en Audrey Hepburn. L'espagnole est belle, certes, mais n'a pas la douceur de visage de l'anglaise. Je pense, en fait, que ce mélo larmoyant n'est que prétexte pour le réalisateur à une réflexion sur l'image et, par conséquent, sur la création. Dès le début du film, de nombreuses séquences nous montrent les personnages flous, ou vus dans des miroirs ou dans un reflet sur un meuble. La toute première image, d'ailleurs, est l'œil de Pénélope Cruz qui s'ouvre et sur lequel on aperçoit le réalisateur du film qu'elle est en train de tourner: Des Filles et des valises.

Ainsi, il y a l'œil qui voit, celui de la caméra ou de l'appareil photos, celui du spectateur du film tourné et "détourné" puis remonté plus d'une décennie plus tard. Je te vois, je te surveille, je te sublime et t'anéantis. Au cours d'un voyage d'amour éperdu, le couple d'amants prend un paysage sublime en photo... et se retrouve sur la photo dans le couple d'amants s'embrassant sur la plage. J'ai souvent pensé à Hitchcock au cours de la projection: on retrouve la jambe plâtrée et l'œil indiscret de la caméra personnelle. La scène où Pénélope Cruz est jetée dans l'escalier par son vieil amant jaloux et où celui-ci la contemple étendue aux bas des marches depuis le palier supérieur m'a étrangement rappelé Le Crime était presque parfait, bien qu'il n'y ait, si je me souviens bien, aucune scène de ce genre dans ce dernier film. Pour l'escalier seulement, et la contre-plongée peut-être? Au final, un film intéressant, assez différents des autres Almodovar (mais j'avais déjà pensé la même chose de Volver) et un peu étiré en longueur. De plus, il est à constater qu'aucun personnage n'attire réellement la sympathie. Ni l'antipathie d'ailleurs. Je reste sur l'impression d'un exercice de style d'où l'émotion est trop souvent absente.

jeudi 16 juillet 2009

Une semaine de vacances

(Écrit le vendredi 10 juillet)
Hier soir, nous étions partis pour une soirée télévision. Comme rien d'intéressant n'y était proposé, nous avons ressorti une vieille cassette, un film que j'avais envie de revoir depuis déjà longtemps: Une Semaine de vacances, de Bertrand Tavernier.

Le film était sorti, si je me souviens bien, en 1980. Outre le fait qu'il était le premier à montrer avec autant d'intelligence la beauté de Lyon, de la ville et de sa région, il évoquait, de façon nouvelle également, la difficulté pour un jeune enseignant d'assumer la lourde charge qui lui est très tôt mise sur les épaules, de savoir non seulement enseigner mais aussi éduquer, de concilier l'amour de sa matière, de son métier, des enfants et les déceptions inévitables et souvent brutales. A sa sortie, j'enseignais depuis quatre ans, trois de remplacements dans les banlieues de la ceinture lyonnaise et un dans le privé, dans un LEP où je tâchais de vivre le grand écart obligatoire entre mes études des Humanités latine et grecque et la réalité quotidienne de CAP en échec scolaire. Inutile de dire si, pour ces deux raisons, ce film m'avait marqué.

J'ai été heureux de voir que l'image qu'il m'en restait n'était ni fausse ni trop transformée par les fantasmes. Ainsi les premiers instants, la vieille dame toujours seule aperçue par la fenêtre de l'appartement d'en face, je m'en souvenais parfaitement. de même que de l'or automnal d'un soleil levant sur les vignes du Beaujolais. La jeune élève qui croit être bête, également, alors qu'elle a toute une richesse intérieure à faire éclore.

Revoir ce film m'a procuré un grand plaisir: retrouver la jeunesse de Nathalie Baye, si fine, si fragile, et de Gérard Lanvin, me souvenir que Michel Galabru n'a pas été qu'un acteur de mauvais films, apercevoir, un court instant, Jean Dasté dont ce fut sans doute un des derniers rôles, si ce n'est le dernier, savourer la délicatesse et la pertinence des dialogues sur l'enseignement:
- Qu'est-ce qui t'a fait choisir le métier de prof?
- Je n'ai pas choisi, après j'ai aimé.

Aujourd'hui, rien n'est à jeter dans ces dialogues, ils n'ont pas pris une ride. Si certains aspects du monde éducatif se sont depuis beaucoup radicalisés (on ne fume pas dans une établissement scolaire, encore moins lors d'un rendez-vous de parents; on ne songerait même plus à recevoir des élèves chez soi, tant cette privauté comporterait de risques), l'essentiel du message du film est encore valable aujourd'hui. Il faudrait que certains détracteurs de l'école et des enseignants le voient et y découvrent la dose d'abnégation et d'amour des enfants qu'il faut pour supporter la pénibilité de ce métier.

Pour ma part, je découvrais à peine l'enseignement lorsque tavernier a sorti son film. J'avais fait quatre ou cinq ans derrière un bureau. C'est à peu près ce qu'il me reste à assurer avant la retraite. Une vie professionnelle s'est donc écoulée entre alors et aujourd'hui. Je suis heureux de constater que mes sentiments, mes réactions, mon approche de ce métier, ma conception de ce qui doit être n'ont pas changé au cours des ans. Et je crois que j'en suis fier.

Michael Tolliver est vivant.

( Écrit le vendredi 10 juillet)
Je viens de terminer le septième épisode des fameuses Chroniques de San Francisco. Cette lecture m'a ramené de nombreuses années en arrière lorsque, l'été, dans le Chablais, j'attendais avec impatience la publication en poche de tel ou tel épisode précédent. Il fallait alors commander à la librairie du village. C'était toujours un moment de plaisir car la libraire était une jeune femme agréable et cultivée, une vraie libraire avec qui il faisait bon bavarder un instant. Je ne sais pas comment elle s'arrangeait mais elle avait en général le livre demandé dans les trois ou quatre jours suivants la commande. Ainsi les Chroniques m'ont-elles occupé de longs moments de sieste dans la maison fraîche. J'aimais la légèreté de ces romans: si l'intrigue à demi policière qui en sous-tendait la plupart n'était pas toujours très excitante, en revanche j'appréciais beaucoup les nombreux dialogues. Je m'étais aussi fait une image à moi du personnage principal, Mouse, surnom de Michael, et ai refusé de le reconnaître, des années après, lorsque par hasard, j'ai vu, sur une des nombreuses chaînes du câble ou de la parabole, un épisode du feuilleton américain qui avait été tourné sur le sujet.

Que penser aujourd'hui de cette septième livraison? Apprendre sa publication n'a pas soulevé chez moi un enthousiasme débordant: San Francisco et ses chroniques appartenaient à mon passé, à une vie totalement disparue et que je ne tenais pas à ressusciter. Pourtant, je n'ai pas hésité à l'acheter. Il a traîné quelques semaines près de mon lit, un peu par superstition, et puis je m'y suis mis. Je voulais lire quelque chose de léger après avoir abandonné la lecture de La Vie en sourdine, de David Lodge, roman particulièrement bavard et inintéressant. (Je ne comprends pas, à ce jour, l'enthousiasme qu'il suscite chez de nombreux lecteurs). Retrouver ainsi, une vingtaine d'années plus tard dans le roman, les personnages de Mouse, de Brian, d'Anna Madrigal puis de Shawna et de Mary Ann m'a touché: je remettais les pieds dans un univers familier, comme si j'avais des nouvelles d'anciens amis un peu perdus de vue mais toujours chers. Pas d'intrigue policière, ce qui me réjouit. Dans cet épisode, on est plus grave, bien sûr, on parle davantage de la vieillesse, de la maladie, de la mort. On y parle aussi beaucoup de l'amour et de l'intelligence, de l'amour intelligent, celui qui sait distinguer l'essentiel des possibles détours circonstanciels. On y parle des rapports avec la famille génétique et celle que l'on s'est créée au long de sa vie. On y est moins catégorique pour condamner l'un au trop grand profit de l'autre. J'ai aimé ce livre parce qu'il aborde des thèmes graves avec légèreté, parce que son personnage a sensiblement le même âge que moi, a connu les mêmes périodes de condamnation puritaine, de violence hystérique et de pseudo-acceptation par la société, même si l'histoire n'est pas tout à fait la même en France et aux États-Unis. Si le nom de "mari" ne m'emballe pas pour parler de son compagnon, cette réticence n'est que lexicale et je partage totalement la conception du couple qui est exposée ici. Ces grands jeunes gens fougueux des années soixante-dix et quatre vingts se sont beaucoup calmés sans perdre de vue leurs idéaux. C'est ce qui peut aujourd'hui m'arriver de mieux.

La Creuse (1)

Bonjour.
(Écrit le jeudi 09 juillet)
La chalet, la table où, il y a une année, j'écrivais la première lettre à Pierre. Mesurer le chemin parcouru. Noëlle m'a dit: "Tu vas mieux que l'an dernier. L'an dernier, on voyait que tu voulais sortir la tête de l'eau, et tu y arrivais, parfois." Oui, les alternances d'euphorie et de marasme sont moins fréquentes et les reliefs plus aplanis.

Noëlle a vieilli. Elle ne se teint plus les cheveux, les laisse nature. Déjà la dernière fois, mais je l'ai trouvée plus ridée, presque fanée et profondément amaigrie. Elle est belle maintenant. Je lui demanderai de faire des photos de son profil: celui d'un vieux sage indien. J'étais heureux de retrouver, hier, sa petite silhouette fine sur le quai de la gare de Guéret. Heureux aussi de l'avoir pour moi tout seul. Gérard n'avait pu venir: juste avant de partir, il s'était blessé et nous attendait maintenant aux urgences de Bourganeuf, avec la main bandée. Lui n'a pas changé. Peut-être parfois, un retour d'agressivité impatiente.

Je n'ai rien écrit dans le train. Je n'en ai pas eu le temps, ni l'envie. Dès le départ, j'ai engagé la conversation avec ma voisine, une algérienne de 39 ans qui venait de terminer une formation d'un an à Lyon et partait à Bordeaux voir une partie de sa famille avant de regagner Alger. Étrange communion entre nous deux, d'abord réservée et polie, puis de plus en plus naturelle et intense. Nous avons fini par nous tutoyer, en échangeant sur des sujets qui nous tenaient à cœur à tous les deux: la course (ou le vélo), l'écriture et la religion, la foi plutôt. Plus de quatre heures de conversation ininterrompue, qui n'est jamais tombée dans la platitude. Elle m'a aussi évoqué son père mort, dont elle n'a pas encore fait le deuil, la difficulté de la communication en direct en France ( et pourtant, nous en étions un contre-exemple parfait). Lorsque le train a approché de Guéret, nous avons échangé nos adresses mail et nous nous sommes embrassés, comme deux vieux camarades. J'ai presque vingt ans de plus qu'elle. Je ne m'en suis pas rendu compte un seul instant.

Les gares se suivaient, je retrouvais leur nom sur les quais, précédemment annoncé par le haut-parleur: Roanne, Ganat, Commentry, Montluçon, Guéret. A Ganat, il m'a semblé que le train repartait à l'envers. Je l'avais oublié. Plus loin, je crois, j'ai montré à Assia l'à-pic qui s'ouvrait à nos côtés, alors que nous traversions sur un pont une gorge boisée et très profonde. Elle a eu peur et s'est retournée vers moi. Elle portait jusque là des lunettes de soleil. J'ai été surpris de voir ses yeux d'aussi près, et m'en suis senti gêné, un peu comme si je la voyais nue. Il n'y a pas eu de changement de voyageurs, dans notre wagon. Personne n'est descendu, personne n'est monté, à l'exception d'un jeune homme enfermé dans la musique que lui distillaient les écouteurs qu'il a gardés vissés aux oreilles pendant tout le trajet. J'ai expliqué à ma voisine ce qu'était la Creuse, à quoi ressemblaient les paysages, les églises, les maisons. Elle, elle est berbère mais nous n'avons pas eu le temps d'aller voyager par là-bas: lorsque je suis descendu du train, l'échange n'était pas fini.

Ce matin, je me suis réveillé tard, à 10h30. A Lyon, je m'estime heureux lorsque j'ai des nuits de six heures. Ici, le sommeil est doublé. Chaque année, je récupère ainsi. Je viens ici pour ça. Je sais que j'y retrouve du vrai repos. Il fait frais, il n'y a pas de bruit, je peux me le permettre. Après la sieste de cet après-midi (oui, aussi), j'ai surpris Noëlle en lui demandant de bouger. Le ciel était menaçant, très nuageux, mais il ne pleuvait pas.
- Allons voir le village sculpté!
- Si tu veux!

Mais, avant d'y arriver, je lui ai imposé de nombreuses haltes, occasion principalement de visiter des églises et de prendre des photos. Ainsi avons-nous découvert par hasard la Chapelle Notre-Dame de Borne, magnifique construction creusoise dont la tourelle qui lui donne un aspect fortifié m'a tout de suite évoqué Montaigne et sa bibliothèque. Alors que nous regrettions, tout en le comprenant, qu'elle soit fermée, une jeune femme bien en chair, et bien en terre, aux pommettes rosies par la vie qui circule en elle, une Vierge campagnarde, est venue nous ouvrir. En sortant, sur le pas de la porte, nous avons enjambé une petite grenouille.

Tout près se trouve le village d'Ars, tout court celui-ci, avec une autre église, en cours de restauration et qui promet d'être exceptionnellement lumineuse avec ses nouveaux vitraux. Deux ouvriers y travaillaient, l'un jeune, l'autre son patron, tous les deux sérieux, conscients de la qualité de ce qu'ils réalisaient. Après un dernier arrêt à l'église massive de Chamberaud dont la dégradation est, à certains endroits, impressionnante, nous avons enfin rallié Masgot, le fameux village sculpté.



Un de ses habitants, François Michaud (1810-1890) y a orné sa maison et le mur de son jardin de sculptures tout droit sorties de son imagination. On peut penser au Facteur Cheval, à Hauterives, bien que l'art de ces deux originaux ne soit aucunement comparable. D'autres maisons du village sont ainsi décorées de statues et de bas-reliefs de la même main. Il faut l'avoir vu une fois, mais on n'est pas obligé d'y retourner.

mardi 7 juillet 2009

Momentini

- Jamais je ne regarde la série "Plus belle la vie". C'est ce qui passait déjà sur l'écran quand je tenais la main de Pierre à la clinique, dans ces derniers jours. La seule musique me fait fuir. Il y avait aussi "Questions pour un champion", mais j'ai dû me réadapter, pour ma mère.

- Je connais un moment où il fait toujours beau, où l'air est toujours frais: quand je me retrouve sur le trottoir, le soir, devant la clinique psychiatrique.

- Les grenouilles du diapason, à la Feyssine, sont si légères qu'elles peuvent plonger dans le cresson qui en recouvre la surface sans y laisser de trou. On ne sait qu'elles étaient là qu'au bruit de leur chute dans l'eau.

- Météo des plages sur Fr3: allez voir, on vous donne de bons conseils. Le dernier, de ce soir: "Avant de prendre la mer, vérifiez bien qu'il y a autant de passagers que de gilets de sauvetage: cela peut sauver des vies!". C'est sûr, le gilet sans passager, il se sentirait un peu inutile. Ça pourrait lui donner des idées noires, comme se fiche à l'eau...

- Ce matin, l'orthopédiste de ma mère a dit, en m'expliquant les radios: "La prothèse, lors de la chute, a impacté le cotyle". Lui aussi! Sa phrase m'a amené un petit sourire aux lèvres. Mais je pardonne à ce médecin: il est tellement beau!

- S., le fils de J., m'a accompagné toute la matinée lors de cette visite. J'apprends peu à peu à connaître cet adolescent. Je sais qu'il ne lit pas ces lignes, mais papa lui transmettra une nouvelle fois mes remerciements.

- J. et moi, solennellement, disons merci au correcteur d'orthographe de Blogspot pour la cédille du C majuscule. Merci, Monsieur Blogspot, vraiment. Si, si, si...

- Je ne vais pas tarder à m'acheter un vélo digne de ce nom.

Questions pour un barbon?

Un début de sciatique assez douloureux m'a obligé, ces derniers temps, à réviser mes occupations sportives à la baisse. J'aurais préféré un autre moment que ces premiers jours de vacances. Le sport m'est indispensable pour gérer mon stress et mes angoisses. En être privé juste après la mort de Kicou n'est pas non plus pour moi ce qu'il y a de mieux.

Alors il a fallu assumer autrement. En trichant d'abord: je ne cours pas mais je me déplace, à pied, en vélo, tant que je peux. Hier après-midi, je suis allé à la recherche de deux autres petits lacs à Miribel: un bon bout de chemin à pied en plein soleil pour découvrir un beau site, hélas quasiment vide. Me suis consolé en prenant quelques photos d'insectes et de chardons.

Ensuite en n'occultant pas une question qui me traverse l'esprit un peu trop souvent à mon goût ces derniers mois: ne suis-je pas en train de vieillir, de franchir un cap aussi bien physiquement que moralement? Je ressens cela avec beaucoup d'acuité depuis quelque temps, sans savoir d'où me vient ce sentiment.

Il m'est difficile de juger moi-même mon apparence physique, même si je trouve que le port d'une barbe, même courte et régulièrement taillée, rend le visage plus austère, donc plus vieux car cette toison est beaucoup plus sel que poivre. Un petit ventre a également tendance à vouloir apparaître depuis que j'ai réduit la course à pied mais rien de catastrophique encore et qui ne soit récupérable rapidement. Alors quoi? Une fatigue physique accumulée et qui se manifeste actuellement, c'est sûr. L'idée que dans à peine plus de trois ans, je fêterai mes soixante ans, et ça, pour moi, c'est de la pure science-fiction. Mon désintérêt (momentané?), disons plutôt mon plus faible appétit pour les safaris homos et autres joyeusetés de la libido.

Côté moral, une prise de distance vis à vis de mon travail - c'est ainsi la première année que je ne me sens pas déprimé trois jours après avoir quitté les élèves, en tout cas pas à cause de leur absence-, l'impression de gérer les choses au coup par coup, par exemple en ne procédant à un minimum de rangement dans mon bureau que lorsque je ne peux plus décemment faire autrement, une sorte de Carpe Diem où un événement chasse l'autre, goûté sur l'instant mais vite rangé dans les tiroirs de l'oubli. Est-ce cela vivre dans l'immédiateté? Un désintérêt de plus en plus marqué pour la lecture autre que celles rencontrées ou recherchées sur cet écran, et encore.

Bref, la machine Calyste a un peu de jeu dans les rouages. Rien de grave mais à surveiller. Je pars demain dans la Creuse pour une semaine. Objectif: ne rien faire du tout, sauf peut-être un peu de baignade au lac de Vassivières, où Noëlle m'a dit avoir repéré quelques petits plages isolées à fréquentation nudiste intéressante, au moins pour l'œil. Je sais que, chez elle et Gérard, je peux vivre la vie dont j'ai envie, sans avoir à me forcer à une quelconque sociabilité quand je n'en ai pas envie. La France reculée, en général, ça me convient pour faire l'huître qui se fatigue même de bâiller.

C'est étrange: il y peu, j'aurais dit, j'ai dit, que cela ne me dérangeait pas de vieillir. Aujourd'hui, je semble affirmer le contraire. Je crois que les deux positions ne sont pas si antinomiques que cela: j'aime avancer dans l'existence, en connaître tous les plaisirs (je suis avant tout un épicurien), vivre des expériences et des moments différents. En même temps, j'ai du mal à accepter que le corps parfois ne suive pas, qu'au moment où la vie vous tend une savoureuse pâtisserie (et il y a bien peu de temps que je suis à nouveau apte à la savourer, cette douceur), elle s'arrange pour en limiter la jouissance, d'une manière ou d'une autre. Encore une fois le coup du pompon à la fête foraine!

Je crois enfin que mon âge qui avance (je n'ai pas dit "avancé") me rend trop vite lucide face à de nouveaux jouets récemment acquis. A vingt ans, j'aurais gardé mes illusions beaucoup plus longtemps. Aujourd'hui, je perçois le fond, vaseux ou pas, sous le courant d'eau apparemment claire. Tant mieux, en un sens. Mais c'est l'enthousiasme qui en pâtit et je crois vraiment que je suis quelqu'un d'enthousiasme.

Tiens, par exemple, en finissant ce billet, je me disais: "Tu vas sortir, prendre l'air". Eh bien voici qu'il pleut. Quand je vous dis....

lundi 6 juillet 2009

Bonjour! Comment tu vas?

"Bon-jour!" (avec un petit temps d'arrêt entre les deux syllabes)
"Comment tu vas?".
" Est-ce que tu as bien dormi?"
Le tout prononcé avec une diction proprement théâtrale, autant par la netteté que par la force.

Ce sont les premiers mots que j'entends le matin depuis quelques jours. Il est autour de huit heures. Je n'ai personne dans mon lit mais je dors la porte-fenêtre ouverte. A l'angle de ma cour, au même étage que moi, logent un vieux monsieur, au moins septuagénaire, et sa mère, sans doute presque centenaire, fort dépendante apparemment.

Depuis presque vingt ans que j'habite ici, j'ai toujours vu ce monsieur dans cet appartement. Les dialogues avec sa mère datent de moins longtemps, la surdité grandissante avec l'âge ayant fait son œuvre ou alors la dégénérescence cérébrale. Nous nous saluons depuis plusieurs années, lui et moi, soit dans la rue lorsque nous nous croisons, soit par fenêtre et balcon interposés lorsque j'arrose mes plantes. Nous avons même échangé quelques mots lors d'une élection: c'était lui qui, avec quelques autres, tenait le bureau de vote lorsque je suis allé faire mon devoir de citoyen. Une forme de politesse entre voisins, rien de plus.

Pourtant la vie de ce couple me bouleverse, sans doute parce qu'elle aurait pu être mienne, parce qu'il y a au moins un point commun entre nos deux existences. Ce vieil homme, toujours bien mis et sortant devant la porte de son immeuble pour fumer son cigare, le soir après le repas, ce retraité qui aurait pu mener une fin de vie tranquille est ligoté journellement par le souci qu'il a de sa mère. Parfois, rarement, une auxiliaire le remplace certains soirs auprès de l'ancêtre handicapée. Que fait-il alors? Spectacle? Sexe? Promenade? Le lendemain matin, à huit heures, il est là, fidèle au poste.

Parfois, le dialogue (dont je ne perçois que la partie masculine) est plus tendue. Ce matin, par exemple, la vieille dame semblait ne pas vouloir manger. D'autres fois, il appert de la colère du fils qu'elle s'est laissée aller à ne pas retenir ses besoins dans son lit. Les mots se font encore plus sonores et bien souvent, dans ces circonstances, la fenêtre se referme sur la scène familiale. Rarement cette fenêtre ne s'ouvre pas de quelques jours. Je me mets alors à guetter le retour de la vieille dame, partie sans doute pour un séjour en clinique, et si ce retour tarde, je ne suis pas loin de m'inquiéter: serait-elle morte? J'imagine la vie de son fils, à partir de ce jour-là: une libération d'abord et puis, très vite, un manque immense. On finit par aimer même les chaînes les plus serrées, je pense.

Je n'ai jamais vu la vieille dame. Je n'en connais que le profil gauche, celui que j'aperçois depuis mon balcon pendant son déjeuner, celui qu'elle ne déplace jamais pour pivoter la tête et jeter un regard vers l'extérieur, vers le soleil: un profil émacié, dont la peau semble coller aux os, surmonté de quelques mèches de cheveux clairsemés. J'essaie d'observer si elle parle parfois,mais je ne vois jamais bouger ses lèvres. Pourtant je pense qu'elle échange quelques mots avec son fils, les mots indispensables, ceux tellement prononcés, tellement en lien avec la vie animale que le cerveau le plus atteint les retient encore.

Que devient-elle, que fait-elle le reste de la journée? Je n'en sais rien. Je l'oublie moi-même ainsi que son fils et les retrouve le matin au réveil.
-Bonjour! Comment tu vas? Est-ce que tu as bien dormi? Tu veux ton déjeuner?...