J'étais comme vide, ce soir. En rentrant, tout à l'heure, j'ai eu la joie de voir qu'il ne restait plus qu'une couche de rénovateur à passer au plancher de chêne du salon pour que le gros des travaux soit terminé. J'ai appelé Jean-Claude pour lui dire combien j'étais content et comme je trouvais ça beau. Appel sincère et spontané.
Puis, en ayant raccroché, je n'ai plus ressenti cette joie, mais au contraire une grande fatigue qui m'a submergé. Tout à coup, l'appartement n'avait plus aucun intérêt pour moi, je n'avais qu'une envie: m'enfuir, sortir dans les rues, me fatiguer à marcher au hasard, me coucher éreinté, dormir sans rêve.
J'ai cru que, comme bien souvent, l'écriture ici allait remettre les choses en place. Sec! J'ai eu l'impression d'avoir tout dit, ne plus avoir envie. Aucun sujet ne me venait. A quoi bon? J'ai tourné en rond chez les autres, à la recherche de nouveaux billets. Bien rares en ce mois d'août. Et puis, j'ai vu, grâce à Upsilon, le lyonnais de (Des)illusions, quelque chose qui m'a fasciné. En suivant le lien qu'il propose, je suis tombé sur ça. Et j'ai remonté le temps, de ma ville et des recherches que ces gens font sur Lyon en 1700. Et la petite étincelle est revenue. Chapeau bas, messieurs.
mercredi 3 août 2011
Mon maître
Il s'appelait Henri. C'était un être presque difforme, à cause d'une maladie, je ne sais pas laquelle, qui avait atrophié le bas de son corps, réduisant ses jambes à de pauvres bâtons soutenus par une canne à l'aide de laquelle, péniblement, il avançait. Comme pour compenser, le tronc était impressionnant de force physique, et ses mains, ses belles mains aux rebords ourlés de poils noirs, dégageaient une puissance effrayante.
C'est le premier professeur que j'ai eu à mon entrée en sixième, celui qui m'a accueilli dans ce grand lycée où j'allais passer huit ans, dont trois avec lui, celui dont j'avais rêvé la veille, étrangement semblable dans cette même salle entr'aperçue en songe. Lorsqu'il était assis à son bureau surélevé par une estrade, il était impressionnant, une sorte de Jupiter tonnant au doux regard et au verbe intelligent.
Il m'a appris le latin, le grec, l'amour de la littérature, me faisant découvrir le plaisir de lire de vrais auteurs. Il m'a inculqué la logique et la primauté du raisonnement, le dégoût pour la facilité et la joie de l'effort intellectuel. Il pouvait être dur parfois, il était toujours exigeant. Je lui dois ce que je suis, à lui plus qu'à tout autre. Il a été mon maître, au sens le plus noble du terme.
Dès le début, il m'avait pris en grande affection, allant même jusqu'à m'offrir des vacances sous la tente, à moi dont les parents étaient bien incapables de les financer. Il m'avait donné un surnom affectueux, à moi seul réservé. Des étés avec lui, à découvrir le jeu du foulard, à marcher dans la campagne de Haute-Loire, à s'initier au cinéma par les projections qu'il organisait pendant ces camps ou dans l'année dans un local où il avait installé une sorte d'association culturelle réservée aux élèves qui le suivaient.
J'ai appris longtemps après qu'il avait une réputation bien établie dans le monde de l'éducation où, pourtant, le grenouillage ne manque pas. Moi, enfant, j'aimais quand il me passait la main sur la nuque en se déplaçant dans la salle pour vérifier notre travail. Ce geste, que beaucoup interpréterait mal aujourd'hui, m'a fait avancer à son pas à lui, un pas d'estropié qui m'emmenait voler. L'albatros du poème, c'était lui pour moi.
Je l'ai revu une seule fois, des années plus tard. Il avait organisé un stage de formation pour enseignants. Lorsque j'ai frappé à sa porte, j'étais anxieux, comme lorsqu'on relit un livre que l'on a trop aimé. J'ai entendu la canne qui martelait le parquet, la porte s'est ouverte et il m'a dit: "Ah! C'est toi!". Le fil n'avait pas cassé.
J'ai cherché sa tombe, un été, avec Pierre. Nous ne l'avons pas trouvée mais j'ai parcouru, ce dimanche, les lieux où s'étaient déroulés ces beaux mois de juillet de mon enfance, entre champs de blé et forêt de sapins. On se sent tout petit alors, comme si le maître était encore là.
(Merci à La Plume d'avoir réveillé ce souvenir.)
C'est le premier professeur que j'ai eu à mon entrée en sixième, celui qui m'a accueilli dans ce grand lycée où j'allais passer huit ans, dont trois avec lui, celui dont j'avais rêvé la veille, étrangement semblable dans cette même salle entr'aperçue en songe. Lorsqu'il était assis à son bureau surélevé par une estrade, il était impressionnant, une sorte de Jupiter tonnant au doux regard et au verbe intelligent.
Il m'a appris le latin, le grec, l'amour de la littérature, me faisant découvrir le plaisir de lire de vrais auteurs. Il m'a inculqué la logique et la primauté du raisonnement, le dégoût pour la facilité et la joie de l'effort intellectuel. Il pouvait être dur parfois, il était toujours exigeant. Je lui dois ce que je suis, à lui plus qu'à tout autre. Il a été mon maître, au sens le plus noble du terme.
Dès le début, il m'avait pris en grande affection, allant même jusqu'à m'offrir des vacances sous la tente, à moi dont les parents étaient bien incapables de les financer. Il m'avait donné un surnom affectueux, à moi seul réservé. Des étés avec lui, à découvrir le jeu du foulard, à marcher dans la campagne de Haute-Loire, à s'initier au cinéma par les projections qu'il organisait pendant ces camps ou dans l'année dans un local où il avait installé une sorte d'association culturelle réservée aux élèves qui le suivaient.
J'ai appris longtemps après qu'il avait une réputation bien établie dans le monde de l'éducation où, pourtant, le grenouillage ne manque pas. Moi, enfant, j'aimais quand il me passait la main sur la nuque en se déplaçant dans la salle pour vérifier notre travail. Ce geste, que beaucoup interpréterait mal aujourd'hui, m'a fait avancer à son pas à lui, un pas d'estropié qui m'emmenait voler. L'albatros du poème, c'était lui pour moi.
Je l'ai revu une seule fois, des années plus tard. Il avait organisé un stage de formation pour enseignants. Lorsque j'ai frappé à sa porte, j'étais anxieux, comme lorsqu'on relit un livre que l'on a trop aimé. J'ai entendu la canne qui martelait le parquet, la porte s'est ouverte et il m'a dit: "Ah! C'est toi!". Le fil n'avait pas cassé.
J'ai cherché sa tombe, un été, avec Pierre. Nous ne l'avons pas trouvée mais j'ai parcouru, ce dimanche, les lieux où s'étaient déroulés ces beaux mois de juillet de mon enfance, entre champs de blé et forêt de sapins. On se sent tout petit alors, comme si le maître était encore là.
(Merci à La Plume d'avoir réveillé ce souvenir.)
mardi 2 août 2011
Parce que
Parce que je l'aime elle, par ce que je l'aime lui, et parce que j'aime "Trois petites Notes de musique", quand c'est Cora Vaucaire qui les chante.
Alida Valli & Georges Wilson dans un extrait du film "Une aussi longue absence", Henri Colpi 1961.
Alida Valli & Georges Wilson dans un extrait du film "Une aussi longue absence", Henri Colpi 1961.
Momentini
- Grande discussion avec une de mes vieilles voisines que j'adore mais qui est franchement de plus en plus sourde:
Moi: - Bon appétit.
Elle: - Ça va en ce moment: tant qu'on peut se déplacer!
L'essentiel, c'est d'entretenir l'amitié!
- Allez faire un tour dans un magasin de bricolage au mois d'août. Là, vous touchez le fond, et des rayons, et du personnel incapable! Il y a des jours, on se prend à douter de l'espèce humaine! Et encore une caissière plus que limite, dans la comptabilité, celle-ci.
- Dîner ce soir avec Fabrice à la Brasserie Le Nord, appartenant à Bocuse. Bon repas à un prix tout à fait abordable. Adresse à retenir. Nous avions visé Léon de Lyon (brasserie) mais terrasse complète.
- Lyon se vide, sauf de touristes. Je ne sais pas ce que je préfère, de l'autochtone ou de l'importé.
Moi: - Bon appétit.
Elle: - Ça va en ce moment: tant qu'on peut se déplacer!
L'essentiel, c'est d'entretenir l'amitié!
- Allez faire un tour dans un magasin de bricolage au mois d'août. Là, vous touchez le fond, et des rayons, et du personnel incapable! Il y a des jours, on se prend à douter de l'espèce humaine! Et encore une caissière plus que limite, dans la comptabilité, celle-ci.
- Dîner ce soir avec Fabrice à la Brasserie Le Nord, appartenant à Bocuse. Bon repas à un prix tout à fait abordable. Adresse à retenir. Nous avions visé Léon de Lyon (brasserie) mais terrasse complète.
- Lyon se vide, sauf de touristes. Je ne sais pas ce que je préfère, de l'autochtone ou de l'importé.
lundi 1 août 2011
La Tutélaire
En décapant le bahut du salon, j'ai découvert, tout au fond, masqués par la crasse et la colle noircie, des lambeaux de vieux journaux collés sans doute par d'anciens propriétaires. Nous avions acheté ce meuble, Pierre et moi, chez un brocanteur dans le sixième arrondissement, à Lyon. Il a d'abord servi à ranger de la vaisselle puis des disques et ce qu'il faut pour les écouter. J'avais fait la même découverte au fond d'un placard dans notre ancien appartement: un des tous premiers numéros du Progrès, le journal local. Mais si j'avais pu la première fois déchiffré la date de parution, ceux d'aujourd'hui étaient beaucoup trop abîmes pour qu'il soit possible d'y lire quoi que ce soit.
De cet ancien appartement, il reste une relique qui ne nous a jamais quittée depuis que nous l'avons trouvée: une minuscule vierge de plomb, grossièrement fondue, abandonnée là ou perdue et qui n'a plus jamais quitté notre cuisine. Pierre, qui ne manquait jamais d'inventivité et donnait à chacun un surnom, l'avait baptisée la "Tutélaire". Seule exception à sa présence: au moment du déménagement, il y a vingt ans, elle avait disparu. Nous l'avions crue irrémédiablement perdue jusqu'au jour où, avant de jeter les journaux qui avaient servi à protéger les objets, j'ai eu la bonne idée de vérifier s'ils ne contenaient plus rien. Elle était restée pliée au fond d'un carton. Aujourd'hui, elle est encore là, au milieu des toupines qui prennent la poussière au dessus de la cuisinière.
De cet ancien appartement, il reste une relique qui ne nous a jamais quittée depuis que nous l'avons trouvée: une minuscule vierge de plomb, grossièrement fondue, abandonnée là ou perdue et qui n'a plus jamais quitté notre cuisine. Pierre, qui ne manquait jamais d'inventivité et donnait à chacun un surnom, l'avait baptisée la "Tutélaire". Seule exception à sa présence: au moment du déménagement, il y a vingt ans, elle avait disparu. Nous l'avions crue irrémédiablement perdue jusqu'au jour où, avant de jeter les journaux qui avaient servi à protéger les objets, j'ai eu la bonne idée de vérifier s'ils ne contenaient plus rien. Elle était restée pliée au fond d'un carton. Aujourd'hui, elle est encore là, au milieu des toupines qui prennent la poussière au dessus de la cuisinière.
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