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lundi 1 septembre 2008

Une de plus.

Combien de bises données et reçues? Combien de fois à essuyer les lunettes après ces bises? Pas trop de "Alors, t'as passé de bonnes vacances?". Un très plaisant: "Tu sais que t'es beau, toi!". Des retrouvailles avec les anciens des six établissements, dont certains que je vois rarement; des rencontres avec les nouveaux, douze juste au collège, tout jeunes, tout frais, tout beaux. Pour certains, leur première rentrée. Ils veulent avoir l'air sérieux et décontracté. Mais quand ils se croient inaperçus, ils laissent passer un peu de leur tension sur leur visage. C'est là que je mesure pour moi le chemin parcouru.

Ennui mortel au lycée, plus d'une heure, du discours du directeur général qui non seulement est un piètre orateur mais a eu en plus le culot de nous resservir le même qu'au mois de juin, à la clôture de l'année. Pourquoi parler, et répéter, quand on n'a strictement rien à dire?

Ensuite, retour au collège. Enfin du concret. Première réunion générale, présentation de l'année, apéritif, repas offert, et l'après-midi autres réunions, dont je vous passe le détail: j'ai pitié. J'en ai profité aussi pour charrier des tonnes de livres, et les placards pour les mettre, pour "reconnaître" ma nouvelle salle de cinquième, plus large et lumineuse que la précédente qui ressemblait davantage à un couloir encombrée de bureaux. Premières photocopies de l'année. Recherche (fructueuse) d'un tampon pour effacer le tableau, de la manivelle pour baisser les stores, d'une poubelle, d'une pendule qui accepte de donner l'heure, de craies blanches (les plus nombreuses) plus quelques-unes de couleur. C'est parti.

Demain, bien que ne travaillant pas (les cours normaux commencent jeudi), j'irai l'après-midi faire un tour à "acrobranche" où les 6°, en demi-journée d'intégration, vont apprendre à se connaître et à connaître certains de leurs enseignants.

Tout à l'heure, en rentrant, long coup de fil de Noëlle, de Creuse, qui venait de lire mes "Lettres à Pierre" que Dominique lui avait imprimées, puisqu'elle n'a pas internet. Je suis très heureux de cette gentillesse de Dominique, puisque toutes deux l'ont connu et apprécié. Ce qui me fait le plus plaisir, c'est que Noëlle m'ait dit qu'elle nous avait reconnus dans ce que j'ai écrit.

J'ai mon emploi du temps (depuis le 14 juillet), j'ai mes listes, j'ai mes salles, j'ai déjà des réunions programmées, toutes plus importantes les unes que les autres (!!!!). Il ne me manque rien, si ce n'est l'essentiel: découvrir mes élèves de la cuvée 2008/2009. Ce sera pour mercredi avec mes cinquièmes, jeudi pour les autres.
Allez, au boulot! Construisons!

vendredi 22 août 2008

Lettre à vous: douzième lettre

Il m'est difficile d'écrire après les deux billets précédents. Pourtant, je veux le faire, car il n'y a aucune tristesse.

L'un , le premier texte, est sans doute ce dont je suis le plus fier dans ma vie. Avoir eu le courage de l'écrire, et surtout de le dire, dans cette église pleine, face à la famille, face aux amis, face aux inconnus. Je ne pouvais laisser partir Pierre sans ce mot d'amour. Son frère l'a compris et m'a aidé. Je l'ai fait, j'en suis profondément heureux. Aujourd'hui, l'émotion est toujours là à la lecture, à l'évocation de petits bouts de notre quotidien, mais c'est la joie d'avoir parlé une dernière fois à Pierre, de lui avoir redit mon amour, qui l'emporte.

L'autre est un texte de Jean de la Croix que j'ai découvert le jour de la sépulture grâce à un ami. Il s'agit bien sûr d'amour divin, mystique, mais dit avec des mots si profondément humains. Un grand amour m'attend, je vais pousser la porte et il sera là. Il me prendra dans ses bras et ni la pluie ni le vent ni le froid ne pourront plus m'atteindre. Je serai dans sa chaleur, dans la lumière qui émane de son être, je m'oublierai en lui. Nous ne formerons plus qu'un. Ces mots sont humains, avant tout, même si la foi les transcende. Pardon à ceux que je blesse en écrivant cela.

J'ai hésité longtemps à retranscrire ici mon ultime message à Pierre. Tout ceci est tellement intime. Mais le courage est sans doute le même que celui que j'ai trouvé à le dire il y a trois ans. Je ne m'expose pas. Pourquoi le ferais-je? J'ai besoin de me le redire à moi, ici parce qu'ici m'a aidé ces derniers mois à laisser partir la barque sans plus chercher à la retenir. Je sais que d'autres lisent ces lignes, vous que je ne connais pas pour la plupart, mais je vous fais confiance. Votre silence ou, dans les lettres précédentes, la beauté de vos commentaires, dont je vous remercie mais auxquels, exceptionnellement, je ne répondrai pas, me rassurent, m'incitent à ne pas garder pour moi ce que j'ai vécu comme un trésor.

Si ce que j'ai écrit sur notre histoire aide seulement une personne, un seul être, à mieux vivre sa vie, je serais très heureux. Le dire m'a aidé, moi, à tourner sans doute les dernières pages de ce livre. Triste de le refermer? Non, heureux de l'avoir feuilleté en savourant chaque page, de pouvoir dire: c'est beau, n'ayez pas peur!, c'est possible, osez! Heureux de l'avoir vécu, d'avoir été choisi pour le vivre. Heureux d'être moi et d'avoir été nous.

Un grand amour m'attend.

Un grand amour m'attend.

Ce qui se passera de l'autre côté
Quand tout pour moi aura basculé dans l'éternité...
Je ne le sais pas!
Je crois, je crois seulement
Qu'un grand amour m'attend.

Je sais pourtant qu'alors, pauvre et dépouillé,
Je laisserai Dieu peser le poids de ma vie,
Mais ne pensez pas que je désespère...
Non, je crois, je crois tellement
Qu'un grand amour m'attend.

Maintenant que mon heure est proche,
Que la voix de l'éternité m'invite à franchir le mur,
Ce que j'ai cru, je le croirai plus fort
Au pas de la mort.

C'est vers un amour que je marche en m'en allant;
C'est dans son amour que je tends les bras,
C'est dans la vie que je descends doucement.

Si je meurs, ne pleurez pas,
C'est un amour qui me prend paisiblement.

Si j'ai peur et pourquoi pas?
Rappelez-moi souvent, simplement,
Qu'un grand amour m'attend.

Mon rédempteur va m'ouvrir la porte
De la joie de sa lumière.
Oui, Père, voici que je viens vers Toi
Comme un enfant, je viens me jeter dans ton amour
Ton amour qui m'attend.

Jean de la Croix.

Lettre à Pierre: onzième lettre.

Voici les derniers mots que je t'ai dits, Pierre, il y a trois ans, debout devant le rectangle de bois qui me masquait le monde. Ces mots, je les ai arrachés de mes tripes. Je voulais les prononcer. J'avais peur de ne pas y parvenir. Je ne sais pas si tous m'ont entendu. Ma voix se perdait parfois dans un sanglot trop fort. Maurice, ton frère, était tout prêt de moi. Je l'ai voulu ainsi, nous t'avions accompagné tous deux. Toi, je sais que tu m'as entendu.

Pierre, mon Pierre,

Tu n'es plus là. Pendant trente-trois ans, nous avons cheminé ensemble. Nous avons passé chaque jour de ces trois dernières années à lutter contre ta maladie, à garder toujours l'espoir ancré en nous malgré les souffrances et la peine. Et mardi, tu es parti. Calmement, tu as arrêté de vivre. Le combat était fini pour toi.

Le dernier mot que je t'ai dit à la clinique, c'est merci. Je crois que beaucoup de gens, présents ici ou pas, pourraient eux aussi te dire merci. La plupart ont bénéficié de tes conseils, de ton amitié, de ton intelligence, de ton humour. Si parfois tu n'étais pas payé en retour, tu en étais surpris et tu en souffrais: il était loin de toi, le monde des mesquins! Mais tu continuais avec les autres, avec tous ceux, la majorité, qui furent tes vrais amis.

Nous nous sommes mutuellement épaulés pendant trente-trois ans. Tu m'a appris à aimer Bach, je t'ai appris à aimer les chiens; tu m'a appris à être plus patient, je t'ai appris à te défendre parfois; tu n'es jamais parvenu à m'apprendre le nœud de cravate (la preuve!), je n'ai jamais vraiment réussi à te faire harmoniser chaussettes et pantalon. Mais surtout, nous nous sommes appris à vivre, heureux sans oublier personne. C'est pour cela que je te dis, merci, mon Pierre: pour ce bonheur, cette lumière qui illuminait le bleu de ton regard, cette intelligence qui ne demandait qu'à partager et embrasait l'autre, cette connivence que nous avions au-delà des mots.

Le jour de ton ordination, tu avais choisi la phrase de Saint Irénée: "La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant". Tu es parti mardi, jour de la Saint Irénée, veille des Saints Pierre et Paul. Cette phrase, mon Pierre, je l'aime, car je sais grâce à toi qu'elle est vraie: tu as toujours été et tu resteras toujours pour moi un HOMME VIVANT. J'espère, pour le temps qui me reste à vivre, ne jamais démériter de toi.

Merci, mon Pierre.

jeudi 21 août 2008

Lettre à pierre: dixième lettre.

Mon Pierre, évoquer les chardons. Il le faut bien aussi. Nous nous sommes griffés, nous avons mis parfois des ronces sous nos pas. Innocemment d'abord. Nous avons cru nos coeurs plus grands qu'ils ne l'étaient.

Peut-on aimer multiple? Je n'ai pas la réponse. Nous avons essayé. Frotter des épidermes comme on râpe un fromage, y laisser des lambeaux de rien, ça n'a pas d'importance. Mais aimer? Et nous avons aimé. Chacun ailleurs. Il faut nous rendre cet hommage: nous avons aimé. Nous avons donné sans calculer ce que nous retirions à l'autre, cruellement. Toi d'abord puis moi.

Il sortait d'une cure de sommeil, après une tentative de suicide. Il est entré chez nous. Nous voulions notre porte ouverte. Il était jeune, comme je l'avais été. Tu as voulu l'aider, comme tu m'avais aidé. Et tu t'es mis à l'aimer, comme un fou. Je n'ai pu supporter ce regard d'amour sur un autre que moi. J'étais exclu de la passion. Je ne suis pas parti, je ne t'ai rien interdit. Je t'aimais trop. Je t'ai demandé le silence. Je croyais qu'il me ferait du bien.

Très vite, je descendis dans l'ombre. J'imaginais tes absences, tes tendresses d'ailleurs. Je calculais ton temps, je fouillais tes papiers, je sentais tes chemises. J'en voulais à nos amis de ne rien savoir ou de ne rien me dire. J'étais malheureux, Pierre. Et tu ne le voyais pas.

Jean-Luc ne t'aimait pas autant que tu l'aimais. Il te le dit un jour. Lorsque tu revins à moi, tu étais malheureux. J'étais parti ailleurs. Ce fut notre plus grosse épine. J'ai failli te quitter. Deux mois de passion folle, comme toi. Passion veut dire souffrir, je le sais maintenant. Je t'aimais, je l'aimais. Quand j'étais avec lui, c'est à toi que je pensais. Je nous voulais heureux, tous les trois. Je mesurais les frontières d'un coeur. Il comprit et partit. Alors, tous les deux, nous conjuguâmes nos souffrances.

Pourquoi notre histoire ne s'est-elle pas arrêtée ce jour-là? Quel élan a relancé la vie? Les années écoulées ensemble? L'habitude et le confort? Le partage des valeurs? La joie de l'échange intellectuel? Je ne sais pas. Plus sûrement la certitude que, tout en aimant ailleurs, nous n'avons jamais cessé de nous aimer. De cela, je suis sûr. Plutôt que d'élargir les plaies, nous les avons soignées, ensemble, comme deux chiots d'une même portée attaqués par un renard.

Plus jamais le bateau ne tangua aussi fort. L'innocence était partie. Nous apprîmes à protéger l'autre, à nous protéger aussi. Rencontres de hasard, sans aucun lendemain. Ou bien de l'épiderme, quelques fois répété. Toi, tu devins presque sage. Moi, je m'enivrais souvent du vin des aventures furtives, en revenant toujours me désaltérer à la source d'eau fraîche.

Jean-Luc mourut un jour du sida. Il était devenu mon ami. Profondément. Il ne connaissait pas son père. J'étais seul, moi orphelin de mon géniteur, à comprendre sa quête acharnée. Il y parvint. L'autre ne voulut pas le voir. Il en sortit serein, pourtant. Il avait fait ce qui était dû. Pour cela, je lui ai pardonné, je l'ai aimé, un autre frère.

Et nos amours, faut-il qu'il m'en souvienne. La joie venait toujours après la peine. Elle est revenue, pour des années encore. Nous étions enracinés. Les fleurs ont repoussé. Mon Pierre, veux-tu que je te dise? Notre amour fut intelligent. Et tant pis si cela fait sourire. Tu m'as fait un beau cadeau. Notre vie fut un cadeau. Sur ton lit de mort, je t'ai dit un dernier mot: merci. Je te le redis aujourd'hui. Et je continue ma route. Si mon pas flanche encore, je sais maintenant à quoi me raccrocher.

mercredi 20 août 2008

Lettres à Pierre: neuvième lettre.

Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés.

Pourquoi apprendre la nostalgie aux enfants? Il n'en faut pas. Couper vif. Je ne sais pas toujours faire.

La maison a été vendue. Les voisins, que j'appelle à Noël, me disent que l'on y fait de gros travaux. Les murs seuls subsistent. Le reste en gravas sur les fleurs, sur mes arbres. Ce n'est plus mon affaire. Je ne serais jamais allé à Bons sans toi.

J'avais remonté le mur de pierres sèches au fond de la cour. Une pierre, deux pierres à relever, poussées par tout le poids du pré au-dessus. Un travail de mes reins, de mes mains. Toutes les pierres, à la fin, repositionnées. J'étais fier d'être bâtisseur. Il n'a jamais bougé.

Pendant que tu dormais, je m'occupais dehors. Indépendants. Toujours. Nous nous retrouvions à la veillée et aux repas. Parfois, nous partions visiter une abbaye ou arpenter un bois. Dans la journée, nous n'avions pas besoin de nous parler. Chacun à l'écoute de ses pensées, de ses prières, et des chansons de l'autre. Le soir, parfois, rarement, quand l'envie devenait trop forte, je te quittais deux heures et revenais ensuite, apaisé par des mains de rencontre. Tu souriais toujours, heureux que la fièvre m'ait quitté.

Je plantais un lilas, je plantais des rosiers. Tout poussait. L'un d'eux, de roses rouges, généreuses, sous ma fenêtre, embaumait. Un autre, de vieille souche, se gorgeait de boutons avant de s'épandre vite en neige rose sur le sol, près de la porte. Des iris, des jonquilles, des hortensias contre le mur, une pivoine aussi et des belles de nuit. Tout poussait. Des promeneurs s'arrêtaient parfois pour admirer. J'étais fier. J'avais fait quelque chose de mes mains.

Mon outil favori était un vieux tournevis à la pointe arrondie en douceur, que je prenais en main pour déterrer, planter, écarter ou piquer. Le voisin voulait me prêter les bons instruments. Je revenais toujours à lui. Je ne savais pas travailler avec autre chose. Je l'ai rapporté. Il est ici, à Lyon. Je ne l'utilise pas. Je sais qu'il est ici. Il ne reconnaîtrait pas sa terre.

Tu aimais monter dans la grange, en ouvrir grand les portes et ensoleiller le "soli" où de vieux meubles étaient entreposés. De la grange, nous pouvions passer dans l'écurie, en nous faisant petits, par les ouvertures des mangeoires des bêtes. Le foin leur était distribué par là. Nous n'avons jamais voulu les murer.

En face, il y avait le verger: pommes, poires, cerises et prunes. Des arbres à rhumatismes, couchés, tordus, au tronc couvert de lichen, aux branchages alourdis de couronnes de gui. Des fruits à emporter parfois, à manger en hiver. Le prunier céda un été sous le poids de ses fruits. Les poires du dernier poirier, en bas, que je disputais aux oiseaux et aux guêpes. Le cerisier était tardif. Nous mangions des cerises même au coeur de l'été.

J'aimais le dehors, j'aimais le dedans, les fêtes improvisées, comme le soir où nous nous décrétâmes République. Trois maisons, un pays. Nous avions même défilé pour la naissance de cet état. Notre quatorze juillet à nous. J'aimais ces savoyards fiers et bourrus, à qui il fallait montrer que l'on savait travailler. J'aimais ces collines, ces bois, les eaux du lac, les champignons ramassés. J'aimais les nuits à lire, à écouter rire les loirs ou trotter les souris, à se parler d'une chambre à l'autre. J'aimais les jours, le ciel qui se brouillait juste après le quinze août, la lumière de notre fenêtre qui éclairait la haie, le bruit du verrou en refermant la grange, le gui tressé pour en faire des couronnes et le houx sous la neige pour son sang prometteur.

Voilà, mon Pierre, ta maison, notre maison. Comme elle est en moi aujourd'hui. Et tout ce que j'oublie, mais qui palpite encore. Comme un coeur qui vit, mon Pierre. Ne t'inquiète pas. Je vais.

Si la cigale y dort, il n'faut pas la blesser.

mardi 19 août 2008

Lettres à Pierre: huitième lettre.

Il pleut. Quand il pleuvait, à Bons, il fallait allumer la lampe. Les fenêtres trop petites ne laissaient entrer qu'un peu de grisaille. L'été, elles nous protégeaient du trop chaud. Pendant la sieste, il m'arrivait de tirer les volets, presque fermés, alors je voyais la poussière danser dans le rai lumineux et sur le tapis, le coeur de la persienne dessiné au sol peu à peu glisser jusqu'à toucher le mur.

Au début, nous devions sortir pour gagner l'ancienne écurie où nous avions installé un semblant de coin réservé à la toilette. Dans les dernières années (combien? deux? trois), nous avons percé le mur, depuis la cuisine. Un mur épais, fait de pisé et de pierres énormes qu'il fallait briser pour les mouvoir.

La pluie entrait avec nous, sur nos souliers, sous nos semelles de boue. Chacun disparaissait chez soi. Plus de voisins jusqu'au soir, parfois au lendemain. Seules les voitures de ceux qui travaillaient à la ville éclaboussaient la monotonie du martellement des gouttes sur la marquise de l'entrée.
On dirait qu'il pleut toujours plus à la campagne qu'à la ville.

La maison devenait limites de l'univers. Toi, tu n'as jamais aimé jouer. Tu bricolais de l'autre côté de la cloison. Pour moi, la sieste sur le petit canapé du salon se prolongeait parfois jusqu'au soir, un livre en main, que je posais sur ma poitrine pour compléter le somme, surtout les premiers jours de vacances.

C'est la pluie qui m'a ramené là-bas aujourd'hui. La maison de ton grand-père. La maison des souris quand nous l'avons rouverte. Tu ne voulais pas y aller. J'ai fini par te convaincre. Tu as vu que je l'aimais. Tu l'as aimée aussi. Deux pièces en bas, cuisine et salon, et deux au-dessus, nos chambres. Tout en haut sous le toit, après un escalier très raide, le dortoir des amis.

Combien avons-nous été certains soirs? D'autres dormaient dehors, dans leur camping-car. A chacun qui passait, tu offrais un bol jaune décoré de l'oiseau savoyard. Des fêtes et des repas. Des rires. Nous grimpions aux Voirons sur la ligne de crête. Nous leur offrions la vue: derrière nous, la Vallée Verte fermée par le Mont-Blanc; devant, les bois, les champs jusqu'aux portes de Genève dont nous jouions à repérer le jet d'eau. Elle a toujours été ouverte, cette maison. Comme toujours. Partout.

Parfois, nous nous réservions la solitude. Pas d'amis. A peine les voisins qui, si la porte était fermée, n'insistaient pas et déposaient la laitue ou les tomates à l'abri de la marquise. Tu préparais des tartes, avec les grosses prunes sombres dont l'arbre était couvert certaines années. J'en ai fait de la confiture, ma première confiture. La seule. Faut-il mettre le sucre en même temps? Après les fruits? La question faisait le tour des trois maisons.

L'hiver, quand nous arrivions, il fallait d'abord allumer le chauffage. Premier geste, le tien, pendant que je remettais en route le coucou arrêté sur l'heure de notre départ précédent. Nous ouvrions les lits pour en chasser l'humidité. Le soir, il faisait bon sous les couvertures. Mon matelas de crin, trous et bosses, collines et vallons, ne m'a jamais endolori le dos.

L'odeur de la chambre, les choses qui nous avaient attendus. Les mouches restées prisonnières au sol, vidées de leur substance. Le matin, avant d'ouvrir les yeux, ce sont les bruits qui nous renseignaient. Les oiseaux dans le noisetier en face, les cris des chiens affamés pour la chasse, le silence de la neige. Alors, quand le décor s'était remis en place, je plongeais la main sous le drap, au chaud, t'entendant respirer doucement dans la chambre voisine, et je repassais la frontière.

lundi 18 août 2008

Lettres à Pierre: septième lettre.

Un jour, très tôt, tu m'as fait découvrir l'Italie. Combien de voyages? Quelle image pour quel site? quel souvenir? quelle époque? Rome, Naples, Venise, Florence, Sicile, Sardaigne, et toutes les routes de traverse, les villages à peine indiqués sur la carte, les visages rattachés à un mot, les mots qu'il fallut m'expliquer au début, l'amour qui grandit en moi, qui me fit apprendre la langue, partir seul parfois, ou pâtre pédagogue. Mon pays. Mon autre chez moi.

Premier émoi sous le tunnel. On y est. Curiosité de tout voir, le semblable, le voisin, le différent. Honnir l'anglais, tout de suite. Permission de deux langues: le français et l'italien. Mon dieu, faites qu'ils ne se prostituent pas à ces syllabes nordiques. Leurs gorges sont douces, leurs lèvres sont chaudes. Ne pas les laisser se vendre. Nos deux langues cousines, les plus belles, à tresser la musique de fleurs de jasmin.

Bien sûr, nos lieux communs à tous les autres. Et puis les nôtres, à nous, rien que tous les deux. Des flashes de lumière pour moi. Tu saurais les situer. Je ne sais que les évoquer. La lumière toujours. Récompense d'Ulysse. La mer, rauque chanteuse, avait pris pour nous d'autres accents plus harmonieux.

Une route droite, écrasée de soleil. Il est midi, peut-être plus. Il faut manger. Sommes-nous en Sicile? Au fond, une auberge, un grand parking poussiéreux. Pas d'arbres, ou alors desséchés. La voiture chauffera. J'aime savoir que je suis en été. Chaleur et poudre de la terre ocre. La salle est déserte et fraîche. Le perroquet est dans sa cage. Il dormait. Nous l'avons réveillé. Il a appris l'hospitalité des îles de la Méditerranée. Il ne nous en veut pas. Le pain et le couvert. Eau fraîche et fiasque de vin léger. La clisse protège les carreaux rouges et blancs de la nappe. Pourquoi cet instant et pas un autre?

La mer. L'après-midi. Sicile encore sans doute, ou Sardaigne. Au bout du chemin, l'église paléochrétienne, perdue, isolée, méprisée dans les herbes de paille. En contrebas, plongeant dans le bleu, les colonnes antiques, déjà presque ensevelies dans la vague, lui montrant son futur. Écroulement sublime, morsures de coquillages, jeux de poissons qui, les frôlant, murmurent leur silence. Une seule, debout, semble attendre encore l'improbable trière. Nous étions seuls. Nous avons nagé dans le temps, nus, silencieux.

Capri. Tu t'en souviens? Folie de monter à midi à la Villa Jovis. Je t'entraînais vers mes pierres. Là aussi, nous étions seuls, sous le soleil. La chaleur avait découragé. Elle nous fit ses cadeaux, inattendus. Le long du chemin, jardins aperçus par des grilles entrouvertes. Ai-je rêvé l'eau qui chuchote et la menthe sauvage? Au sommet, le palais de Tibère, anonymat des murs et splendeur de la baie. Un vieillard, sorti de terre et des éboulements, te prit ton appareil et nous photographia, l'un contre l'autre, nous invitant lui-même à la tendresse. Il disparut comme un lézard, quand nous tournâmes les yeux du côté du Vésuve. Le soir, les statues des dieux antiques s'animèrent pour nous.

Petits points de couleur sur la tapisserie: les jardins du bord de mer, un soir, leurs bassins vides où nous nous glissâmes pour échanger des baisers avec de jeunes napolitains, les nuits à la Solfatare sur l'estomac de la terre, le Colysée la nuit où les voyous de Pasolini, furieux que l'on ne s'intéressent pas à eux, nous jetèrent des pierres, les chats du Palatin, la douceur de Syracuse, le mépris de Taormina, les moustiques de Marsala, le vin, le fromage, le geste de la main, la douceur de la nuit.

Il faudrait rajouter une vie, deux, mon Pierre, une pour toi, une pour moi. Deux pour les revivre, ces instants partagés, communiés, où le regard apprit à remplacer la parole. Et deux pour se les raconter, en regardant ensemble "vers un autre océan où la splendeur éclate."

dimanche 17 août 2008

Lettres à Pierre: sixième lettre.

Mon Pierre, viendras-tu à chacun de nos rendez-vous, le soir? Parfois, j'ai peur que tu ne sois pas là. Les mots te feront-ils toujours apparaître? Comme autrefois la bonne nuit souhaitée d'une chambre à l'autre, toutes portes ouvertes, était un gage de sérénité. Je sombrais. Le rite était accompli. Toi, tu veillais encore, longtemps. Quand je m'endormais sur le livre, tu venais. Je t'apercevais à peine, déposant le volume sur la tablette et recouvrant mon bras. Et la lumière s'éteignait.

Les nuits. D'amour d'abord, que la tendresse vint assagir. Notre fête n'était pas charnelle. Ma peau, j'allais la satisfaire ailleurs, jamais exultante. Frottée mais pas rassasiée. Avec toi, je gardais mes racines, ma force: le dernier bavardage, assis sur ton lit, le chien lové en rond près du chevet, le baiser effleuré, même tendresse quotidienne, jamais usée, et je regagnais ma chambre. Personne n'aurait pu m'enlever ces certitudes.

Au détour d'une page, nous échangions les phrases lues. Le chien hésitait. Il finit par dormir dans le petit hall, entre les deux. Et puis l'incantation ou ton apparition nocturne quand mes yeux se fermaient plus vite que le livre. Le matin, c'est toi qui dormais après moi. Le chien me léchait la main. La journée commençait.

Certains soirs, l'un manquait. Alors nous fermions les portes. Quand je rentrais, un rai de lumière sous la tienne, toujours. Tu m'attendais. Je te racontais ou bien je ne voulais pas te raconter et je blottissais ma fatigue un instant contre toi. Comment faisais-tu pour la faire s'alléger?

Moi, il m'arrivait de m'endormir en te guettant mais j'entendais toujours la clé dans la serrure et la fête silencieuse que le chien te donnait. Tu entrebâillais ma porte: tu dors? Et tu me racontais ton travail.

Une nuit, tu n'es pas rentré. Sommeil en pointillés avant de m'effondrer sur le matin. Quand je t'ai vu revenir, aux petites heures, j'ai découvert ta détresse. Ce matin-là, je suis devenu l'adulte. Je te rendais. C'est toi qui avais besoin de moi. J'ai essayé de porter avec toi tes angoisses, tes insomnies. Tu n'as pas voulu alourdir le bagage. Tes mots me protégeaient. Tu en as trop emprisonné en toi. Je n'ai pu te garder de la maladie.

La nuit s'est déchirée. Tu souffrais. Je t'entendais, au moindre souffle. Le chien n'était plus là. C'est moi qui voyageais d'un lit à l'autre. Je guettais le rythme de ton souffle. Heureux quand pour un instant il devenait régulier. Je t'avais encore auprès de moi.

Les quatre dernières. A la clinique. Chaleur suffocante de cet été. Etais-tu encore là? Je ne veux pas les évoquer. Toi et moi les avons partagées. Simplement la rose, blanche, avalanche, que je mettais toujours sur la table, en face de ton lit et sous laquelle tu disparus en terre.

Aujourd'hui, je dors dans ta chambre, dans ton lit. J'ai connu l'insomnie, la peau moite et froide des terreurs nocturnes. J'ai libéré mes mots. Je réapprends. Je veux vivre, pour deux. Vivre en te gardant tout près mais partir chaque jour dans le soleil pour te rapporter le soir des fruits et des branchages et des fleurs par brassées. Et tu souris, mon Pierre. Et je souris aussi.

samedi 16 août 2008

Lettres à Pierre: cinquième lettre.

Se souvenir des jours clairs. S'arrêter un instant, détailler le tableau. Comment choisir l'image? Il y a en tant qui se bousculent.

Les vacances chez ton oncle en Savoie. Il nous accueillait au presbytère. Odile entretenait le feu, souris vestale maîtresse de la cuisine. Nous avions notre chambre, une, pas deux. La fenêtre de derrière donnait sur la falaise, sous l'à-pic, presque à toucher du bout des bras. Même en hiver, elle n'était pas chauffée. Tu te souviens des édredons, rouge fané, dociles tortues échouées entre les bois du lit? Il fallait s'y glisser, ne plus bouger pour se réchauffer. Nous ne lisions pas, l'air était trop pur.

Dans le couloir, une vieille bibliothèque vitrée abritait d'antiques éditions. Le patrimoine de la paroisse. Je rêvais devant ces trésors. Je n'entrais que peu dans le bureau de ton oncle. Il était réservé aux conversations entre vous deux, murmures de famille. J'aimais ton oncle, toujours sourire, ton grand frère disais-tu.

Je m'esquivais et rejoignais Odile dans la cuisine. Un plat à mijoter sur le bord du fourneau. Une ardoise où elle avait croqué le profil d'un paroissien. Sur une petite table, des herbes à sécher, dont elle assaisonnait ensuite les plats ou faisait des tisanes. J'appris ce qu'étaient l'anémone sauvage, la gentiane et l'ache des montagnes.

Odile avait été institutrice. Lorsqu'elle avait rencontré Jacques, elle ne l'avait plus quitté, abandonnant les enfants pour le service du prêtre. Elle venait de Haute-Marne. Elle en avait conservé l'accent. Aujourd'hui, elle est repartie là-bas, elle m'écrit. Je garde toutes ses lettres. Elles ne ressemblent à aucune autre. On ne pouvait imaginer l'un sans l'autre. Une autre histoire d'amour. Parallèles.

Sur le bord des chemins, elle me montrait les plantes. Comment se nourrir à peu de frais. Elle inventait constamment, des outils pour ne pas se baisser en jardinant, des installations sans clous ni trous dans les murs, des procédés pour se souvenir. Jamais de pensée inutile.

A côté du presbytère, il y avait l'église, avec son clocher à bulbe. Il faisait froid, là aussi. Le retable baroque, qu'on illuminait grâce à un interrupteur placé dans un coin, et le buffet d'orgue, aigle hiératique, vaguement menaçant. L'air, dans la nef, n'y avait pas la même consistance. Il semblait plus soyeux sur la peau, adouci des prières susurrées. Tu montais à l'orgue et tu jouais. Peu à peu, j'apprenais à regarder autrement. L'aigle vibrait et tonnait. Du Bach, du Vierne aussi.

Je préférais te rejoindre à la tribune. Tu m'expliquais les jeux, les claviers, les tirettes. Je regardais les entrailles de l'oiseau, cette forêt de métal patiné, aux tuyaux rangés comme des écoliers pour une photo de classe. Tes mains couraient sur les touches, tes pieds malmenaient le pédalier. Je devenais sourd. Tu n'étais plus celui que je connaissais. Tu n'étais que membres en mouvement, et parfois détour de la tête, comme si tu quémandais mon assentiment.

Quand nous prenions la route montant au col, nous rencontrions vite un lac sombre, profond. Sur ce côté les hommes s'étaient ménagé un passage. De l'autre à peine un sentier sous les sapins accrochés au vide. L'eau était glacée, même en été. Quelques minutes, le soleil les décalquait dans l'eau. Seul un bout de prairie, au fond, savait l'apprivoiser plus longtemps.

Un jour, dans un alpage, Ciccio nous avait échappé. Nous le vîmes disparaître dans sa course, masqué par la courbure du pré. Quand il revint, la chèvre avait protégé son chevreau. La lèvre fendue d'un coup de corne. Le sang te faisait paniquer, vite. Je lui trempai la gueule dans le petit torrent qui divisait la pente. L'hémorragie cessa. Il garda la cicatrice.

Et les retours à Lyon, dans la pénombre de la voiture, d'abord entre deux murs de neige. L'autoroute n'existait pas. Ma main sur ton genou. Tu ne voulais pas que je t'embrasse. Qui pouvait nous reconnaître dans la lumière des phares? La musique emplissait la voiture. Tous mélomanes, l'émission de Jean Fontaine. Un soir, nous avons écouté la Symphonie n°3 avec orgue de Camille Saint-Saëns.

J'aimais ce pays rude, à l'écart des stations. Indissociablement, je le lie à la pierre des églises, écrin puritain au trésor des retables, à celle des chemins, chauffée par le soleil, où le marcheur reprend souffle et se retourne vers la vallée déjà dans l'ombre, à celles des pierriers ou des vertiges dénudés d'où s'élance l'argent des eaux précipitées. J'aime ton pays. Un pays de pierres. Ton pays, Pierre.

vendredi 15 août 2008

Lettres à Pierre: quatrième lettre.

Un jour, nous avons quitté la communauté. Je t'ai un peu forcé la main. Arrêter le tourbillon, étudier sérieusement. Tu as accepté pour te reposer d'une hépatite. Déjà, tu avais failli mourir. Cas d'école pour le professeur et ses étudiants.

Rappelle-toi le bien-être en entrant la première fois dans cet appartement, pour visiter. Il nous a caressés. C'était celui-ci, aucun autre. Un grand chez nous aux parquets de chêne, un hall central aveugle, où donnaient toutes les pièces, des cheminées et des plafonds hauts. On a consenti à nous louer parce qu'on nous a pris pour des religieux. Demi-vérité, demi-mensonge. Dix-sept ans de notre histoire dans ces murs.

Il ressemblait à un grenier de luxe. Papiers ternis, peintures passées, splendeur des âtres et des corniches, lattes lustrées par un siècle de pas. Et, en bas, après la porte cochère, les vitraux de lys d'eau et d'iris sauvages, flou caléidoscope dans le soleil du soir. Longtemps, nous n'avons rien changé. Superstition. Changer, c'était risquer de finir. Je t'avais prévenu avant que tu ne prennes ta décision: t'aimerais-je encore l'année suivante? Des deux, c'est toi qui as fait le plus grand pas. Tu m'a suivi. Toi, tu étais sûr que tu m'aimais.

Nous créions du futur à l'envers, coucous de l'ancien nid des autres. Une espionne au service de l'Allemagne avait vécu là pendant la deuxième guerre mondiale. J'ai retrouvé des balles intactes sur une poutre du grenier. Nos voisins, effarés de notre jeunesse. Elle, restera notre amie après la mort de son mari, ténor lyrique à la retraite. Un jour, combien d'années après?, nous avons osé rafraîchir. Notre amour ne s'en est pas refroidi.

Trouvé dans un des placards doubles une petite statuette en plomb: une vierge grossièrement façonnée. Nous l'avons baptisée la "tutélaire", figure du foyer. Elle est ici, aujourd'hui, dans la cuisine. Elle veille toujours, de son laraire. Lorsque je mange seul, je n'ai qu'à lever les yeux: je la vois, minuscule, tout au sommet du meuble.

Nous l'avons voulu ouvert aussi, ce lieu. Mais à nous, avant tout à nous. Combien, pour ceux qui passaient, de nuits prêtées, de retraites protégées, par eux de confidences déposées ? Nous accueillions l'unique, pas le nombre. On prête l'oreille, on ne la partage pas.

Souvent on nous disait que chez nous ressemblait à une maison à la campagne. Je souriais des yeux. Tu étais fier. La grande cuisine où tout se passait, allongée de l'ancienne alcôve de la bonne, les plantes, les fleurs, déjà et toujours, le bois des meubles, odorant quand la cire était passée, le ciel, juste au-dessus de nous, sans barrière.

Le chien aussi. Quinze ans avec lui. Croisé à Civitavecchia, sur l'autoroute, une nuit en rentrant de Sicile. Ciccio. Ça veut dire "couillon", gentiment, en italien. Sur ses papiers "nero focato": noir couleur de feu. Tu n'en avais jamais eu, tu n'en voulais pas. Je te l'ai fait aimer.

Il a fallu un jour apprendre à être égaux. Je ne voulais plus d'un père, je n'en avais plus besoin. Je le croyais. Tu as quitté le rôle à regret. Notre histoire a vascillé. J'étais adulte. Une autre terre à explorer. Je ne t'en ai parfois pas facilité l'accès. Tu t'es tourné vers plus jeune que moi. Je t'ai trompé aussi. Nous aimions chacun ailleurs. Nous n'avons jamais été aussi prêts de l'adieu.

Mon Pierre, pendant que je t'écris défilent dans ma tête des images, des visages, des mots de ces années-là. Maria fit son entrée. Elle aussi est toujours là. Une soirée romaine, où j'avais fait d'un drap une toge et mis sur mes cheveux bouclés une guirlande de fleurs. J'ai aimé mon visage, ce soir-là. Ma soeur cherchant refuge contre la violence de son amant. Le flipper dans la cuisine et les parties à n'en plus finir. Roland cédant à ses démons et volant l'alcool caché dans ma chambre la nuit. On le retrouva un jour mort, tombé, sans doute ivre, dans une rivière de Bourgogne. André, aujourd'hui perdu dans l'immensité du Québec, dont nous testions les nouvelles recettes. Amédé et ses éclats de rire. Jean-Luc et sa fragilité. Il faudra en parler, de Jean-Luc, mon Pierre.

Est-ce tout ceci qui a fait que le fil ne s'est pas rompu? Est-ce notre amour des mots, de la musique, de l'échange? Nos amis ont-ils consolidé le mur quand il menaçait ruine? Tu as eu l'intelligence de la patience avec moi. Je ne sais que maintenant de quelles fibres on la tisse. Pardonne-moi d'avoir toujours été plus jeune que toi. Mais tu l'aimais tant, ma jeunesse.

jeudi 14 août 2008

Lettres à Pierre: troisième lettre.

Comme il est difficile de t'écrire, mon Pierre.

Les mots blessent comme un outil mal tenu dans la main. La phrase se tord si le clou est trop mince, le marteau trop lourd. Je suis un apprenti maladroit. Comment choisir la bonne pointe? Surtout ne pas abîmer le bois, ne pas rayer ses veines. Associer le tenon et la mortaise sans gauchir la queue d'aronde.

Tu restais en exil en Bourgogne. J'intégrais ta communauté lyonnaise. C'était en 72. Prêtres et séminaristes en rupture. Travailler. Fonder un nouvel ordre. Dieu toujours là mais parmi eux. Descendu de sa mandorle. Je fuyais la prière de midi, debout autour de la table. Je n'étais pas prêt. Je surveillais la cuisson des pâtes.

Bonheur de ces années. Combien étions-nous, à demeure? Six, huit? L'appartement toujours plein. Maurice, le "chef", en Bon Samaritain. Des amis d'un soir, ramassés au bord de l'autoroute. Ceux qui partaient sans rien payer. Un magicien, qui disparut en nous laissant colombes et lapin. Le petit protégé de la concierge. Les alcooliques, un instant reposés entre roulis et tangage. La moitié de Lyon avait la clé. Années de partage, de rêves, de fraternité. L'air du dehors y portait.

Et puis toi, de retour. Le vendredi soir. Ce vieux canapé dont les ressorts nous labouraient le dos. Nous tombions dans la pente, l'un sur l'autre. Il fallait se cacher pour dormir ensemble. Tu n'étais pas prêt. Glissement furtif sur le parquet qui grince, dans le noir. Je réinventais le mensonge. Il fallait que je t'apprenne le dire. En amour, j'étais plus vieux que toi. Juste avant le matin, je regagnais mon lit.

Nous partagions notre souffle, respirant l'air de l'autre jusqu'à l'étourdissement. Je te donne, tu me donnes. A toi, à moi. Un baiser de scieurs de long. J'étais ton petit soldat. Tu riais de mes élans. Un cabri qui essaie l'élasticité de ses pattes grêles. En amour, j'étais tout neuf avec toi.

Comme ils m'impressionnaient, tous ces hommes. Ils me firent grandir vite. J'appris à écouter, encore. Lui, mon corps parlait. Dans le lit avec toi. Dans la douleur au ventre de mon stress, déjà. Je n'étais plus seul. J'étais encore plus seul. Peur de ne pas être à leur hauteur. Honte de ce que je croyais mes manques. Tu ne me demandais que d'être moi. Moi ne me plaisait pas. Je voulais être toi, comme toi, comme eux.

Et puis deux femmes, arrivées après moi. Les premières. Mes refuges. Encore aujourd'hui. Trois laïcs, elles et moi. Nous les fîmes grandir vite, ceux qui titubaient à la porte du cléricat. Des rires, des jeux, des confidences, du désordre. Une vie réinventée. Tu les aimais aussi. Elles devinrent nos alliées. Yvon se mêlait à la danse.

Pas de nostalgie aujourd'hui. Chacun s'est éloigné. D'autres chemins, d'autres rencontres. Je suis seul dans notre appartement. Serais-je encore capable de la même utopie? Je suis riche de ça. Je connais mes marques.

mercredi 13 août 2008

Lettres à Pierre: deuxième lettre.

La première lettre, la lettre A, oui Amour. La deuxième s'écrit B. Bonjour, le bon jour, la rencontre. Je ne t'avais pas vu, toi non plus. Jamais nous n'aurions dû nous connaître. Il était beau, très beau, il s'appelait Karim. Je sais encore son prénom, de celui à qui tu souriais ce soir-là. Moi, je ne souriais pas. Je ne souriais jamais dans ces clubs de nuit. Je ne sais toujours pas sourire. Rire oui, mais pas sourire. Tu n'as pas pu m'apprendre. Seuls mes yeux, disais-tu souvent. Toi, le pli de tes lèvres, chaud et pudique, conquérant.

Quelle alchimie nous a assemblés? Dire les mots justes surtout. Ne rien avancer lorsque je ne les trouve pas.

J'avais presque vingt ans. Toi, tu m'en dis trente, un de plus ensuite pour rétablir le vrai. Les mots nous ont unis, plus que le désir. Tu parlais, je me taisais. Et tu as entendu les mots de mon silence. Déjà. Au fil des années, il ne fut plus utile de les employer, les sonores, ou alors le début de la phrase, une simple évocation de la pensée complète. Le reste silencieux mais compris de l'autre, du deuxième soi. Nos amis nous le reprochaient. Nous ne pouvions faire autrement que nos ondes se croisent et se reconnaissent.

Le lendemain, tu es reparti. Un de tes frères venait de s'ouvrir les veines. C'est toi qu'on appelait. Toi le plus fragile, le fort. Tu avais été prêtre, tu raccommodais tout, les âmes et les poignets. Tu as toujours été prêtre, même loin du tabernacle. Je n'ai pas eu peur de ton ancien état, un futur possible à moi, dont la mort de ma soeur Christine m'avait éloigné, de l'autel comme de Dieu.

Les mots dont nous nous abreuvions dans ta chambre, lorsque je t'eus rejoint, en Bourgogne, entre deux baisers. Ta peau rougie par ma barbe trop rude. Je n'avais pas le temps du rasoir. Parler et faire l'amour. Inlassablement. Toute cette semaine-là. Les mots pour dire l'angoisse de ne pas te voir arriver le premier soir, à la gare. Tu avais été retenu, tu étais en retard. Tu as toujours été en retard. Petit accroc de notre histoire, comme un point sur le pare-brise, qui jamais ne le fit voler en éclats.

Les mots pour me dire ton passé, dont tu venais à peine de soulever le couvercle. Les mots, les tiens et ceux des autres. Kierkiegard. le Journal d'un Séducteur. Comme tu m'ébahis avec ce titre, même si j'y devinais la tristesse! Eluard aussi. Et la musique. Tu me dédiais Shumann. Toi, tu gardais Bach. Je te le pris, bien vite. J'entrais dans ton jardin. Nous avions assez de place pour tous les deux. Les cantates. "Mets de l'ordre dans ta maison". Le cor de la première. Nous pouvions construire. Le flot de nos mots, des notes nous aiderait.

Les mots ont été le ciment, le silence les assemblait. Première rencontre avec Cluny, les brumes humides de la campagne bourguignonne. Je t'attendais toute la journée, enfermé dans ta chambre, comme un chien je respirais ton univers d'exilé, je le marquais de mon odeur. Tout m'intéressait dans ce qui t'intéressait. Je me glissais dans ta peau, dans ta vie.

Retour à Lyon. J'étais heureux. Trente-trois ans. La maladie a tenté de refermer le livre, de tarir les mots. Elle y est parvenue sur ta bouche. Je parlerai pour deux et partagerai mes silences.

mardi 12 août 2008

Lettres à Pierre: première lettre.

Voilà, c'est ce soir. Je t'écris. Je te parle. Rien de triste dans mes mots. Depuis longtemps, je le voulais. Depuis plus d'une année, j'occupe ta chambre. J'en avais arraché la vieille moquette pour redécouvrir le carrelage de l'ancienne cuisine qu'elle ne fut jamais. Samedi, nous l'avons caché sous du parquet. Tes pieds n'ont plus rien foulé de ce que je foule aujourd'hui. Je dors dans ton grand lit, dans tes draps. Je te mets dehors peu à peu.

Dehors, tu n'y es pas, tu ne peux y être. Il faudrait te sortir de moi, t'arracher comme une adhérence impossible à séparer de ma peau, couper le doigt pour ôter l'alliance trop étroite à la jointure. Tes livres se mélangent aux miens. Le salon embaume des fleurs de lavande coupée dimanche sur ta tombe. Ton orchidée a donné quatre belles fleurs qui se flétrissent de ce matin, mais elle m'en offrira d'autres. Tout me ramène à toi.

Je n'ai plus peur des rêves que je n'ai faits qu'à l'état de veille. Visions de ton corps martyrisé, de ta décrépitude, de ton départ lent, si lent, que j'aurais voulu abrégé. Il m'est passé par l'esprit de t'aider à partir, de serrer un coussin sur ta bouche pour te priver d'air. Je ne l'ai pas fait. Tu avais un petit flacon d'eau de Lourdes dans le tiroir de ta table de nuit. Qui l'avait mis? Alors que tu étais inconscient, je t'en posais une goutte sur le bord des lèvres en me maudissant de le faire. J'aurais osé bien pire encore pour te sauver.

Ces visions ne me harcellent plus, pas plus que la pensée de ta décomposition sous la terre de cette lavande, à quelques centimètres des rondes d'abeilles et des bourdons ivres de soleil. Elles sont à leur place, pensées rangées, désamorcées. Je sais que d'elles n'ont plus, je ne me déferai pas. Des rêves, je n'en ai pas eus, et ceux qui viennent dans les nuits présentes sont doux, légers comme un sourire entr'aperçu dans la rue, que l'on retient sans retrouver le visage qui l'adressait. Une fois, tu étais là, je ne te voyais pas mais je savais que tu étais là. Une seule fois. Je n'ai pas eu peur.

Il faut que je continue mon inventaire intime. Ce besoin de tout classer, comme je l'ai fait pour tes papiers, pour tes livres, pour tes objets. De plus en plus nombreux ce et ceux que tu n'as pas connus, qui sont venus prendre la place des nombreux partis de ma vie d'alors. Je voudrais que tu vois tout ça, d'où tu es. Je ne sais pas où tu es. Sur mon bureau, ta photographie m'assure que oui, tu es, mais elle ne me dit pas où. Dans ton paradis de croyant ou dans ma tête, dans mes veines jusqu'à ce que moi aussi je ne sois plus qu'un sourire sur un meuble?

Classer nos souvenirs, en forger de nouveaux avec mes histoires. Sur ta photo, ton sourire et ton regard me font croire à l'existence de l'âme. C'est ce qu'il me reste: en te regardant, je les ressens tout aussi intensément alors que je ne parviens plus à recréer le grain de ta peau, ni le lissé de ta main là où le caramel l'avait brûlée. Classer pour moi, pour toi, pour ta place que je veux lumineuse, une bougie fragile mais tenace sur le chemin qu'il me reste à parcourir.

Pas de nostalgie ni de mélancolie. Nous avons mieux à faire. Lorsque cela nous guettait, rappelle-toi: vite, une pirouette et un éclat de rire. Jusqu'au bout, tant que tu as pu parler, du sel sur les mots, le même esprit qui pétille dans tes yeux. Le sourire est plus énigmatique, s'excusant à la fois de te montrer malade et aiguisant déjà la prochaine répartie.

Tu as déposé ton angoisse, laisse-moi faire de même. Tu l'as enfouie sous terre, dans un petit rectangle coincé entre deux autres semblables. Je veux voir disparaître la mienne au soleil et me mettre à croire à autre chose qu'à mon ombre. J'y suis presque parvenu déjà.

Je veux te, nous raconter à moi, comme une belle histoire le soir au coucher de l'enfant. Elle fut belle, la nôtre, avec ses acides aussi et ses noirceurs d'abîmes où parfois nous avons failli sombrer. Te raconter et vivre autre chose, en même temps, avec les vivants. Te mêler à la vie, et la vivre. Je t'embrasse, si tu savais. Et je veux que tu saches.