vendredi 27 février 2009

Bêtise

L'air de la Bêtise, Brel, à la radio à l'instant. Merveille.

Projet

Pour les curieux et les impatients, voici la liste des "tâches" que je me propose d'accomplir dans ce "projet autobiographique".

A partir du document fourni par Nicolas, qui lui a été à lui-même inspiré par une enseignante française en Irlande, j'ai naturellement trié et sélectionné, certaines étapes ne coïncidant pas avec mon âge, d'autres ne pouvant paraître ici ou alors avec tant de masques qu'elles deviendraient incompréhensibles ou sans intérêt aucun.

Voici donc celles que j'ai retenues. J'espère respecter cette liste. Nous verrons.

- un portrait chinois par moi-même.

- un portrait chinois par un ami.

- un autoportrait à la manière de Michel Leiris (L'Age d'homme).

- une photographie de moi enfant (éventuellement).

- une série de "J'aime / Je n'aime pas" à la manière de Georges Perec ( in revue L'Arc).

- une série de "Je me souviens" à la manière de Georges Perec (1973-1977).

- le récit d'un souvenir triste et d'un souvenir joyeux.

- la description d'un lieu qui a marqué ma vie.

- l'évocation d'un fait historique vécu par le biais de la télévision, de la radio ou des journaux.

- un texte inspiré d'Enfance de Nathalie Sarraute.

- la photographie d'un objet fétiche, avec les explications.

- la description d'une personne importante pour moi.

- au choix: la recette de mon plat préféré, le texte de ma chanson préférée, le résumé de mon film préféré ou la couverture de mon livre préféré.

- un texte imité de Journal de dehors d'Annie Ernaux.

Vaste programme, comme vous voyez! De plus, si certains se sentent des envies de m'imiter, qu'ils ne se gênent pas! Mais je n'enverrai aucune chaîne, soyez rassurés.
Voilà, yapluka! Ne soyez pas non plus effrayés par la gravité apparente. Je vais essayer de faire ça légèrement, avec un peu d'humour et beaucoup de recul (ou l'inverse).

jeudi 26 février 2009

Autobiographie. 1: le CV.

I) IDENTITE:

NOM: de POTOMAC
PRÉNOM: CALYSTEE
DATE DE NAISSANCE: 07/11/1952( 1ère vie) ou 04/10/2007(2ème vie)
ADRESSE: Calystee@gmail.com

II) ÉTUDES:

1963 à 1971: Lycée Claude Fauriel, Saint-Étienne, Loire
Élève sérieux et appliqué, parfois un peu rêveur et têtu, mais facile à vivre. Tendance à la solitude volontaire. 1/2 pensionnaire + études du soir.

1971 à 1976: Université Lyon II (rebaptisée depuis Lumière), Lettres Classiques. Joyeux fêtard, en tout cas fêtard si pas toujours joyeux. Découvrant les plaisirs de la liberté dans une grande ville. Le sérieux dans les études en a donc pris un coup. Pas très grave car ce que je sais, je l'ai appris au lycée, la fac de Lyon à l'époque étant un peu "légère".

1976 à aujourd'hui: enseignant de Lettres Classiques (français/latin et, pendant un an, grec), d'abord dans le public puis dans le privé (sous contrat).
Pourquoi le privé? On m'y a assuré un poste fixe de M.A (Maître-Auxiliaire), alors que le public envisageait très bien de me laisser sans emploi ni moyen de subsistance. Quand j'ai été titularisé, je leur suis resté fidèle, et n'ai jamais eu à m'en plaindre: l'établissement où j'enseigne a toujours privilégié la liberté de penser et de s'exprimer dans la confiance réciproque.

III) DIPLÔMES:

Duel Lettres Classiques
Licence Lettres Classiques
Maîtrise Lettres Classiques
Capes Lettres Classiques

(Obtenus les doigts dans le nez pour les trois premiers, un peu plus difficilement pour le dernier, le nombre d'heureux élus à l'époque étant considérablement limité.)


IV) LANGUES ÉTRANGÈRES ÉTUDIÉES:

1°) Anciennes: Latin et grec
2°) Modernes: Anglais puis Italien

(A noter que je parle un anglais abominable, avec un accent que je suis le seul à qualifier d'écossais, que c'est une langue que je n'ai pas aimée pendant de longues années et que je commence seulement à apprécier un peu.)

(A noter également que j'ai appris l'italien en cours du soir, alors que j'étais adulte, parce que j'aime cette langue, le pays et le peuple qui la parlent. Je l'ai parlée couramment pendant plusieurs années, ce qui m'a rassuré sur mes capacités à apprendre une langue vivante. Aujourd'hui, il me faudrait sans doute un petit entraînement!)

( A noter enfin que, pendant toutes mes études, j'ai de beaucoup préféré le grec au latin mais que, depuis que je l'enseigne, je me suis pris d'un amour immodéré pour la langue latine.)

V)CENTRE D'INTÉRÊT ET LOISIRS:

- la lecture: au feeling, sans suivre une mode ou une critique, en touchant les livres, en les caressant des yeux et des mains. Je ne passe pas un jour sans lire quelques pages. Les livres qui m'ont marqué: Cent ans de solitude, Le Monde selon Garp, Le Mur invisible, Des Souris et des hommes, Phèdre, et tant d'autres.

- l'écriture: j'ai longtemps cru être un petit génie romantique de la plume. J'ai ensuite découvert que je n'étais ni un génie ni romantique et que je n'avais rien à dire, rien à transmettre. Les manuscrits qui traînent encore aujourd'hui dans mes tiroirs ne sont que du plagiat (surtout pour le style) de "grands" auteurs que j'avais lus. Un jour, alors que je n'écrivais plus rien depuis des années, Pierre est mort, et l'écriture m'est devenue indispensable. Elle l'est encore aujourd'hui.

- la course à pied: ancien opposant irréductible au sport, à tous les sports, j'ai découvert la course à pied pendant la maladie de Pierre: elle me permettait d'être dehors et de m'abrutir de fatigue physique. J'aurais pu tout aussi bien choisir la drogue ou l'alcool. Pour l'alcool, ce n'est pas passé loin, mais j'avais vu Pierre peu à peu s'y enfoncer pendant plusieurs années et je ne voulais pas suivre ce chemin-là. J'ai eu de la chance car j'ai pu, moi, dire non, alors que tous ne le peuvent pas.

- la photo: cette passion a toujours été sous-jacente dans ma vie. L'arrivée du numérique l'a réveillée chez moi et de belle façon. Mon appareil ne me quitte jamais, au même titre qu'un roman. Intérêt particulier pour l'urbain et ses lignes géométriques.

- la musique: là aussi beaucoup d'éclectisme. Je vais sans aucune honte de Dalida à Mozart, du jazz aux musiques contemporaines un peu rudes. Rien ne me rebute: j'aime ou je n'aime pas. Une passion particulière pour Bach, Chopin et Prokofiev. Pour les voix: Callas, Ferrier et Deller.

- mon métier: j'aime enseigner, j'aime le rapport avec les enfants, j'aime apprendre aux autres ce que j'ai appris par mes maîtres. L'enthousiasme est peut-être moins grand aujourd'hui qu'autrefois, mais je sais que ce métier me manquera le jour où je n'aurai plus à rouspéter parce que la récréation est terminée et que je n'ai même pas eu le temps de pisser.

- la marche: en campagne ou en ville (voir alinéa photo).

- les chiffres et leur beauté.

- le bien-être de ma libido parce qu'il est à la base de celui de ma tête.

(Étape à venir: le portrait chinois.)

mercredi 25 février 2009

Mosquée et chapelle.

Pour marquer dignement l'entrée en Carême, je suis allé à .... la mosquée. Du commissariat ou je me trouvais à la Grande Mosquée de Lyon, il n'y a qu'un (bon) pas, que j'ai allègrement franchi, encouragé par le soleil et le bleu du ciel. Une place en face, pour me garer! Jour faste. Alors que je m'approche, je vois de nombreux musulmans qui convergent vers leur lieu de culte. Je suis tombé à l'heure des prières? Pourtant l'écriteau sur la grille à l'entrée me dit bien que les visites sont possibles aujourd'hui mercredi entre seize et dix-sept heures.

Ne voulant pas être inopportun, je demande à l'un des fidèles qui me conduit à la "réception". Effectivement;, c'est l'heure des prières et ensuite la mosquée fermera: les horaires changent en fonction du soleil. On me propose de revenir demain ou samedi. Tout cela fort poliment. Je ne peux non plus prendre de photos à l'intérieur aujourd'hui, mais, en dehors des heures de culte, aucun problème.

Alors, je fais le tour du bel édifice dont la lumière de fin d'après-midi met magnifiquement en valeur les lignes sobres et épurées. Je prends des dizaines de photos, j'entends quelques échos des prières qui parviennent jusqu'à moi. Les derniers fidèles arrivent encore, certains habillés à l'européenne, d'autres de façon plus traditionnelle.

Tout près se trouve l'hôpital psychiatrique du Vinatier. Allez: il y a encore assez de soleil pour compléter ma collection de clichés d'aujourd'hui. Là non plus, personne ne m'interdit d'entrer ni de photographier. Mais je ressens cette atmosphère comme sinistre, seul au milieu de tous ces bâtiments, pour la plupart très anciens même si quelques blocs de béton ont surgi çà et là. Et le plus sinistre n'est pas l'architecture mais le vide: dans cette immensité, je ne croise pratiquement personne. Quelques infirmières et aide-soignantes, la plupart du temps en voiture, une ou deux familles qui s'en retournent. Plus je m'avance vers le fond du parc, plus l'endroit est désert. Certaines unités semblent même complètement désaffectées. Je suis resté plus d'une demi-heure: je n'ai pas vu un malade! Où sont-ils? Quelques-uns, les moins atteints, n'ont-ils pas le droit de se promener par un soleil aussi radieux? Comment peut-on espérer redonner l'envie de vivre à ces malades dans un cadre si poussiéreux, si vieux, si triste? Seul point de couleur dans cette grisaille: le dôme de la chapelle, rappelant certains toits du Beaujolais.

Encore un petit bout de Lyon aperçu de plus près! Je vais finir par connaître cette ville par cœur!

Accident mortuaire (suite)

Intrigué par la lettre envoyée à mon père, qui, je le rappelle, est décédé depuis deux ans, j'ai téléphoné au commissariat concerné et demandé à parler à la "gardienne" de la paix XX.

" Elle n'est pas là, rappelez la semaine prochaine. Non, je ne peux pas vous dire de quoi il s'agit. Non, même avec les références du dossier. Non, non, les dossiers sont rangés!". Très bien! Je rappelle lundi et ai la chance de parler directement à la "gardienne" susnommée qui est déjà en entretien mais accepte finalement de bien vouloir me renseigner sans me faire rappeler une troisième fois.

Je l'informe que mon père est décédé et ne pourra par conséquent se rendre à sa convocation. Réponse: "Oh, le pauvre!" J'ai failli pouffer de rire, ce qui, bien sûr, aurait été malvenu. S'en moquait-elle à ce point? A-t-elle été trop surprise pour trouver d'autres mots plus appropriés que, d'ailleurs, je ne lui demandais pas?

- Dossier ZZ 09/24023. Oui, voilà, je l'ai. Votre père a commis un excès de vitesse sur la commune de WW le 05 septembre 2006.

- ???

- Il était mort à cette date-là?

- Non, mais il ne conduisait déjà plus!

- De toute façon, ce n'est pas grave: il a payé l'amende.

- Re ???

- Il a payé l'amende, mais les points n'ont pas pu lui être retirés à cause d'un problème avec son permis de conduire. Il faut m'apporter son permis de conduire.

- Mais à quoi bon, puisqu'il est mort? A quoi sert de lui retirer des points?

- C'est vrai, alors il me faut un certificat de décès pour régulariser le dossier.

Pas sotte, finalement!

Et voilà pourquoi, cet après-midi, je me suis retrouvé une nouvelle fois à ce commissariat de police, où j'ai donné l'enveloppe au nom de la "gardienne" à un jeune gardien, grand et le poil entièrement rasé, avec qui je me serais bien enfermé dans un bureau pour interrogatoire "musclé"!

Affaire close. Enfin, j'espère.

mardi 24 février 2009

Autobiographie.

Après les vacances, nous aimons toujours, Nicolas et moi, nous retrouver seuls pour renouer les liens qui semblent se tisser, pour se remettre en orbite, presque pour se sentir comme deux chiens compagnons de vadrouille. C'est en tout cas ce que j'ai cru constater chaque fois.

Ce matin, nous n'avons pas dérogé à l'habitude. Il se trouve que le mardi, nous avons un trou commun dans notre emploi du temps. Il m'a montré sur son téléphone les photos prises à la neige avec sa femme et sa fille, en me disant, comme s'il en avait besoin: "Il faut que je me mette tout près de toi: pour commenter, ce sera tout de même plus pratique!" J'ai bien sûr profité au maximum de la situation, prolongé le plaisir en posant des tas de questions à chaque cliché.

Après d'autres moments d'échange plus personnel, il m'a montré un travail qu'il a l'intention de réaliser en troisième sur une partie du programme de français de cette classe: l'autobiographie. Bien que n'ayant ce niveau qu'en latin, je lui ai demandé s'il voulait bien m'en laisser un exemplaire pour mon propre usage. La lecture de son document m'avait en effet donné une idée: pourquoi ne tenterais-je pas moi-même l'expérience? Bien sûr, pas avec la visée finale de rendre une copie, mais pour moi, et pourquoi pas ici, dans ce blog? Il faudra, c'est certain, que je l'adapte un peu, mais l'idée me séduit et me confronter aux mêmes exigences que l'on impose aux élèves, cela me tente vraiment.

Alors, voilà. Dans les jours prochains, je prendrai dans la liste des tâches qu'il propose les éléments les uns après les autres et j'essaierai d'être honnête dans cet exercice qui, je le crains, ne va pas s'avérer aussi facile qu'il en a l'air. Je garde encore un moment de réflexion par-devers moi afin de trier ce qui est publiable ici et ce qui ne l'est pas, par nécessité de garder tout de même une certaine confidentialité.

Ça reste encore un peu flou pour vous? Tiens, il faut bien ménager ses effets!

Mardi Gras


Qui sait encore vraiment de quoi il s'agit, et que demain sera le mercredi des Cendres? Peu importe d'ailleurs. Ce que j'ai vu aujourd'hui, c'est un renouveau chez les petits de la pratique du déguisement à cette occasion, coutume qui, ces dernières années, en avait pris un certain coup dans l'aile. A tel point qu'elle semblait largement détrônée par la laideur de Halloween. Mais les masques grimaçants des phantasmes américains ont maintenant totalement disparu et c'est notre bon vieux Mardi Gras qui semble se refaire une santé.

Ainsi donc, à l'école primaire aujourd'hui, notait-on la présence exceptionnelle d'un pompier, d'un dalmatien, de Fifi Brindacier,d'une pom pom girl, de plusieurs chinois et sorciers, et d'une quantité inégalable de princesses aux atours vaporeux et aux bijoux rutilants. Lorsque je suis arrivé dans la salle de restauration avec mon appareil photo, chacun voulait que je lui tire le portrait, seul ou avec ses amis, sérieux dans sa pause ou s'amusant comme un fou. Mais celui qui s'amusait le plus, c'était sans doute moi!

Ensuite, la parade eut lieu dans le parc de l'école, mais là, pas de photos: j'avais déjà rejoint les plus grands. Après tout, c'est pour donner des cours que l'on me paie, pas pour faire des photos!

lundi 23 février 2009

Déchaîné.

Bon, c'est bien parce que c'est toi, Shakti, mais franchement, après, je me dé-chaîne. Tu as de la chance, en plus: celle-ci n'est pas trop longue à respecter.

Voici donc la sixième photo de mon dernier dossier (on peut, comme d'habitude, cliquer dessus pour l'agrandir). Elle date de samedi matin, une vue de Lyon.

En revanche, je n'indique aucun nom de victime future! Après, c'est moi qui me fait engueuler! Merci tout de même à toi d'avoir pensé à moi.

La boîte de Pandore

De moi, je n'aime que très peu de photos. Je parle de celles où je figure, pas de celles que je prends. On a beau me dire que je suis photogénique, je n'en crois pas un mot. En tout cas, pour ma part, je ne m'y vois pas beau.

Seules trois d'entre elles ont toujours trouvé grâce à mes yeux: elles ont été prises en Italie, au bord de la mer, près de Lucca. C'était en 1981, alors que j'étais inscrit pour l'été à l'université pour étrangers de Perugia. J'avais rencontré une vague connaissance lyonnaise, un garçon un peu fat et hétéro qui se promenait en DS avec deux filles à son bras, une belge et une australienne. C'est l'australienne qui avait pris ces clichés en noir et blanc. Je trouve que j'y suis vraiment moi, je veux dire tel que je me perçois.

J'ai cherché tout à l'heure ces photos et je ne les ai pas trouvées. Mais la boîte de Pandore était ouverte, le petit meuble où tout cela est rangé et dont je ne tourne pas la clé depuis des années. Sur l'étagère au-dessous des photos, j'ai revu les gros dossiers des lettres que j'ai conservées dans ma vie: des lettres de ma famille, de mes amis et des amants qui ont compté pour moi, ceux qui m'ont accompagné jusqu'à peu. Pourquoi ne pas relire ce soir celles d'Amédé, les plus anciennes? Je pensais en être capable. Et là encore, c'est autre chose qui a abouti dans mes mains. Je n'ai pu arriver jusqu'aux lettres d'Amédé, ce sont celles de Pierre que je me suis bientôt mis à lire. Oh! pas toutes: les premières, les toutes premières, de 1972, il y a trente-sept ans.

La plus ancienne date du 17 octobre. Nous nous étions rencontrés le 13 au soir, dans la nuit de son anniversaire. Je n'avais pas encore vingt ans, il en avait trente et un. Sur l'enveloppe jaunie maintenant, mon adresse dans une cité universitaire lyonnaise. J'avais la chambre A.546. Je ne m'en souvenais pas. Au dos, j'avais écrit (pourquoi?): "Dieu, c'est la place fraîche sur l'oreiller", Cocteau. Sans doute, cette phrase m'avait-elle frappée dans une de mes lectures de l'époque. Aujourd'hui, j'aurais des choses à y rajouter. Mais ce n'est pas le moment.

Un mot assez court, sur une petite feuille de papier, disant la beauté de la rencontre, le désir de la renouveler, citant Aragon pour me parler (déjà) d'amour, pour me dire le trouble et la joie, la tendresse et le désir. Quelques jours plus tard, je le rejoignais en Saône-et-Loire où il travaillait au moment de notre rencontre. Les autres se suivent à des dates très resserrées, de plus en plus amoureuses, de plus en plus longues, de plus en plus merveilleuses.

Car c'est cela que j'ai ressenti en les relisant: une sorte d'émerveillement, plus profond peut-être que celui qui devait m'éblouir en les recevant. Je les vois de l'autre côté: elles étaient au début, j'ai, seul, dépassé la fin, toute notre relation derrière moi, qui les éclaire, mon âge qui fait que je les comprends mieux, que j'y discerne déjà ce qui sera nous, dans notre bonheur et aussi dans nos heures grises.

J'en ai lu plusieurs et puis je me suis arrêté. Je ne voulais conserver ce soir que ces moments de découverte de l'un par l'autre, cette joie qui éclabousse à travers les mots, écrits vite pour qu'ils arrivent bientôt, dans tous les sens de la page, lettres à peine formées où je devine :"je t'aime", tremblé ou s'imposant, griffant le papier comme s'il pouvait parler davantage. Je savais que nous nous étions aimés. Je n'avais plus conscience que nous l'avions fait avec une telle force.

La lecture de ces lettres ne m'a pas fait mal, au contraire. Sur son lit de mort, j'ai dit merci à Pierre. Lire ses lettres me rappelle la chance, l'immense chance que nous avons eue de nous rencontrer, d'accepter de nous aimer et de concevoir cet amour dans l'intelligence et la tendresse.

Il en est une que je vais reproduire ici, une sans enveloppe, sans date, mais ancienne. Ce n'est pas la plus belle, ce n'est pas la plus tendre mais celle-là m'a fait sourire plusieurs fois car nous y sommes tous deux tels que nous étions profondément. Je m'y suis reconnu entre les lignes, tel que je suis encore sur de nombreux points. Je l'ai reconnu lui aussi, ô combien! Que l'on excuse cette impudeur.

Mon très cher R..y,

Samedi 21h. Je ne suis pas encore parti! Je me suis levé à 2h avec une migraine, de la fièvre... Je suis allé en ville acheter des souliers et puis je suis revenu ici pour me reposer. Je partirai tôt demain matin. J'ai le cafard mais je sais qu'avec ces quelques jours en famille, ça ira mieux. Mais tu me manques déjà.
J'ai mis sur ta valise mon appareil photo, si tu voulais prendre des diapos en Italie. Tu peux trouver à Rome des films Kodak 24x36 couleur (diapo) ou film noir et blanc à développer. J'espère que ce séjour romain te fera du bien. La Fête de la Foi, c'est important et tu peux la célébrer comme il te convient, sans que j'y sois pour rien.
Tu feras attention à la cuisine: j'ai repeint le petit meuble.
Grosses bises à Laurent. Quant à toi, tu sais combien je t'aime.

PS1: si tu as le temps, essaie d'aller chez XX, via Anna n°16. Ils sont peut-être à Rome. Tu auras de quoi parler et, qui sait, madame Simone pourrait faire un dessin pour la revue!
Mille bacci e tanti auguri. Buona festa di Pasqua.
Pierino.

PS2: ci-jointe une paire de chaussettes, ça peut te rendre service.

PS3: le réglage de l'appareil photo: tu mets sur AUTO (automatique) et tu n'as qu'à régler la distance au moyen du levier noir sur le côté, et du cache jaune intérieur. Images superposées qui doivent s'annuler.

Le Livre du bambou

Je viens de lire un livre reposant, un de ces textes assez difficilement classables dans une catégorie ou dans une autre. Cela démarre comme un conte. Tout de suite, on est dedans, on est pris par le mot, par la phrase, par l'agencement des phrases entre elles, comme si cela ne pouvait être écrit autrement. Cela se poursuit comme un roman historique dans la Chine et le Japon du Moyen Âge. On y côtoie des shoguns, des samouraï, on y assiste à des intrigues de pouvoir, à des meurtres, à de la violence et à des guerres. Cela dévie aussi souvent du côté de la philosophie, de la méditation qui me semble être la finalité ultime de ce livre.
Une fois commencé, je n'ai plus arrêté de le lire, attendant parfois impatiemment le soir le moment de pouvoir le retrouver. Il y a bien longtemps que je n'avais éprouvé dans la lecture un plaisir aussi simple et profond. Que raconte l'histoire? Pour une fois, je ne vous le dirai pas. Allez à la librairie la plus proche et achetez-le. C'est ce qu'il y a de mieux à faire.
Son titre: Le Livre du bambou. Son auteur: Vladislav Bajac (un serbo-croate). Son édition: Editions du rocher. sa collection: Motifs.
En voici les premières lignes:

Obuto Nissan s'habilla et se mit en route pour effectuer sa tournée matinale dans les plantations du seigneur. Accoutumé à la solitude qui était son lot depuis des années, il avait l'habitude de parler tout seul en marchant. Il avait décidé d'éviter autant que possible la compagnie de ses semblables quelques mois après son mariage, le jour où était morte l'élue de son cœur. Pendant toute une année, la peste avait sévi dans la province, et Nissan n'avait compris qu'une seule chose: que le malheur des hommes est infini. Constatant que le destin le condamnait à rester en vie, il se présenta au daimyo Bonzon et brigua le poste de gardien des plantations de bambous les plus éloignées, celles du mont Shito. Treize ans s'étaient écoulés. Nissan ne descendait jamais de sa montagne. Il n'avait de contact avec les humains que deux ou trois fois dans l'année, quand quelque moine zen du temple Dabu-ji, au cours de son pèlerinage, s'arrêtait dans sa cabane pour se reposer.
(Trad. de Mireille Robin.)

dimanche 22 février 2009

Ma vie est une saga

Demain, retour au travail. Sans enthousiasme, sans appréhension non plus. J'ai l'impression de l'avoir quitté depuis des siècles. J'ai maintenant cette capacité de me couper totalement de cet univers quand il le faut, de tourner ma vie vers autre chose.

Que fut-elle ma vie, pendant ces quinze jours? Du soleil, du froid, des interrogations, des angoisses, des peines, des éclats de rire, de la tendresse, du sang (oui), des larmes, des hôpitaux, de bons plats, des envies, des plaisirs, des mots, des sons, des lignes, des couleurs, du non-dit, du trop-dit, des fleurs et des fruits, des découvertes, des photos, des naïvetés.

Une saga personnelle, acquise à la naissance au magasin des accessoires, la même que des milliers d'hommes, un peu différente pourtant par quelques détails à peine perceptibles, des riens qui me plaisent, d'autres que je n'aurais pas choisis si je les avais vus et auxquels je tiens, finalement, bêtement parce qu'ils sont miens. Une mallette que j'aurai un peu remplie de vent avant de devoir la rendre, un jour, très tard, le plus tard possible, en espérant qu'il y aura quelqu'un à la consigne.

Le silence.

Sortir du lit, de la chaleur douillette des draps, de l'odeur un peu surette des derniers rêves, et partir au marché, parce qu'on doit acheter des fleurs, parce qu'on veut acheter des fleurs. Aujourd'hui, il y en aura pour tout le monde: mère, sœur, belle-sœur, et du vin pour mon frère qui m'invite à déjeuner, un Saint-Joseph, Jaboulet 2005.

Se retrouver encore un peu endormi dans la rue et penser que tant mieux: le ciel est gris mais il fait doux, doux comme les draps que l'on vient de quitter. On ne regrettera pas trop la fin des vacances. Demain, avec un peu de chance, il pleuvra. Avancer vers la place en croisant deux passants, pas plus, du pain sous le bras et les yeux dans la nuit.

S'enfoncer dans les vieilles ruelles et se dire que, décidément, ce matin, on ne photographiera rien. Et puis tout à coup s'arrêter au milieu du trottoir, frappé par une évidence: quelque chose ne va pas. Regarder autour de soi, sans rien y voir que l'habituel, la synagogue de béton, la baraque du graveur sur verre qui résiste aux promoteurs, la boulangerie industrielle au décor de laverie automatique, les tags sur le garage Renault et le feu qui, au fond, passe au rouge.

Rester une seconde, hébété, stupide sans doute dans son aspect. Une seule seconde d'arrêt sur image, le temps que le cerveau décrypte, compare, déduise. Et l'évidence éclate, lumineuse, rassurante. On revient dans le monde. On a compris. Le silence. Le silence de quelques secondes à peine, sans voitures, sans passants, sans volets, sans musique, sans même un souffle de vent, un oiseau. Un silence du fond des forêts, là où il effraie dans la pénombre, où l'on frisonne parce qu'il vous caresse. Il y a eu trois secondes de silence absolu dans cette rue.

Puis la première voiture est apparue, au coin de la rue suivante, une fenêtre ouverte a laissé couler un air des année soixante-dix, un enfant a pleuré derrière les murs de sa chambre, mon pas a de nouveau résonné sur l'asphalte. La ville. Normale. Bruyante. Rassurante. Le film redémarrait. Je venais de vivre un court instant d'éternité.

samedi 21 février 2009

Les Dialogues de Calyste (4)

(Ben oui, pourquoi y aurai'k Platon et les carmélites?)

Maman:
- Tu vois, Camille, ce dinosaure, il date du crétacé, l'époque des crevettes.

Camille:
- .....

Qui l'eût cru(stacé)? Crétine, j'écris ton nom (à la craie)!

Les dinosaures

Le Musée des Confluences n'est pas encore sorti de terre que déjà il fait parler de lui. Depuis quelques jours, et jusqu'à ce soir, il s'est approprié la grande salle de la Corbeille au Palais de la Bourse pour nous ramener quelques millénaires en arrière, au temps des dinosaures. C'est cette exposition que nous sommes allés voir, J. et moi, en fin de matinée.

La Belle et la Bête (12500 visiteurs, soit 2500 par jour).

Dès l'entrée, nous avons aperçu une ancienne connaissance, pas aussi vieille que les monstres précités bien qu'en ayant un peu l'aspect: le gardien imposant qui, lors des journées du patrimoine, à l'automne dernier, nous avait priés poliment mais fermement de quitter le premier étage du palais où nous avions tous les deux réussi à nous glisser pour prendre quelques photos dans un nouveau cadrage. Il n'a pas semblé nous reconnaître, d'autant que la foule était nombreuse à se presser devant les deux squelettes fossiles exposés, pièces maîtresses accompagnées de quelques autres, tout aussi intéressantes, sous verre. Foule dans laquelle se comptaient de nombreux petits enfants accompagnés de leurs jeunes mamans et papas dont certains (papas) à qui j'aurais volontiers donné la main.

Les deux principales attractions étaient les squelettes d'un Camarasaurus (monstre terrestre) de 14 mètres de long et d'un Mosasaure (reptile marin), spécimen unique entier de 9 mètres. Pour ce dernier, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait d'un "oiseau" mais J. m'a vite détrompé, en se payant ma tête bien sûr, en me montrant les quatre "nageoires" que l'animal possédait.

Dans les vitrines, de nombreux fossiles d'ammonites mais aussi d'énormes œufs fossilisés et surtout une très belle ammonite irisée que j'ai bien sûr prise en photo avec l'idée de vous faire deviner de quoi il s'agissait. Quelques guides étaient à la disposition du public pour présenter cette exposition, mais nous nous sommes débrouillés comme des grands, comme d'habitude.

Passant d'un extrême à l'autre, nous avons profité de notre présence dans le quartier pour faire un tour à Monoprix, le magasin installé dans le nouvel immeuble de verre qui a succédé au Grand Bazar. Et là, surprise: j'ai cru voir la suite de l'exposition, au bas de cet escalier: les restes d'un pauvre hominidé déjà à moitié dévoré par la mâchoire féroce de notre ami Cam'Cam.

Joute

Encore un beau jour.

Du soleil à revendre dans le salon de J. qui m'avait invité à déjeuner avec sa famille après une promenade en ville, à la poursuite des dinosaures. Hormis sa femme et lui, ses deux fils étaient présents ainsi que l'amie de l'un d'eux. Après le repas, le père et les fils se sont empoignés, ont lutté devant nous comme des enfants, comme des chiens fous. S. qui a la même morphologie élancée que son père, et J-E, plus trapu, plus râblé.

Je les ai enviés. Avoir ainsi suffisamment d'intimité virile pour simuler un combat, se permettre de s'attraper à bras le corps, de se serrer, de s'empoigner, de se chatouiller, j'aurais aimé. Je ne l'ai jamais eu. Mais que c'est beau!
Au bout d'un moment, J. a abandonné la joute et les deux garçons ont poursuivi avec encore plus de fougue et de dynamisme. A la fin, chacun était couvert de sueur. Une scène de famille. Des gens qui s'aiment.

vendredi 20 février 2009

Silences.

Comme diraient nos amis de la radio, la circulation sur la blogosphère, ce soir, est assez fluide.

Pas de bouchons, pas de ralentissements, pas de textes. En tous cas chez ceux, dans leur grande majorité, chez qui j'ai l'habitude de me rendre quotidiennement.
Certains sont en panne depuis bientôt un mois, d'autres parfois se réveillent d'un long sommeil hivernal le temps d'un billet, avant de replonger dans les bras d'un Morphée glacé. Certains n'ont jamais écrit beaucoup et leurs parutions en sont d'autant plus attendues, d'autres, les plus nombreux, avouent tout simplement leur manque d'inspiration en ce moment.

Alors, à quoi cela tient-il? Tous au même moment? Un par ci, un par là, je comprendrais, mais tous en même temps! Est-ce l'hiver qui n'en finit pas et achève d'engourdir les esprits ou les bonnes volontés? Est-ce la morosité sociale ambiante qui déteint sur la plume et la volonté de s'en saisir (par plume, je veux bien sûr dire clavier, mais j'aime bien les archaïsmes, n'étant pas très loin moi-même d'en être un)?

Les fêtes sont passées, Noël et Nouvel An, le printemps n'est pas encore là, l'été et ses tentations encore bien loin, pas de photos d'automne non plus. Alors on se tait parce qu'on n'a rien à dire. Je ferais peut-être bien de suivre l'exemple, n'ayant pas moi non plus de révélation fracassante à divulguer. Et pourtant, je fais encore claquer le bout de mes doigts sur les touches noires, parce que j'aime ça, ce rendez-vous quotidien avec les autres, avec moi-même. Une sorte de fidélité stupide mais qui me tient chaud.

Alors, je peux vous raconter n'importe quoi. Tiens, par exemple, que je viens de découvrir, à cinquante-six ans, que les deux petits coussinets du bout de mon nez ne sont pas exactement symétriques, le gauche l'emportant de peu sur le droit. La contemplation de ma moustache de plus en plus fournie est peut-être à l'origine de cette découverte. Intéressant, non?

Ou bien vous parler de la grosse dame et de son fils installés comme moi cet après-midi dans la salle d'attente de la clinique. Elle avait trop chaud et se déplaçait fréquemment jusqu'au couloir, en s'aidant de sa canne. Lui, la trentaine, gros aussi, restait avachi sur sa chaise. Au premier abord, l'air tous les deux un peu demeurés. Pour passer le temps, ils jouaient à "pierre et ciseaux", les mains dans le dos. En les écoutant, découverte chez chacun, de par ses réparties, d'une intelligence plus vive que prévue et, fort émouvante, la preuve irréfutable d'un grand amour.

Vous dire aussi que me balader à poil devant l'assistante médicale ne m'a gêné en rien, même s'il s'agissait de la belle-sœur d'une de mes anciennes collègues. Enlever mes vêtements ne m'a jamais paralysé la langue, parfois bien au contraire.

Vous dire qu'il a fait beau, vous dire que le soleil brillait, vous dire que, malgré les mauvaises nouvelles, les tristesses, les angoisses, j'aime la vie comme un fou,un amoureux fou qui ne se lasse jamais de la respirer, de la serrer contre lui, de lui dire que je l'aime, que j'aime tous ces gens qui se battent jusqu'au bout, même s'ils tombent, même s'ils finissent par perdre comme nous perdrons tous mais après avoir tant gagné!

jeudi 19 février 2009

Momentini

- En vérifiant l'orthographe de "mastic" (eh bien, oui, j'ai parfois des doutes), j'ai découvert un nouveau sens à ce mot, un sens que je ne lui prêtais pas. Outre la pâte bien connue, il s'agit aussi d'une grave erreur de composition typographique, et principalement de celle consistant à mélanger des caractères. Je ne m'en servirai probablement jamais dans cette acceptation mais j'aime toujours apprendre.

- Je me suis remis aujourd'hui à deux de mes plaisirs: le vélov' et la course à pied. Avant d'en être privé quelques jours.

- Comme j'ai consacré dans ce blog une rubrique aux "femmes de ma vie", peut-être faudrait-il que j'initie son parallèle, les "hommes de ma vie". Mais cela risque d'être beaucoup plus compliqué! Pour moi.

- J'aime toujours autant les Variations Goldberg (1955) de Glenn Gould. Réécoutées cet après-midi, en corrigeant des copies. En fait, c'est Bach que j'aime.

Voisins

Tout près de l'immeuble où j'ai vu, certains matins, un jeune homme tester dans son miroir quelques poses de séduction, habite un très vieux monsieur. Très très vieux monsieur.

On ne peut que difficilement lui donner un âge tant il ne vieillit pas et semble toujours avoir été vieux. Autrefois je le croisais dans la rue. Silhouette familière qui apparaissait au coin de mon immeuble, tellement voûtée que le haut de son corps forme un angle presque droit avec son bassin et ses jambes. Il avançait très très vite, le regard en bas, en marmonnant quelques mots compréhensibles uniquement de lui-même. Au bout du bras droit, il balançait vigoureusement un grand cabas en paille tressée tandis que, du gauche, il marquait son rythme de progression. Personne n'aurait pu l'arrêter que lui-même quand lui traversait la tête une idée digne d'être approfondie. Alors, il stoppait brusquement quelques secondes, relevait un peu la tête, comme pour permettre à l'idée de mieux s'installer sous la calotte crânienne, et, ce temps écoulé, reprenait tout aussi brusquement sa course contre le temps. On aurait pu penser au lapin blanc du pays des Merveilles, mais un lapin antique et décharné.

Il était toujours habillé de la même façon: des pantalons informes recouvrant presque entièrement des chaussures tout autant informes, ou plutôt ayant depuis longtemps épousé la forme de ses pieds, un bonnet sur sa tête à la chevelure hirsute et un imperméable mastic trop court et souvent mal boutonné. J'ai entendu sa voix chez le boucher, à une seule occasion. Une voix haute, un peu aiguë pour un homme mais claire, sans tremblements ni voile aucun, et qui conservait, malgré les ans, quelque chose d'autoritaire.

Quelqu'un me renseigna un jour sur lui, un commerçant probablement. Il s'agissait d'un ancien professeur de Lettres Classiques. Tiens, tiens, me dis-je, un collègue! Vais-je ressembler à cela plus tard? Son autorité vocale s'expliquait donc, ainsi que ses "stations intellectuelles" sur le trottoir. Effectivement, je l'imaginais bien expliquant la subtile rhétorique de Cicéron à des élèves plus intéressés par le phénomène devant leur yeux que par l'orateur antique, ou bien déclamant une plainte d'Euripide au théâtre romain devant des touristes de passage interloqués.

Cet homme m'intriguait aussi car, depuis la rue, je l'apercevais souvent le soir chez lui, dans ce qui semblait être sa cuisine au premier étage d'un immeuble moderne. Il se trouvait, quand je passais, toujours dans le même coin, à gauche près de la fenêtre, voûté comme de coutume et semblant nettoyer quelque chose sous le robinet de l'évier. Ainsi, chaque soir à une époque, il frottait, frottait, frottait. Geste d'autant plus surprenant que, si l'on considérait l'état de ses vitres couvertes de poussière et plus qu'à peine translucides, il ne devait pas être un acharné du nettoyage.

Alors qu'est-ce qui pouvait bien l'intéresser à ce point, le passionner jusqu'à le convaincre de toucher l'eau? Bien sûr, comme à mon habitude, je me mis à divaguer, à rêver la vie de cet homme. Ce qu'il lavait ainsi, avec des gestes si précis et si attentionnés, presque maternels, c'étaient des objets antiques, des vases, des statuettes, des pièces, des morceaux de céramiques ou de bronze, parfois encore témoins de la peinture qui les recouvrit, vestiges des civilisations qui lui furent chères, trouvailles de ses campagnes de fouilles, en Crète, en Turquie ou dans le Péloponnèse.

Et puis, je ne le vis plus, ni dans la rue, ni chez les commerçants, ni dans sa cuisine dont la fenêtre restait désespérément noire. Plusieurs fois, garé ailleurs, je fis volontairement le détour pour tenter de l'apercevoir. Personne. J'ai cru qu'il était mort, ce qui n'aurait pas été étonnant, vu son âge. Pourtant l'appartement restait toujours dans le même état et cela pendant plusieurs mois. Je commençais à l'oublier peu à peu, à ne plus relever systématiquement la tête en direction de ses vitres sales lorsqu'un soir, la lumière brillait dans la cuisine. Lui avait repris sa place devant l'évier, à gauche, toujours voûté, toujours frottant, toujours plein de mystère.

Le vieillard, le jeune homme, voisins dans la même rue. Réunis près de moi celui que je fus et celui que je serai peut-être. Comme le disait Desproges: "Etonnant, non?"

Regard

Avec le soleil de cet après-midi, je repensais à mon séjour chez Gilles et Jean-Marc, près de Pont-Saint-Esprit. Je revoyais leur grand salon plein de lumière, vide sans doute puisque tous deux travaillaient, et la vue du Ventoux qui s'y reflétait pour rien. De la beauté gratuite. Face à elle seule.
La nature est-elle aussi belle quand personne ne la regarde?

Accident mortuaire

Aujourd'hui, une lettre est arrivée au nom de mon père, le priant de se présenter au commissariat du 8ème arrondissement "pour y être auditionnéE (sic) dans le cadre d'une affaire le concernant". Écrite par la brigade des accidents et délits routiers, cette lettre précise qu'il doit se munir ce jour-là de son permis de conduire et qu'elle a été envoyée "à la demande du gardien de la paix XXX (nom d'une dame).

Étrange que dans cette institution, on ne revendique pas la féminisation du nom de métier! Pourquoi pas "gardienne"? On a peur qu'elle soit confondue avec celle qui se trouve toujours dans l'escalier? Chacun est libre, mais, alors, de grâce, laissons à mon père la propriété de ses deux couilles et de ce qui va avec!
Le seul cadre que mon père connaisse en ce moment est celui formé par les planches de son cercueil, et cela depuis bientôt deux ans.

Encore une affaire palpitante pour demain!

mercredi 18 février 2009

L'angoisse.

Comment parler de ce que je ressens souvent, en ce moment-même, sans tomber dans le ridicule? En faire une analyse clinique, froide, objective sans s'y engluer, comme si l'on parlait en général, même pas de quelqu'un de précis, surtout pas de quelqu'un que l'on connaît, surtout pas de soi. Ne pas larmoyer, ne pas s'apitoyer sur soi, simplement essayer de voir nettement les contours de la bête (des bêtes) qui effraie dans le noir.

Ma mère, le soir venu, au moment du coucher, est une boule d'angoisses. Hier, j'étais reposé, je ne l'avais pas vue de quelques jours, je pouvais supporter sa façon d'être, sombrant peu à peu dans l'affolement devant la nuit inévitable. Je lui ai dit que nous étions là, qu'elle n'avait qu'à se reposer sur nous de ce qu'il fallait faire, que nous n'oublions jamais rien du rituel du coucher, qui doit être célébré pour espérer dormir et dont l'accomplissement génère, au contraire, la montée de l'angoisse. Elle m' a dit être malade de ces tourments qui lui viennent malgré elle, qui l'assaillent comme on prend une ville, en attendant son heure. Elle n'en veut pas mais elles sont là, les peurs irraisonnées, les tensions du corps, les crispations de l'esprit. Je lui ai dit de se laisser aller au repos, d'avoir confiance, alors que je sentais monter en moi la même sensation de picotements, l'intime savoir que les mêmes peurs sont aussi en moi.

Des raisons objectives d'angoisse, bien sûr j'en ai. Qui n'en a pas d'ailleurs? La maladie de ma mère, celle de mon frère, les morts passées en digestion, mon attente de la biopsie de vendredi, l'âge qui vient, pas vite bien sûr mais qui vient tout de même. Lorsque je regarde chacun de ces faits isolément, sans faux semblant, il ne me perturbe pas. Je ne les aime pas, mais je les tiens à distance. Ou du moins je le crois, je veux le croire.

Alors l'angoisse prend d'autres chemins, le poison s'insinue par une autre veine. Ce ne sont pas ces maladies, ces morts qui me réveillent la nuit, au milieu d'un rêve, d'un beau rêve la plupart du temps. Elles ne me font pas hurler dans des cauchemars, elles ne me couvrent pas le corps de cette sueur froide comme un linceul. Non. La gueuse, empêchée par mes barrières, celles que j'ai pu, que j'ai dû, comme tous, élever souvent à la va vite mais qui s'avèrent solides, se cache derrière un autre masque, plus doux, moins grimaçant: le travail encore à faire, les listes de choses à ne pas oublier, un mot qui a pu être mal compris, une conduite à avoir plus tard dans la journée. Et elle sait les boursoufler, ces riens qui se dégonflent dès que l'on a les pieds au sol, dès que les volets ouverts laissent entrer la lumière, surtout si le soleil est là.

Ou alors elle s'installe lentement, nous laissant à notre quotidien, sans gêner, prenant simplement minute après minute un peu plus de place. Quand on se rend compte de sa présence, elle est bien campée, elle s'impose, plus question de la déloger. D'où vient-elle? Pourquoi? Comme le chantait Barbara: "Ça ne prévient pas , ça arrive, ça vient de loin, ça s'est traîné de rive en rive, la gueule en coin...". Le lendemain, l'après-midi, avec un sourire, une voix, un regard, une promesse de visite, elle est partie.

Peut-être, après tout, est-ce bien ainsi. Je me souviens de Claude qui, pour l'enterrement de sa mère, s'était coincé la main dans le portail refermé violemment sur ses doigts. La douleur physique qui l'accompagna toute la journée repoussa un peu celle de la perte affective. Angoisser pour de petits motifs, n'est-ce pas une façon de laisser passer un peu de vapeur, de délester la cocotte tout en gardant la possibilité de contrôler le jet sans se brûler?

Je ne sais pas s'il existe des gens sans angoisses. S'il y en a, je ne les envie pas, finalement. Je ne sais pas qui je serais sans ma hotte de peurs et d'ombres sur le dos mais je ne veux pas l'être. Elles m'ont toujours accompagné, fidèles à revenir après l'euphorie, et ce sont elles qui, je le crois, m'ont formé, m'ont durci et affiné à la fois, m'ont fait homme, courbé mais debout.

Le Minotaure (Barbara)

Pour une amie, où elle verra qu'il est parfois d'autres minotaures que monstres sanguinaires et qu'on peut les apprivoiser.

Dans le grand labyrinthe où je cherchais ma vie,
Volant de feu en flamme comme un grand oiseau ivre,
Parmi les dieux déchus et les pauvres amis,
J'ai cherché le vertige en apprenant à vivre.

J'ai cheminé souvent, les genoux sur la terre,
Le regard égaré, embrouillé par les larmes,
Souvent par lassitude, quelquefois par prière,
Comme un enfant malade, envoûté par un charme.

Dans ce grand labyrinthe, allant de salle en salle,
De saison en saison, et de guerre en aubade,
J'ai fait cent fois mon lit, j'ai fait cent fois mes malles,
J'ai fait cent fois la valse, et cent fois la chamade.

Je cheminais toujours, les genoux sur la terre,
Le regard égaré, embrouillé par les larmes,
Souvent par lassitude, quelquefois par prière,
Comme un enfant rebelle qui dépose les armes.

Mais un matin tranquille, j'ai vu le minotaure
Qui me jette un regard comme l'on jette un sort.

Dans le grand labyrinthe où il cherchait sa vie,
Volant de feu en flamme, comme un grand oiseau ivre,
Parmi les dieux déchus et les pauvres amis,
Il cherchait le vertige en apprenant à vivre.

Il avait cheminé, les genoux sur la terre,
Le regard égaré, embrouillé par les larmes,
Souvent par lassitude, quelquefois par prière,
Comme un enfant rebelle qui dépose les armes.

Dans ce grand labyrinthe, de soleil en soleil,
De printemps en printemps, de caresse en aubaine,
Il a refait mon lit pour de nouveaux sommeils,
Il a rendu mes rires et mes rêves de reine.

Dans le grand labyrinthe, de soleil en soleil,
Volant dans la lumière, comme deux oiseaux ivres,
Parmi les dieux nouveaux et les nouveaux amis,
On a mêlé nos vies et réappris à vivre...

Beaucoup de bruit pour rien.

A la radio ce matin:
" L'avocat général est sorti de ses gongs."
S'il frappe fort, ça risque de faire du bruit!

mardi 17 février 2009

Sur la trace de Nives

Le dernier De Luca sorti en poche. Lu très vite et intensément, comme les autres. Dialogue entre N (Nives), une femme, et E (Erri), un homme, sur l'alpinisme, la conquête des sommets, l'amour du sport et l'amour tout court, la montagne dans les textes sacrés,.....

De très beaux moments, d'autres passages écrits un peu rapidement, à mon sens. Il est vrai que je ne partage pas cette passion des hauteurs et que les montagnes, je préfère les admirer d'en bas. Mais un livre de Erri De Luca ne peut pas laisser indifférent. On s'y promène comme chez soi, JE m'y promène comme chez moi, même si je préfère tel lieu de séjour à tel autre.

E: A propos de poussière, il est écrit que l'Adàm fut fait avec la poussière du sol et le souffle de la divinité. De ces deux composantes, je crois que nous devons à la poussière le désir de voyage. la poussière court, vagabonde avec le vent, il lui en faut peu, une bouffée, il s'en trouve même dans le sillon de glace des comètes, dans le corps des astéroïdes qui se défont contre l'atmosphère.
La poussière, son mélange, a poussé l'Adàm à forcer la connaissance, qui comporte toujours la sortie d'un enclos, d'un jardin. L'espèce humaine s'est répandue partout sur la surface de la planète, à l'image de la poussière. Dans l'hébreu ancien de l'histoire sainte, ce n'est pas une matière méprisée, à balayer, elle est même fertile et contient la promesse de la descendance d'Abraham.
L'autre moitié, le souffle fait de vapeur de la divinité, est au contraire le moteur de la vie, le prodige d'électricité qui donne un élan de vertèbres à la poussière. ce souffle venu de l'extérieur fait comprendre que même le souffle ne nous appartient pas.

(Trad. de Danièle Valin.)

Dimanche/lundi

Le reste du dimanche passé aux Angles, près de Villeneuve-lès-Avignon chez des amis de J-M et de Gilles. Lui restaurateur, elle professeur de français en collège. Journée détendue sans autre prétention que d'être agréable. En repartant le soir, étrange sensation que de voir les lumières d'Avignon de l'autre côté du Rhône et de ne pas traverser.

Bons moments de discussion le soir et le lundi matin avec Gilles. Je le perçois mieux maintenant. J'ai l'impression que lui aussi.

Le retour par la 86, d'abord lumineux pour visiter Bourg-St-Andéol et St-Montan puis glacial et gris à Viviers. Impossible de trouver un bar ouvert le lundi sur mon parcours. Je finirai par dévorer un sandwich à Tournon, à près de quatre heures de l'après-midi. Je n'ai plus envie de m'arrêter pour visiter. Il me tarde maintenant de rentrer à Lyon. Le soir, je téléphone au "château" pour les remercier. La parenthèse se referme, l'éclaircie du ciel aussi.

Dimanche

(Dimanche 10h45)

Soleil, encore. Grand froid à cause du vent, mais qui permet le soleil. La nature est belle. J'ai photographié l'amaryllis et les grigris kénians. textures des coussins et des couettes du canapé. J'ai rêvé à Nicolas, le dernier rêve avant le réveil, celui dont on se souvient. Je l'embrassais, nous nous embrassions, je le serrais fort dans mes bras, il y prenait sa place, petit garçon qui a besoin d'être rassuré plus qu'homme de sensualité. je me suis réveillé alors et ai tiré la tenture noire à motifs japonais qui obture la fenêtre. le soleil est entré, foisonnant. Les corneilles volent en groupe jacassant. Je suis bien.

Samedi.

(Samedi 20h)

Nous rentrons à l'instant. Après-midi chargé comme d'habitude quand nous sommes ensemble, Jean-Marc et moi. Ce matin, visite rapide de Pont-Saint-Esprit et marché sur le cours central. L'allée principale est occupée par les étals des "gens du coin", l'autre, en direction du Rhône, est "réservée" aux maghrébins. Cette mise en lieux m'a tout de suite frappée. Pourtant personne ici n'a l'air de la remarquer. En fin de matinée, violentes bourrasques de vent et quelque chose, moitié neige moitié grêle, qui nous cingle. Au bord du Rhône, j'ai du mal à stabiliser mon appareil photos.

L'idée de J-M pour cet après-midi, c'était un petit tour à Nîmes. J'ai toujours préféré cette ville à Avignon: moins factice, moins clinquante, plus installée. Je découvre les ruelles du centre ville que je connaissais pas, coincées à l'intérieur du boulevard circulaire. Comme Avignon, Nîmes compte de nombreux hôtels particuliers intéressants et la façade de sa cathédrale ne l'est pas moins. Face à la Maison Carrée, un bâtiment moderne de métal, de béton et de verre, à l'architecture belle à l'intérieur: le Carré d'Arts, bibliothèque, salles d'exposition, etc. Un détour par la Fnac, bien sûr, où j'achète la dernière aventure sortie en poche de l'inspecteur Montalbano, d'Andrea Camilleri. J-M choisit des DVD de films japonais pour la St Valentin de son chéri. Le vent est frais mais la ville est belle sous le soleil.

En fin d'après-midi, J-M me propose de rentrer par Uzès. Je n'y suis pas retourné depuis quand? Plus de vingt ans, probablement. Je sais que cette visite ne sera pas innocente pour moi. Je le dis à Jean-Marc. J'ai l'impression, ces derniers temps, d'effectuer des pèlerinages sur les traces des années écoulées. J'avais un ami, Paul, juif de père russe et de mère autrichienne, né à Vienne en 1917, balloté dans l'Europe incertaine de ce début de siècle. Il avait écrit quelques romans publiés sous son nom et d'autres, des polars, en collaboration avec un autre. Il était ensuite devenu traducteur d'anglais et d'italien. Lorsque je l'ai connu, lors de l'anniversaire d'un ami commun, il habitait Paris, au bout de l'île Saint-Louis. Les fenêtres de son appartement donnaient sur celles de l'hôtel Lambert, en face. Très vite, une passion partagée pour la littérature nous a rapprochés. J'avais l'ambition d'écrire à cette époque. J'ai d'abord vu en lui une possibilité de tremplin pour rentrer dans ce monde de l'édition. Ensuite il est devenu un ami, un grand ami avec qui j'ai beaucoup communiqué par lettres. Nous aimions tous deux ce moyen d'expression.

Paul a acheté un jour une petite maison à Uzès, au Portalet exactement, tout près de la Promenade racine et de la Tour Fenestrelle. Une maison à trois niveaux, étroite et aux escaliers raides, la cuisine en bas, une chambre et salle de bains au premier et une autre chambre tout en haut. Paul occupait cette dernière, moi celle de l'étage intermédiaire. Je descendais chez lui régulièrement chaque été, au moment des Nuits d'Uzès puis du festival de Montpellier. J'aimais ces moments où nous ne cessions de bavarder, d'échanger sur nos lectures, où il me racontait son histoire, ses amours, son amitié avec Sacha Pitoëff, que j'ai eu un jour au téléphone, ou avec Guy Tréjean. Il ne cherchait pas à m'éblouir, car Paul a toujours été quelqu'un de naturellement humble, mais je l'étais tout de même. L'âge venant, il a fini par revendre cette maison trop malcommode avec ses étages et ses escaliers et n'a plus quitté Paris. Il me priait souvent de venir le voir. Je ne l'ai pas fait souvent, je le regrette aujourd'hui.

Tout ça bien sûr m'est passé dans l'esprit ce soir, alors que nous approchions d'Uzès. Nous nous sommes garés au début du Portalet. J'ai revu sa maison, intacte, la même, avec toujours la vigne au-dessus de la fenêtre de la cuisine. L'occupant actuel des lieux s'appelle Molière (par discrétion, je ne donne pas l'orthographe exacte de son nom): beau clin d'œil. Paul aurait aimé cette coïncidence. J'ai emmené J-M sur la promenade, aujourd'hui glaciale sous le Mistral, où j'ai passé des nuits d'été sous un ciel noir et pur, constellé d'étoiles, je lui ai montré le réduit, sous la balustrade, près du lavoir, où logeait un clochard un peu simple d'esprit. J'ai retrouvé le restaurant très chic où Paul m'avait invité, et l'ombre écrasante des tours du Duché, et les rues sombres et désertes.

A un moment, comme je m'y attendais, nous avons débouché sur la Place aux Herbes. Je crois que c'est le plus bel endroit de cette ville, le joyau de cet ensemble architectural unique et homogène. Et tout de suite, j'ai pensé à la librairie que Dominique Hasselmann a lui aussi évoquée dans son blog: le Parefeuille. Existait-elle encore? Désorienté sur la place, je ne la voyais pas. Nous avons fini par la trouver, elle était toujours là, seul commerce encore éclairé. Il s'y préparait une conférence sur Henry Bauchau. J'ai voulu entrer et, quand je l'ai pu, j'ai engagé la conversation avec les libraires. C'étaient bien les mêmes qu'au début, il y a vingt-huit ans. Ils avaient réussi à tenir, à s'imposer dans cette petite ville sans véritable tradition intellectuelle malgré son prestige.

Elle et lui se souvenaient parfaitement de Paul lorsque je l'ai évoqué devant eux. "Il habitait au Portalet, tout près de chez nous." mù'a même précisé le libraire. Je leur ai appris sa mort, il y a trois ans et demi, un mois après Pierre. J'ai acheté un livre. Je crois que j'y tiendrai, à celui-ci. Je suis sorti de la librairie profondément ému. Que ces gens se souviennent encore de Paul m'a fait énormément plaisir. je me suis rendu compte aussi que, sa mort ayant suivi de près celle de Pierre, je l'avais en quelque sorte escamotée, je l'avais reléguée dans un coin, en me disant comme Scarlett O'Hara dans Autant en emporte le vent: je m'en occuperai demain. Je ne m'en suis pas occupé. Un coup de fil à sa nièce à Genève qui devait me faire savoir où seraient déposées ses cendres. Elle ne l'a pas fait. Je ne sais pas si je le lui redemanderai un jour.

Le retour dans la nuit au "château" m'a rasséréné. J'ai pu évoquer cela devant J-M, j'ai pu lui dire mon émotion. Je me sens, d'année en année, plus proche de lui et c'est, il me semble, un sentiment partagé. Tout cela remue mes souvenirs, m'oblige à les reconsidérer. Le panier a été secoué. Il faudra sans doute quelque temps pour que tout reprenne sa place. Une place "innocente".

lundi 16 février 2009

Nous étions un seul homme

(Vendredi, 17h30)

En fouinant un peu partout, en m'appropriant la maison, j'ai bien sûr insisté sur les livres des différentes bibliothèques. J'en ai même retiré un des rayonnages: L'Homosexualité au cinéma, de Didier Roth-Bettoni, aux éditions La Musardine. Étude volumineuse dont je me suis contenté de regarder les photographies et leurs légendes. Il s'agit d'un tour du monde du thème à travers les âges. La France occupe naturellement une place de choix, et c'est en parcourant notre production nationale que m'est revenu le souvenir d'un film qui m'avait transporté à l'époque où je l'avais vu.

Je n'en connaissais plus le titre et je l'ai retrouvé grâce aux photos illustrant le texte de près. Il s'agit de Nous étions un seul homme, de Philippe Vallois, sorti en 1979, avec Serge Avedikian et Piotr Stanislas. Histoire d'amour entre un jeune paysan français, un peu simple, et un soldat allemand qu'il va recueillir dans sa ferme. Je n'aurais pas su dire si ce film était un grand film. Il m'avait en tout cas marqué à son époque, il m'avait permis avec un autre (Pink Narcissus, plus ésotérique, plus mode) et quelques années après la rencontre de Pierre, de sortir définitivement de mon idée de l'homosexualité comme une réalité sale, dans laquelle, malgré tout, je me vautrais avec plaisir, pour la voir comme une voie également respectable vers la tendresse et vers ma vie. Apparemment, je n'ai pas eu si mauvais goût que cela, puisque voici ce qu'en dit l'auteur de l'ouvrage précité:
Fable pudique et sensuelle de la découverte de ces deux hommes que tout devrait séparer (la nationalité, la culture, la classe sociale...), "Nous étions un seul homme" est d'une infinie sensibilité dans la peinture de leurs rapports, construisant un apprivoisement progressif où la sexualité trouve finalement sa place de façon évidente. Exceptionnel à plus d'un titre au sein de la production française, ce film (...) réussit le tour de force de ne jamais rien expliquer ni justifier de ce qui meut ses personnages. Frémissant, poétique, tendre, lumineux et terrible, "Nous étions un seul homme" est aussi, au-delà de maladresses dues à des moyens dérisoires, incroyablement attachant.

Jeudi/vendredi

(Vendredi 16h)

Je sors de la tiédeur de la couette. Il est 16h. J'ai, avant, profité du soleil pour une balade aux environs, à prendre des photos, à se sentir en vacances. Face à moi, au-delà de la plaine rayée par la ligne TGV, la citadelle de Mornas, étagée sur la crête de sa falaise, et, en fond, le sommet enneigé du Ventoux. Je suis bien.

Je suis seul. Jean-Marc, après un déjeuner en commun à Pont-Saint-Esprit, dans un très bon petit restaurant, où l'on vous sert de façon stylée même un plat du jour, m'a montré le chemin du "château", m'y a installé et est reparti à son travail. J'écris sur la table de la grande pièce, près de nos deux tasses à café que je n'ai pas encore lavées.

Maintenant, j'ai besoin de références pour me sentir bien en vacances: la nouveauté doit s'intégrer dans du connu et reconnu de mes souvenirs. Ce séjour ici n'est pas anodin, je l'ai découvert en bavardant avec Jean-marc. Je me prépare au deuil d'Amédé. Comme si, à partir d'un texte ancien, j'écrivais des mots nouveaux, sur une nouvelle page, au dos de celle qui vient de se tourner et que ces mots, pat transparence, collent aux autres, semblables dans la trame et différents dans l'écho.

Ce matin, j'ai descendu la N86. Je crois qu'elle s'appelle maintenant D386, cette route que j'aime tant, où je me sens chez moi dans chaque ville traversée, sans pour autant m'y être arrêté beaucoup. Route des roses trémières, des fruits à vendre au bord des maisons et des coteaux arides plantés de vignes: Chapoutier, Hermitage, Côte-Rôtie... Vieilles maisons basses aux tuiles romaines, alignées dans leur humilité au bord du fleuve qui, parfois, ne les baigne même plus. Route des ruines de châteaux accrochés aux contreforts de l'Ardèche, route un instant enlaidie des centrales et du ciment, route inondable, vivante comme ne l'est pas la 7.

A Champagne, quelques photos de la vieille église aux belles sculptures en bas-reliefs sur la façade et les murs latéraux. A Saint-Désirat, nous achetions parfois du vin à la cave, avec Pierre. Du Saint-Joseph, à une époque où il n'était pas encore aussi prisé. A Vion, souvenir d'une journée au camping, avec Bernadette et Jean-Paul qui passaient toutes leurs vacances au même endroit. A Tournon, au bord du Rhône, le camping où j'ai dormi avec Amédé et la vallée du Doux où nous étions allés nous promener.

Après Tournon, je sors de chez moi, le sud s'ouvre. Quand ai-je emprunté cette route pour la dernière fois? J'allais chaque été à Uzès, chez Paul, qui y avait acheté un petit bout de maison tout en hauteur, une pièce par étage sur trois niveaux, coincée dans les anciens murs d'enceinte. L'endroit s'appelle Le Portalet, il me semble. La Promenade Racine dans l'obscurité propice. "Et nous avions des nuits plus belles que vos jours." L'alexandrin se vérifia, quelquefois.

Contraste du soleil radieux de ce matin avec la neige de la nuit chez Kikou. Nous ne sommes pas sortis nous promener, elle et moi. Il faisait trop froid. J'ai aperçu un instant le sommet du Pilat avant que la brume ne l'enveloppe. Même dans la vallée, la neige s'accrochait à la végétation. Nous avons beaucoup parlé, comme d'habitude. Georges a voulu que je lui raconte Pierre, sa maladie. Dire que certains considèrent cet homme comme un ours! Kikou était heureuse d'une bonne nouvelle: pas de métastases décelées au dernier examen. Elle appréhendait tellement le contraire. Nous avons fait une partie de dames chinoises, une seule. Elle est fatiguée. Maintenant, lorsque je dors chez elle, j'apporte mes draps, pour lui éviter de la lessive. C'est Georges qui s'est mis à faire la cuisine. Comme moi. Nous en rions parfois.

Cette maison a abrité autrefois de grandes fêtes nocturnes, j'y avais parlé de "l'heure bleue" avec F-J, conversation à laquelle, bizarrement, sont liées pour moi les autruches. Quel rapport? Pourquoi cette association d'idées? Nous étions nombreux alors à rire, à boire, à danser jusqu'à l'aube. La plupart rentraient ensuite à Lyon, quelques-uns couchaient sur place. La dernière de ces fêtes, c'était pour mes cinquante ans. Nous venions d'apprendre le cancer de Pierre. Je ne voulais pas de cette soirée. J'ai fini par céder à Kikou en imposant de sélectionner moi-même les invités, que des gens que j'aimais profondément, pas de politesse. Nous étions vingt. Soirée de douceur et de tendresse, moment rare de grâce où tout s'écoule sereinement, où tous sont heureux d'être ensemble. Ce fut la dernière fête pour Pierre. Aujourd'hui, Kikou ne reçoit qu'en tout petit nombre, en sélectionnant elle aussi. Je fais partie des rescapés, je sais que j'en ferai toujours partie pour elle.

Nous nous sommes couchés de bonne heure. J'ai dormi puis lu. Beaucoup de rêves, dont deux échardes surnagent. Je devais, dans l'un, traverser un pont en voiture. Au bout de ce pont, le garde-fou disparaissait des deux côtés et le milieu de la route était occupé par un petit poteau métallique qui interdisait de passer par là. Je devais longer l'un des deux bords, au risque de plonger dans la rivière. J'ai foncé droit dans le poteau en espérant, sous le choc, ne pas provoquer trop de dégâts à la carrosserie. Dans l'autre rêve, j'étais avec des enfants, de nombreux enfants (même en vacances!), je crois qu'il était question de déguisements. Je tenais un petit garçon par la main et l'ourlet de mon pantalon s'était décousu de telle sorte que je marchais constamment dessus.
Ce matin, quand j'ai quitté Georges et Kikou, la neige n'avait pas encore fondu.

Ici, tout est beau. Comme appeler ce lieu? Le titre officiel en est "château". Il faut imaginer une grosse maison de maîtres qui dut, autrefois, avoir ses heures de gloire avant de péricliter et d'être découpée en différents lots. La partie habitation comporte un rez-de-chaussée inhabité et à l'abandon, de l'extérieur visiblement très endommagé, où, m'a dit Jean-Marc, se trouvaient les parties nobles: pièces de réceptions, salons et bibliothèque. Les deux étages ont été partagés en appartements. Les alentours ne sont guère entretenus, à l'exception de l'ancienne orangerie au jardin à la française orné de massifs de buis taillés, belle construction à l'architecture classique occupée par un ressortissant suisse peu aimable, paraît-il. J'ai profité de son absence, tout à l'heure, pour aller faire quelques photos.

D'un autre côté, une ruine a attiré mon attention immédiatement à mon arrivée. Je ne devrais pas dire ruine, c'est plutôt un bâtiment qui n'a jamais été achevé. Comme j'en faisais la remarque à J-M, il m'a raconté l'histoire de ces pierres: tout le domaine appartenait à l'homme qui réalisa la première ligne de chemin de fer en Éthiopie, depuis Addis Abeba jusqu'à je ne sais où. Cet ingénieur(?) fit la connaissance du Négus dont il devint très rapidement l'un des amis et familiers. Comme Haïlé Sélassié aimait venir ici, en Provence, l'homme eut l'idée de lui construire une maison (un palais!) à côté de son château à lui. A voir ce qu'il en reste, le projet devait être de taille, et le bâtiment terminé aurait sans doute été d'une grande noblesse. Mais jamais le rêve ne concrétisa, je ne sais pas pourquoi, J-M non plus.

Le soleil a disparu depuis un moment ici. Seule la montagne du Ventoux en bénéficie encore. Dans les champs labourés, en contrebas de la fenêtre, quelques traces des pluies torrentielles des dernières semaines. Le Rhône est agité. Mon frère a appelé tout à l'heure. Hospitalisé lundi et mardi, il n'est pas au mieux de sa forme: si les numérations en globules blancs et rouges sont correctes, il ne lui reste en revanche que peu de plaquettes. J'admire son courage à vivre. Il me téléphonait pour m'inviter à déjeuner chez lui dimanche, avec mère et sœur. Comment fait-il? Tant que dureront cette détermination, cette volonté de goûter à la vie, elles l'aideront à tenir. Il le faut.

Il n'y a plus aucun bruit dans le château. En rentrant de la promenade, plus tôt, j'ai rencontré deux jeunes hommes penchés sur leur voiture, à vérifier le niveau d'huile avec la jauge métallique. Ils portaient jeans et sweats à capuchon, comme j'aime, finalement. L'un des deux, en se retournant pour me dire bonjour, m'a ébloui par la fraîcheur de sa beauté: visage de vingt ans, brun, éclairé par les yeux, d'un bleu intense. Autrefois, la beauté me faisait mal, aujourd'hui elle me rassure. Je ne sais pas pourquoi.

jeudi 12 février 2009

Pause


Arrêt sur image.

Quelques jours sans internet. Des vacances. On se racontera!

mercredi 11 février 2009

Nuit grise

Il savait déjà qu'il ne dormirait pas, ou mal.

Il en était à redouter l'endormissement. Comment faire face à la nuit qui venait? Une fois le livre posé à terre, dans un dernier sursaut de conscience, une fois la lampe refroidie, les bras rangés sous la couverture, comme un petit garçon, viendraient les mauvais rêves, ceux qui se ressemblent toujours, qui se cachent longtemps dans les recoins de la conscience, si longtemps qu'on les croit morts, et qui réapparaissent une nuit, parce que la garde est un peu baissée, la fatigue trop grande.

Rêves d'enfant coincé dans l'impossible: je ne peux plus avancer, mes jambes refusent de fonctionner, cette pente est trop raide, je vais me tuer. Et les deux plus horribles, presque rassurants dans leur refus de se transformer: celui de sa sœur s'enfonçant dans la vase alors qu'il ne peut esquisser le moindre geste; celui de l'escalier qui monte jusqu'à nulle part, jusqu'au passage de plus en plus rétréci où il doit pourtant s'engager.

Il sait qu'en les rêvant, ces rêves familiers, il les reconnaîtra, il se dira: ce ne sont qu'eux, aucune importance. Mais la conscience, suffisante pour les reconnaître, ne pourra les chasser, empêcher qu'il n'alourdissent la nuit, que le corps ne ressorte fourbu au matin de cette compagnie. Déjà ce corps regimbe en lançant des fourmillements, déjà l'esprit analyse le mal-être pour tenter de l'apaiser. D'où vient-il? La journée fut agréable. Serait-ce plus ancien, dans la mort, dans ce que l'on ne dit pas, pas même à soi, et qui finit par se dire tout seul?

Depuis longtemps, il ne connaissait plus ces angoisses qui réveillent au milieu de la nuit ou qui se créent à l'état de veille, lorsqu'au mieux on n'a pour se tenir compagnie que le bruit de l'urine du voisin de dessus dans sa cuvette. Depuis longtemps ces réveils, trop matinaux, étaient sereins, respectueux de la tiédeur des draps, de la douceur du coton sur la joue, de la moiteur de la nuque sur l'oreiller.

Il prit alors conscience, comme dans une fulgurance, que l'angoisse ne venait pas du fond de son âge, des strates entassées jadis mais de demain, de sa vie à gérer, cette vie si longtemps bardée de certitudes, de rocs inébranlables, de monuments d'amour. Aujourd'hui, elle avait éclaté en morceaux. Elle n'était plus unique. Un prisme nouveau, un kaléidoscope multiforme lui présentant d'autres facettes. Une existence variée mais incertaine, plus vraie sans doute mais encore toute à bâtir, en refusant, parce que l'on n'a pas le choix, de se dire que l'on construit pour durer, que rien ne viendra les lui prendre, ce bonheur, cette joie. En sachant maintenant la fragilité de l'humain, qu'il croyait éternel.

Alors, il ouvrit les yeux.

Images

Soirée très tardive hier avec F-J.

Bonheur de ces retrouvailles où l'on peut discuter des heures sans voir le temps passer. Toujours la même franchise dans nos paroles, quel que soit le sujet abordé. Pour cela déjà, cette relation m'est chère. En plus, malgré des parcours radicalement différents, nous nous retrouvons souvent dans une communauté de vue sur l'analyse de la société actuelle, politique, rapports humains, conception de l'homme. Le retour à pied dans les rues désertes est devenu une sorte de rite. F-J m'accompagne presque jusque chez moi, ce qui nous permet de poursuivre la conversation engagée.

C'est justement lui qui m'a donné l'idée de ce billet. L'image et le rapport que l'on a à elle ont occupé, dans nos échanges, une partie de la soirée. Je lui évoquais cette sorte de "calendrier de l'action humanitaire", comme il y a un calendrier de l'Avent à ouvrir jour après jour: une grande affiche, au catéchisme, sur laquelle, semaine après semaine, nous collions les images que nous avions achetées avec nos économies (ce dernier point était très important). A la fin, une fois toutes les cases occupées, nous envoyions l'argent récolté à une organisation humanitaire. Cela lui a rappelé bien sûr les images des tablettes de chocolat, Pupier, Ceymoi ou Poulain, je ne sais plus, peut-être les trois, que nous collions aussi sur un album, après des échanges enragés dans les cours de récréation de l'école primaire. Il y avait, je me souviens, des séries à thèmes: un pays, un continent, des familles d'animaux.

A cette époque-là, l'image constituait pour nous, les enfants, un trésor inestimable. Rare, elle en était d'autant plus précieuse. D'ailleurs, quand on avait été particulièrement sage à l'école, on recevait une image. Et ne dit-on pas encore aujourd'hui: "sage comme une image"? Les collections de timbres offraient aussi de merveilleuses occasions de découvertes et de rêves de pays qui, à nos yeux, n'existaient que par elles. Mais les adultes non plus n'en étaient pas saturés. A l'époque que j'évoque, il n'y avait qu'une chaîne de télévision, et de plus en noir et blanc, et l'information avait son heure, dans ce qui s'appelait alors les "journaux télévisés" (bel hommage, oublié aujourd'hui, à la presse écrite).

Maintenant, il y a pléthore de médias pour accéder à l'information et à l'image. Celles-ci arrivent souvent en temps réel, ce qui a profondément modifié les bases du métier de journaliste. Elles peuvent, nous l'avons appris lors de certaines guerres, être censurées, truquées, faussées, détournées. A part quelques moments-choc comme le 11 septembre ou, pour moi davantage, la chute du mur de Berlin, on les regarde souvent avec lassitude, sinon avec suspicion. L'abondance nuit à l'intérêt qu'on pourrait y porter. Certains ont même du mal à faire la distinction, particulièrement chez les jeunes, entre réalité et fiction. On n'imagine pas que les victimes palestiniennes des bombardements israëliens soient de vraies victimes. Tout cela reste un peu trop dans le virtuel.

Ainsi, d'une image rare et respectée pour cela, on en est arrivé à une image surprésente et suspecte. Où est le gain? D'autant que souvent, pour capter le spectateur, les médias se livrent entre eux à une surenchère dans le porno ou dans l'horreur (ce qui, au final, est à peu près la même chose). Bien sûr, j'ose espérer que le spectateur a acquis depuis les années cinquante ou soixante une certaine aptitude à la critique, sait se ménager un certain recul devant les informations qu'on lui bombarde, mais je n'en suis pas si sûr.

Quant à la fiction, c'est le même processus qui est enclenché. On connait Pagnol ou Tolkien par les films qui en ont été tirés, mais qui prend la peine de les lire? L'image étant reine, elle inhibe totalement l'imagination pour certains: le personnage du roman n'aura jamais un autre visage que celui de tel ou tel acteur tenant du rôle. L'imagerie intérieure, autrement dit le rêve, s'étiole chez les adolescents. Cela pourrait, après tout, ne pas être très grave. Qui a dit, en effet, que l'écrit devait avoir la primauté sur tout? Nous nous éloignons sans cesse de la galaxie Gutenberg dont, personnellement, je fais "naturellement" partie (même si je me soigne!). Une autre "imagination" peut voir le jour et permettre, en tout cas je l'espère, aux jeunes de se construire en tant qu'individualité. Pourquoi pas?

Un aspect me gêne pourtant dans cette évolution de la structuration de l'intelligence et de la pensée: l'uniformisation progressive. Images passant en boucle, slogans répétitifs, poncifs des modes tyranniques. Comme l'uniforme du vêtement, extériorisant l'appartenance à deux ou trois clans distincts, pas plus, je crains qu'il n'y ait l'uniforme de la pensée. N'y sommes-nous pas déjà dans les divers mouvements politiques, s'opposant, en France en tout cas, bloc à bloc avec la meilleure mauvaise volonté du monde? La brebis tentant de sortir du troupeau bêlant est immédiatement récupérée par le troupeau voisin, dont elle s'apercevra vite, s'il elle en a encore les moyens, qu'il s'avère tout aussi bêlant.

Alors, l'anarchie (au sens d'une mise en place d'une loi non de groupe mais individuelle)? Je suis pour ma part trop attaché aux valeurs du combat, à l'idée d'éducabilité (pardonnez le vocabulaire de prof), au sens de la fraternité pour en arriver là. Mais j'ai bien souvent l'impression de penser dans le désert.

mardi 10 février 2009

Constatation.

Les femmes soulèvent moins leur derrière du vélo que les hommes en cas de bosse ou de trou dans la chaussée. Je l'ai constaté tout à l'heure. Pourquoi? L'ont-elles plus lourd ou risquent-elles moins gros?

Soleil, soleil

J'avais senti le frémissement hier. Aujourd'hui, c'est comme si le printemps était arrivé. Besoin physique de sortir, de respirer, de marcher, de sentir la chaleur du soleil à travers les vêtements d'hiver. Coup de fil impromptu de J. En route pour une ballade à la Croix-Rousse. Des brassées de soleil, des récoltes de photos. Nous oublions de manger, nous oublions même de boire un café. Nous croisons de nombreux coureurs qui descendent les pentes abruptes de la colline direction le parc.

Nous rencontrons aussi Anne, une amie de longue date, depuis la fac, avec sa sœur, près du Gros Caillou dont je ne peux m'approcher sans évoquer les livres de Paul-Jacques Bonzon, Les Six Compagnons, que beaucoup d'enfants ont lus à mon époque.

Descente par les Voraces et diverses traboules et passages. Choc en arrivant, sans s'y attendre devant Saint-Polycarpe, magnifique église qui m'a tout de suite transporté dans les rues de Naples: même démesure, mêmes ombres, même éclat du soleil sur la façade.

Fin de promenade par le parc justement, après une mésaventure que sans doute J. va raconter. Alors je lui en laisse la primeur. Devant nous, deux jeunes turcs en survêtements qui déambulent dans une grande allée. Ce que l'on remarque en premier, c'est le déhanché de la démarche, dû sans doute à la façon commune aux deux de poser le pied droit sur la tranche extérieure au lieu de bien à plat. Déhanché suggestif, oriental de deux mâles bruns aux yeux bleus.
L'un, le plus grand, barbu, a de belles proportions. Je l'imagine dans un film en costumes, à peine vêtu de voiles venant m'éventer dans la chaleur torride d'un palais mauresque....Quand je vous dis que c'est le printemps!

lundi 9 février 2009

Des ailleurs

Deux passages aujourd'hui sur ce blog ont particulièrement attiré mon attention, non par leur importance mais par ce qu'ils m'évoquaient: l'un du Québec, de la petite ville de Saint-Hyacinthe, l'autre d'Allemagne, de Gengenbach, beau bourg près de la Forêt Noire.

Qui en effet connaît ces deux localités, ici, en France? Eh bien moi, je les connais toutes deux.

Saint-Hyacinthe m'a laissé plutôt un mauvais souvenir. Alors que je voyageais avec une chorale d'enfants, nous avons été hébergés dans cette ville dont, le lendemain, on nous a fait visiter le palais de justice. La femme chargée de l'accueil n'était rien moins qu'agréable et la nourriture du soir a consisté en une platée énorme de spaghettis trop cuits dont les rations personnelles étaient servies à la main dans les assiettes. En boisson, du lait. Moi qui ne l'aime pas, j'ai dû vivement insister pour pouvoir accéder à un pauvre robinet d'aqua simplex. Je précise pour les Québécois éventuels qui me liraient que c'est le seul souvenir négatif que je conserve de la Belle Province et que, partout ailleurs, l'accueil fut toujours chaleureux et convivial.

Pour Gengenbach, il en est tout autrement. Lors d'une semaine européenne que nous organisions, Evelyne et moi, en Alsace chaque année au début du mois de Juin, nous faisions visiter aux classes de cinquième aussi bien le château du Haut-Koenigsbourg que le camp de concentration du Struthof (avec préparation bien entendu), la volerie des aigles installée sur un piton au-dessus de la vallée, dans les ruines d'un burg, que la ville et la cathédrale de Strasbourg, le centre de Colmar qu'une fabrique de pains d'épices. Et un jour était consacré à une virée en Allemagne voisine. Pour ma plus grande joie car j'ai toujours adoré ce pays et compte bien en apprendre la langue une fois ma retraite venue.

Le circuit a varié selon les années, de la ville de Freiburg-en-Brisgau au Titisee, d'un musée de l'horlogerie au cœur de la Forêt-Noire à l'éco-musée passionnant de Gutach. Mais plusieurs années, nous nous sommes en route arrêtés à Gengenbach, charmante petite ville du Bade-Wurtemberg. Charmante en effet par les restes d'une abbaye, par ses deux portes moyen-âgeuses, par son marché installé sur la place centrale et par le souvenir que j'ai, au mois de Juin de cette année-là, de la célébration de la Fête-Dieu. Tous les magasins de la ville étaient fermés mais avaient décoré leur devant de porte de tapis de pétales de rose comme je n'en ai jamais vu nulle part ailleurs. Pour les élèves, avides d'acheter cannettes de boissons gazeuses et bonbons au goût chimique prononcé, ce fut une profonde désillusion. Pour moi, ce fut un enchantement.

Ce qui me frappa ce jour-là, comme beaucoup d'autres vécus en Allemagne, c'est la force qu'y a encore la tradition que l'on perpétue de façon rituelle, sans la changer, sans la moderniser parce que ces rites, tels quels, parlent mieux que les représentations passagères que l'on voudraient leur substituer. Je ne suis pas passéiste et accepte volontiers l'évolution mais proposer parfois des images immuables de certaines traditions millénaires, cela me semble agréable aussi. (Attention, ne pas tirer de conclusions trop hâtives: par exemple,j'aime le latin mais n'approuve aucunement, c'est la moins que l'on puisse dire, la réintégration au sein de l'Église catholique, de trois ou quatre brebis plus qu'égarées, voire négationniste pour la plus atteinte! Mais je m'éloigne de mon sujet!). Ce spectacle des rues jonchées de brassées de pétales de rose ne nous fut donné à voir qu'une seule année, hélas. J'aurais aimé posséder à l'époque l'appareil photos que je possède aujourd'hui pour vous en faire profiter. Mais il vous faudra me croire sur parole!

Résurrection

Je reviens du parc. Courir. J'aime l'odeur qui se dégage de la terre actuellement: humide, vivante, riche.

Ce n'est plus la terre morte de l'hiver, qui se cache sous la neige ou la putréfaction finie des feuillages, celle qui ne sent rien, qui se fait oublier. Actuellement, elle réapparaît, elle bouge, les vers de terre affleurent, on dirait qu'elle est animée d'un mouvement propre. L'air, parfois, quand il n'est pas trop froid, se charge du parfum particulier qu'a la terre après l'hiver et avant le printemps, avant que celui des fleurs ne vienne masquer le sien propre. Un parfum léger, très léger mais un peu acide, frais comme un sorbet ou une eau citronnée, pas plus odorant, discret comme les premières pousses.

Certains arbres sont déjà en bourgeons, d'autres, des arbustes dont la ville use (et abuse) pour faire des haies, sont en fleurs, de petites fleurs rose-fuchsia qui donnent envie d'y goûter tant elles paraissent sucrées. Cette résurrection m'émerveille chaque fois. Comment se forme toute cette vie nouvelle si pressée d'apparaître?

Samedi, en nettoyant le palier sur lequel mes plantes passent les jours trop froids, j'ai retrouvé un pot de bulbes de tulipes et trois pots de jacinthes. Je les avais oubliés. Presque tous ces bulbes ont déjà été transpercés par une hampe vert pâle qui promet des fleurs dans quelque temps si elle est assez vigoureuse. Je n'ai rien fait pour eux depuis longtemps: pas d'eau, très peu de lumière sous le banc des autres plantes. Et pourtant la vie est toujours là, prête à recommencer son cycle. Moi, ça m'épate et ça m'enchante.

dimanche 8 février 2009

Souvenirs, souvenirs

Pour un ami qui me le demande, je faisais des recherches dans mon blog. Et j'ai bien vite été pris par le "syndrome du dictionnaire": s'attarder sur une phrase, un billet, une photo, ouvrir les commentaires, se souvenir de ces journées, de ses ressentis, passer à une autre date, s'y attarder aussi. J'ai eu alors la curiosité de vérifier quels avaient été mes plus anciens "commentateurs".

Le premier, je n'ai pas cherché, je savais: J., naturellement, qui m'avait créé techniquement ce blog et continue à pallier mon ignorance de la chose informatique, continue aussi à lire et commenter.

Ensuite, et assez rapidement, ce fut Thom, d'Outre-Atlantique, qui ne fait plus guère acte de présence chez moi et que je regrette pour sa gentillesse. Thom était arrivé ici par J.

En réalité, le tout premier inconnu complet qui m'a gratifié d'un commentaire est Nicolas, ou Querelle(s) comme vous voulez. J'avais écrit sur mon ami d'enfance, Yvon, et il m'a dit combien ce billet l'avait touché. Je lui dois aussi quelques-unes des adresses de blogs que je lis encore aujourd'hui. Et Nicolas est toujours là, lui aussi, il me lit et je le lis, même si nous n'avons pas toujours quelque chose à dire sur nos billets respectifs.

F-J, mon ancien collègue et toujours ami, a suivi, en créant lui-même son propre blog, hélas bien éphémère. Il ne me lit pas parce que ce n'est pas son univers (trop "littéraire" pour lui). Ça ne nous empêche pas de nous voir ou de nous téléphoner assez régulièrement.

Mon autre collègue, actuel, celui-ci, Tef, a pris la suite. Lui aussi a ouvert son blog mais s'y montre bien trop peu productif à mon goût. Je vois les traces de son passage régulier dans mon "mouchard", et puis , au travail, parfois fuse une petite allusion que nous sommes les deux seuls à comprendre.

A part un ou une "anonyme" apparaissant parfois (toujours le/la même? Un(e) autre?), ce fut tout pour 2007.

En 2008, le premier janvier exactement, comme un cadeau de nouvel an, apparut quelqu'un qui est toujours là, elle aussi, et à qui je tiens énormément: c'est Océania. Son blog Voyage dans les mots est un petit bijou de textes proposés, pris à des auteurs connus ou un peu moins, rarement de sa propre plume. Je suis toujours heureux de savoir qu'elle existe, qu'elle me lit, qu'elle sourit, qu'elle se moque parfois peut-être, mais que je compte un peu pour elle.

Ceux-là sont les premiers, présents ou éloignés, actifs ou disparus. D'autres, beaucoup, de plus en plus, ont suivi. Les messages que je découvre aujourd'hui me font toujours plaisir. Pourtant, je me souviens avec une pointe de nostalgie de la joie, du bonheur que j'éprouvais à l'époque en découvrant mes premiers commentaires. Je suis maintenant un vieux blogueur, un peu blasé. J'éprouve toujours du contentement mais il n'a plus cette fraîcheur naïve des premiers émois ressentis chaque soir en découvrant le passage d'un étranger chez moi, chez Calystee, sur les bords du Potomac.

Vaquer.

Je suis en vacances. Étrange impression qu'elles tombent bien et mal à la fois.

Bien à cause d'une certaine fatigue, pourtant moindre, il me semble, que d'autres années à cette époque, les jours de vacances nombreux après le Jour de l'an ayant sans doute permis aux enfants de se reposer réellement après les "fêtes", et donc aux profs de moins en supporter les conséquences par la suite.

J'entends beaucoup de gens dire autour de moi: Mon Dieu, quel hiver terrible! Bien pire que les précédents. Je ne trouve pas. J'ai l'impression, au contraire, d'être sorti d'un long hiver de plusieurs années et de redécouvrir le vent coulis ou la bise froide sur ma joue, caresses du temps que j'aime, quelle que soit la saison.

Bien parce que mon appartement est une véritable porcherie où tout ce que j'ai manipulé depuis Noël est encore entassé dans tous les endroits disponibles, en attente d'être rangé.

Bien parce que les jours rallongent (malgré le ciel gris-noir de ces derniers temps) et qu'il me reprend de furieuses envies de photos, de grandes virées à pied dans cette ville que j'aime.

Bien parce que j'ai envie de la quitter momentanément, cette ville aimée, pour aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte et les bourgeons plus audacieux. Envie surtout de me recharger à d'autres courants, de faire le plein de senteurs nouvelles, d'impressions neuves sur ma rétine.

Et puis, ces vacances tombent mal, parce que je ne les ai pas vu venir, comme d'habitude, je n'ai pas pu les préparer, je n'ai pas pu m'habituer progressivement à l'idée. Je suis de plus en plus lent dans mon "acclimatation", de plus en plus lent dans mes décisions. Je retrouve là mon adolescence.

Mal parce que, après le décès d'Amédé, dont je prends de plus en plus durement conscience, j'aurais voulu pouvoir me raccrocher au soutien trompeur du travail, à la routine d'un emploi du temps décidé par d'autres, aux agacements et aux joies de voir ces autres graviter autour de moi sans pouvoir les éviter.

Il me fallait du prêt-à-vivre, les vacances me donnent la liberté. Osons la liberté!