dimanche 31 août 2008

Mes questions à la c...

Quelqu'un pourrait-il m'expliquer pourquoi, lorsque l'on prend du carburant à une station-essence, il n'y a pratiquement jamais moyen de tomber sur un compte rond en euros?

Quarante-deux euros vingt-six, cinquante euros treize, soixante-cinq euros trente et un: ça oui. Mais jamais quarante-deux euros vingt-cinq, cinquante euros dix, soixante-cinq euros trente.

Pourquoi, warum, why, perchè, cur, porche,...?

Moi qui ai un petit fond maniaque (!), ça m'énerve!

Une saison de bonheurs.

Voilà, c'est terminé. On peut remballer l'été 2008. Demain, reprise, rentrée des profs, avec, eux aussi, leurs cartables neufs, leurs crayons bien taillés et leurs idées "vous allez voir ce que vous allez voir". Moi, j'aurai mon vieux cartable, je ne me sers jamais (ou presque) de crayons et mes idées sont plutôt dans le ligne "qu'est-ce que je vais voir cette année?".

Mais mon propos n'est pas de parler de la rentrée ni du scolaire, plutôt de cet été dont, même si le calendrier n'est pas d'accord avec nous, nous rendons la clé demain matin, à la sonnerie plus précoce du réveil. J'ai lu le bilan de celui de Lancelot, les regrets d'Olivier face son août qui fout le camp. Tous deux ont eu une saison heureuse et bien remplie. Et moi? Je l'ai dit: j'ai rarement éprouvé autant de plaisir que cet été. Plaisir dû en grande partie à un sentiment intense de liberté. Mais il y a eu aussi, si l'on veut faire la liste:

- un soleil largement présent sur l'ensemble de ces deux mois (avec quelques jours seulement d'exception).

- aucune copie d'examen à corriger (fait rarissime).

- un très agréable séjour dans la Creuse où des amis m'ont vraiment ouvert leur cœur.

- un nouveau parquet dans ma chambre.

- la lecture, en général plaisante, d'une dizaine de romans.

- la course à pieds, deux ou trois fois par semaine, seul ou en agréable compagnie.

- la rencontre d'un jeune coureur sympathique.

- la rencontre d'un blogueur passionné d'histoire et de gastronomie.

- la rencontre (encore que téléphonique) de son ami d'enfance, autre blogueur qui ne crache pas sur la bonne chair.

- la rencontre d'un blog, dont j'ai déjà parlé il y a peu et de la sensibilité qui l'habite.

- la reprise, après un long silence, d'un autre blog, qui me tient à cœur.

- des heures de farniente au bord de la plage de Miribel, à bronzer comme jamais et à faire plaisir à mes yeux.

- des spectacles musicaux ou théâtraux de qualité.

- des photos, des photos, des photos et des photos.

- de bons moments détendus, des pique-niques, des bavardages téléphoniques, ou via commentaires et emails, avec ceux que j'aime.

Ces rencontres, cette amitié, cette tendresse ont pour noms J., Stéphane, Fabrice, Gérard, Noëlle, Emile, Amédé, Kikou, Danielle, Anna, Philippe, Olivier, Raphaël, Lancelot, et d'autres sans doute que j'oublie.

Comme pour finir en beauté, Août à Lyon nous offre en ce moment-même son dernier orage, qui se voudrait violent mais ne l'est pas, qui gronde un peu avant de s'éloigner,.... comme l'été.

Pensées

Ne demande pas que ce qui arrive comme tu veux. Mais veuille que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu sera heureux.
Manuel d'Epictète, VIII
(Trad. de Mario Meunier.)

Est-il bien normal, cet homme-là?

Voilà ce que j'ai pris en photo une vingtaine de fois cet après-midi, ou plutôt hier après-midi, vue l'heure.
Pourquoi? Parce que c'est beau, tiens! Et je le dis, même si certains vont sans doute me traiter de fou. Et avec l'accroche-torchons, qu'en pensez-vous?

Gastronomie.

Il est tard. Je n'ai pas sommeil. Je rentre du restaurant, un bon repas avec Fabrice dans un vrai bouchon lyonnais, La Meunière, Rue Neuve.

J'ai beaucoup trop mangé. Mais je résiste difficilement à cette gastronomie lyonnaise. En entrée, dix saladiers différents: betteraves rouges, céleri rémoulade, salage de museau, pieds de porc, cervelas, harengs et pommes de terre, .... J'ai goûté à tout. Rien que cette entrée, à volonté, aurait suffi à me nourrir. Ensuite, aile de raie sauce gribiche, fromage blanc à la crème (j'ai tout de même pu résister au plateau de fromages secs), et mousse au chocolat à laquelle la serveuse eut la gentillesse d'ajouter une salade de fruits très fraîche (pamplemousse et menthe hachée). Un délice.
Le tout arrosé d'un excellent Brouilly, dont le producteur, si j'ai bien compris, est le frère du patron.

Beaucoup de monde dans les deux petites salles. On s'entendait à peine, ce qui est parfois pénible pour moi qui ai l'oreille un peu dure, mais une ambiance bon enfant, aussi bien de la part des clients que des employés. Fabrice a évoqué, comme il aime le faire, le Lyon d'autrefois dont il est nostalgique et c'est un plaisir, car avec lui j'apprends chaque fois de nouveaux détails sur la vie de la cité.

Pas de longue promenade sur les quais du Rhône ou de la Saône ce soir: l'état de tension de notre peau de ventre interdisait cet ultime exercice. Combien faudra-t-il de tours de parc supplémentaires pour éliminer toutes ces calories superflues... mais tellement bonnes? Peut-être demain matin, si je parviens à me lever assez tôt.

samedi 30 août 2008

Devant et derrière.

Une petite merveille dénichée cet après-midi alors que je suais sang et eaux pour avancer dans mes préparations latines: ce texte de Martial, poète du Ier siècle ap. J-C, qui est tiré des Épigrammes. Rien que le titre vaut le détour!

Contre un pédéraste masturbant.

Que tu écrases sous ta rude bouche les lèvres délicates du blanc Galésus, que tu couches avec un Ganymède nu, n'est-ce pas déjà trop au dire de tous? Mais restes-en là. Du moins épargne à sa verge les sollicitations d'une main lubrique. Cette main fait plus de mal à ces enfants fragiles que ne leur en fait ton membre. Les doigts créent trop tôt la virilité. De là chez ces mignons cette odeur d'aisselle, ces poils prématurés, cette barbe qui étonne leur mère (...). La nature a donné aux mâles un devant et un derrière: l'un est fait pour les femmes, l'autre pour les hommes. Contente-toi de ton lot.
(XI, 22. Trad de Pierre Richard.)

Je vous jure que je travaillais! Je ne crois pas que je vais m'en servir. De ce texte!

vendredi 29 août 2008

Un blogueur qui me plaît.

Ce soir, je m'étais dit: sois sage. Un petit billet et basta, repos. J'écris depuis deux heures et j'entame ce troisième billet. Sans doute l'énergie solaire accumulée tout au long de la journée.

J'ai envie maintenant de m'arrêter aussi sur une autre de mes joies de cet été. Je sais que je vais le faire rougir, mais tant pis: il faut que je parle de lui, de celui que j'ai découvert récemment et que, depuis, je lis régulièrement. Oui, il s'agit d'un blogueur qui, après avoir fait naviguer son bateau sur la mer, n'a pas hésité à le lancer dernièrement dans les rugissements et les extases de l'océan. Lui s'est déjà sans doute reconnu. Pour les autres, je parle de Lancelot, du blog Boat on the ocean.

Ce chevalier-là me plaît décidément beaucoup. Je ne sais plus comment j'ai amerri chez lui, mais, depuis, j'y fais de quotidiens voyages, toujours heureux de ce que j'y trouve. Je ne sais presque rien sur lui, je n'ai pas encore remonté ses écrits. Simplement qu'il est prof, comme moi (mais de quoi?), qu'il habite, il me semble, la région de Montpellier, qu'il a son Tinours (c'est mignon, non?) et qu'il a été enchanté par leur voyage en Egypte. Mais cette imprécision me plaît, car elle me permet de me concentrer sur l'essentiel: ses qualités.

D'abord, ses billets sont intéressants, jamais anodins. Ensuite il écrit très bien, et ça, c'est plutôt rare: les mots sont précis, les idées clairement exprimées, les phrases bien construites et rythmées. C'est ce que j'appelle avoir du style. Enfin, j'aime beaucoup la sympathie qui se dégage de ce qu'il écrit, sa modestie, le fait qu'il n'est pas d'un seul bloc, qu'il accepte de montrer ses faiblesses, ses fêlures, d'évoquer ses doutes et ses creux. La vérité comme je l'entends. Je pense très sincèrement que, si nous habitions plus près l'un de l'autre, j'aimerais le compter au nombre de mes amis car il me semble aussi que nous avons, au-delà des différences bien sûr, un certain nombre de points communs.

Voilà, mon cher Lancelot, je m'adresse à toi maintenant. J'espère ne pas t'avoir trop gêné par ce que je viens d'écrire. Mais si mon été fut bon, tu y as toi aussi une petite part. Je vais remonter le temps, ton temps, en lisant tes anciens billets. Je suis sûr qu'ils confirmeront l'image que je me fais de toi. Merci du cadeau précieux que l'on découvre dans ton écrin, dans les soutes de ton bateau, un bien beau bateau.

Le jour ultime.

Ma dernière journée de vacances. Oui, samedi et dimanche ne comptent pas, c'est une fin de semaine, un samanche ordinaire, pour tout le monde.

Toute la journée dehors, à profiter du soleil et du beau temps. Parti ce matin à Miribel pour courir avec Raphaël, je fus surpris par la lumière ambiante: pas de celle qui annonce les orages, cachée derrière de gros nuages menaçants. Non, une lumière brumeuse, si cela veut dire quelque chose, fantomatique, qui prédisposait à l'apparition naturelle de dames blanches ou d'esprits errants.

Mais bientôt, comme prévu, le soleil fit sa percée. Sur la plage, Raphaël me quitta et c'est J. qui pique-niqua avec moi. Semblant de sieste suivie d'un intense massage de dos (et de cuisses!) qu'il a semblé apprécier, si j'en crois les petits grognements de contentement qu'il laissait régulièrement échapper.

Ensuite, je comptais rentrer rapidement pour me mettre au travail, un peu tout de même, mais il faisait si beau, si chaud; tout autour de moi, il y avait tant de corps dénudés ou en maillots, bronzés, attirants, gorgés de vie, simplement exposés aux regards, que je finis par ne plus penser à autre chose qu'au moment présent.

Près de moi s'étaient installés trois hommes avec de beaux tatouages et pour l'un d'entre eux un cokring métallique et un piercing au sein gauche. Je leur trouvais l'air farouche jusqu'à ce que le plus proche engage gentiment la conversation avec moi. Une conversation de plage, sans prétention, légère mais agréable et bienvenue.

Résultat: en entrant dans ma salle de bains, au retour, pour prendre une douche, j'ai découvert l'étendue des dégâts. Je ne suis plus bronzé, je suis cuit, de face comme de dos. Seuls les flancs, sous les bras, n'ont rien du homard. Le reste, lui, y fait bigrement songer. Le lait après bronzage dont m'avait fait cadeau ma pharmacienne a vraiment été apprécié.

Et ce soir, petit coucou de J. qui partait pour la boucle en rollers, et téléphone d'Amédé, depuis la clinique où il reste en observation, pour m'apprendre que son ancien ami, dont il n'avait aucune nouvelle depuis cinq ans, venait de le recontacter. Amédé pleurait d'émotion. Il a rappelé Michel quasi immédiatement, après m'avoir demandé non pas un conseil mais un avis. Je suis vraiment heureux que ces deux-là aient renoué le lien. On n'efface pas ainsi dix-huit ans de vie commune.

L'été fut beau pour moi. Et j'aime m'imaginer les couleurs de l'automne qui vont bientôt s'installer dans nos paysages. Merci, la vie.

L'Apiculteur.

Neige, de Maxence Fermine m'avait enthousiasmé. L'Apiculteur m'a séduit. Bien sûr, la surprise de la découverte ne fonctionnait plus. Je savais plus ou moins à quoi m'attendre: un texte court, au style concis, ruisselant de poésie. Et c'est bien ce que j'ai trouvé là.

En Provence, à la toute fin du XIX° siècle, le fils d'un producteur de lavande se détourne de la tradition familiale et décide de se consacrer à l'apiculture. Mais le feu vient bientôt ravager ses ruches et, après cette lourde perte, Aurélien s'en va pour l'Abyssinie, à la recherche de l'or et de la femme à la peau couleur de ce métal qu'il a entrevue en rêve.

A son retour, il se lancera à nouveau, avec l'aide d'un savant fou cette fois-ci, dans la production de miel à grande échelle. Nouveau coup du sort, c'est la maladie qui anéantira cette deuxième tentative. Mais, derrière ces échecs, il finira par reconnaître ce qui fait "l'or de sa propre vie".

Roman initiatique si l'on veut être sérieux, roman d'aventures si l'on a suffisamment d'imagination, roman d'amour surtout, en fin de compte. Roman plaisant certes, inoubliable sûrement pas.

Un matin de janvier, Aurélien trouva une abeille morte dans la neige. Elle était vêtue d'or et de noir, véritable bijou de feu dans un océan de blancheur. Il la prit délicatement entre le pouce et l'index et la posa sur sa paume.
Au contact de sa peau, l'abeille gelée se brisa comme du verre.
Quand il ouvrit la main et la tourna vers le sol, il vit avec tristesse un peu de poudre d'or scintiller dans les airs et disparaître sur la neige.

jeudi 28 août 2008

Un mystère éclairci.

Pas de billet hier. Mais que se passe-t-il? Qu'est-il arrivé à Calystee? Accident funeste? Manque subit d'inspiration chez ce grand bavard? Départ précipité pour une île déserte en vue d'y savourer le goût du parfait amour en sirotant des cocktails à la noix de coco (beurk!). Non, rien de tout cela.

Calystee n'a tout simplement pas eu le temps! Journée trop bien remplie à ne rien faire qu'à savourer des plaisirs successifs et variés. Le fait de s'exprimer à la troisième personne pour parler de soi n'en étant pas vraiment un, je reviens à la première pour vous raconter la suite.

Qu'ai-je donc fait hier pour finir par délaisser, faute de temps, l'écran et le clavier? Il vous suffit, pour savoir l'essentiel, de vous rendre chez mon compère Tef qui le raconte très bien sur son sien blog. Allez un peu lui rendre visite, ça l'encouragera sans doute à écrire davantage (voir liste de mes favoris, à droite)!

Je vais tout de même vous résumer la chose: course à pied autour du lac de Miribel, avec Raphaël. Il m'épate, ce garçon: il est sportif, certes, mais relativement novice, ce qui ne l'a pas empêché hier de parcourir les onze kilomètres (avec les boucles) en ne cessant de papoter gaîment. Il a du souffle, le gaillard! Ensuite, petite baignade pour se débarrasser du sel sur la peau et se rafraîchir après l'effort.

Un peu plus tard, Stéphane et J. nous ont rejoints sur la plage pour un pique-nique léger. Après le départ de J., qui travaillait, et de Raphaël, nous avons paressé, Stéphane et moi, jusqu'en milieu d'après-midi, à bavarder et à prendre en photos les nombreux cygnes, dont certains, ce jour-là, semblaient un peu agressifs vis-à-vis de leurs congénères. Bon moment d'échange décomplexé et de détente bienvenue.

Après la visite à ma mère et deux longs coups de fil d'amis anciens et nouveaux, départ pour le sixième arrondissement pour dîner avec Marie-Claire. Marie-Claire est une femme de mon âge (je suis son aîné de trois mois à peine) que j'ai beaucoup appréciée tout le temps qu'elle a travaillé avec nous au collège, en tant que cadre administratif et pédagogique. J'ai eu beaucoup à faire avec elle lorsqu'elle devint responsable du niveau cinquième, niveau où je suis professeur principal. J'ai pu alors, je le dis sans langue de bois, profiter de ses talents et de son dynamisme au travail.

Sans doute parce qu'elle faisait sérieusement ombrage à notre directrice de l'époque, réputée pour son incompétence, et parce qu'elle n'était pas du genre à mettre sa langue dans sa poche avec son mouchoir dessus, on trouva un motif sordide pour la licencier. J'étais à l'époque membre du Conseil d'Administration qui gère nos six établissements associés et je me suis battu bec et ongles pour la défendre. Peine perdue, bien sûr: elle fut tout de même renvoyée.

A part une soirée deux ans après son départ, je ne l'avais pas revue depuis treize ans, et c'est par hasard qu'au début de l'été, nous nous sommes croisés dans la rue. Il y a quelques jours, elle m'a rappelé, à ma plus grande joie, et nous avons pris rendez-vous pour hier soir. Visite de son cabinet de psychologue d'abord puis dîner à la Brasserie des Brotteaux, une des plus belles de Lyon.

Nous n'avons pu cacher ni l'un ni l'autre la joie réelle de nous revoir. Aucun ange n'a pu glisser la moindre plume de ses ailes au milieu de notre conversation. Les plats, pourtant délicieux, ont eu le temps, chaque fois, de refroidir avant d'être dégustés. Il fallait combler un fossé de treize ans, laps de temps au cours duquel sa vie encore plus que la mienne a considérablement changé. J'ai vraiment été heureux de la retrouver équilibrée, rassérénée par sa réussite professionnelle, pleine de sourires et de bonne humeur. J'ai parfois un peu de mal à la suivre sur le terrain de son enthousiasme vis à vis des thérapies qu'elle pratique, mais ce dont je suis sûr, c'est que ce n'est pas un charlatan et qu'elle croit profondément en ce qu'elle fait. Elle m'a d'ailleurs confié que la foi chrétienne était un des piliers de sa vie et une référence pour son activité professionnelle.

Marie-Claire m'a déposé devant chez moi tard dans la nuit, tôt ce matin plus précisément, et je n'ai pas eu ensuite le courage de m'atteler à l'écriture. Voilà qui est réparé. Encore une journée pleine de bonnes choses. Et celle d'aujourd'hui? Moins chargée mais tout aussi agréable. Je ne peux tout de même pas vous raconter ma vie! Déjà, je trouve courageux ceux qui sont parvenus à la fin de ce long billet qui, après tout, n'a de réel intérêt que pour moi. D'autant plus que j'avais annoncé un "résumé"!

(Précision ultime pour ce soir: quand j'écris "beurk" au premier paragraphe, cela concerne la noix de coco, pas le parfait amour. Mais vous l'aviez compris!)

Rectificatif explicatif.

Beaucoup de commentaires à mon billet de photos. Il faut alors que je précise deux ou trois choses.

D'abord le titre: Mes obsessions est un peu racoleur, sans que je l'aie prémédité. J'avais simplement l'intention de montrer le type de photos que je prenais le plus souvent, à savoir des motifs d'architecture isolés de leur contexte et devenant, pour moi, beaux en soi, sans utilité apparente mais beaux. S'ajoutent à cette première "obsession" les chaises empilées, photos qui peuvent s'expliquer de la même manière: c'est la ligne, ou les lignes qui m'intéressent, dans leur répétition, leur démultiplication, leur mise en abîme. Pourquoi surtout les chaises? Parce que, simplement, c'est ce que l'on trouve le plus facilement dehors en cette saison.

Ensuite, j'ai rajouté les deux dernières, celles qui ont le plus intrigué.

La paire de chaussures de sport. Non, je ne suis en aucune manière fétichiste de ce genre d'objets, ni d'aucun autre d'ailleurs, pas vraiment. C'est une photo que j'ai prise au mois de Juin, après la sortie des classes, une fois la horde des élèves partie, laissant derrière elle ces trophées abandonnés. Il y avait dans ce couloir, comme chaque année, des montagnes de vêtements divers et variés, perdus et jamais récupérés, jamais réclamés. Cette paire de souliers m'a intéressé particulièrement, parce qu'elle m'a vaguement rappelé un tableau de Van Gogh montrant deux croquenots déjà bien fatigués. Deux chaussures de marque descendues au rang de détritus rejetés sur le bord de la mer par les vagues de la marée haute. Un petit côté pathétique. De plus, j'aime beaucoup les couleurs de cette photo et l'atmosphère qui s'en dégage.

Enfin la boutique fermée de barbes à papa. Elle est effectivement venue remplacer un autre cliché initialement choisi mais dont le flou s'est vite avéré plus gênant qu'artistique, en tout cas à mon avis. Pourquoi cette image? Parce que, comme la précédente, elle montre des aspects de la vie quotidienne, banale, voire triviale, aspects que j'aime aussi, beaucoup, photographier. Parce que j'aime bien la forme que prend le drapé de la bâche repliée. Et dernière raison: parce que nous étions, un midi, passé récemment avec J. près de ce stand ouvert et j'avais évoqué devant lui cette photo. J'ai donc voulu, petit clin d'œil, la lui montrer ici. Aucun mystère là derrière donc.

Comme je vois que ça a l'air de vous plaire, je vous en ferai une deuxième livraison dans quelques jours. Si vous êtes sages!

Univers d'écolier.

Page 190 du catalogue Ikea 2009, tout récemment trouvé dans ma boîte à lettres. Une chambre d'adolescent. Titre de présentation: "Faire de la place pour faire ses devoirs". On comprend tout!

Non, je ne parlerai pas de la répétition du verbe archi banal "faire" mais de l'illustration de cette page. Que voit-on? Un pan de mur d'un bleu profond rappelé par des classeurs, un tapis et un couvre-lit de même teinte. Contre ce mur, le coin-travail de ce charmant garçon. (Eh oui, bleu, pour moi, c'est garçon. Je sais, je suis d'un traditionnel! Et je préfère l'imaginer charmant plutôt que moche et contrefait.) Des étagères de bibliothèque, un bureau encastré et quelques rangements, le tout d'un blanc immaculé comme celui de la chaise pivotante.

Bel effet, sans doute. Mais n'oublions pas le titre de cette page: "Faire de la place pour faire ses devoirs". Or, de place libre, je n'en vois point. Le plan de travail est occupé par un ordinateur, écran et clavier. Quant au labeur censé être évoqué ici, pas la trace de l'ombre d'un frémissement de ce côté-là. Je vois au contraire dans un coin une télévision apparemment avec magnétoscope intégré, sur une des étagères des cassettes vidéo et, nec plus ultra, une banquette (pour quoi faire?) sur laquelle trône une console vidéo. Tous objets fortement utiles dans le cursus scolaire de ces futurs bacheliers, comme chacun sait!

Voilà ce qui s'appelle pour moi, en parlant vulgairement, se foutre de la gueule du monde, si l'on veut faire croire qu'avec l'achat de cet ensemble, l'enfant ne peut que réussir ses études. Ou alors, c'est ainsi que la société voit les choses, mais alors il ne faut plus demander aux profs de ramer à contre-courant (et il faut avoir lu les nouveaux programmes de français, entre autres, pour comprendre de quoi je parle) et d'ennuyer les élèves par l'acquisition d'un culture creuse pour eux. A noter bien sûr que l'objet-livre a totalement disparu de cet univers. De quoi frémir!

C'était le quart d'heure "mauvaise humeur" (dû peut-être au simple fait que je n'ai vraiment pas envie de m'y remettre!)

mardi 26 août 2008

Photos: mes obsessions.

LES ESCALIERS:

antiques

ou modernes.

LES CHAISES:

seules,

en nombre.

ou en ombres.

LES LIGNES:

droites,

encastrées,

déchiquetées,

arrondies

ou folles.

ET PUIS CA:



OU CA:


A SUIVRE.

Recentrage

Ce qui va me manquer, dans le nouveau rythme que je serai contraint d'adopter dès la semaine prochaine, reprise oblige, ce sont ces longs rendez-vous du soir, trop longs sans doute, à écrire ces billets, à voyager dans l'univers des autres, à écouter des musiques, à regarder des vidéos.

Il faut absolument que je me réserve un certain nombre d'heures de sommeil. L'an dernier, j'ai un peu trop tiré sur cette corde-là. Il faut dire, à ma décharge, que ma fatigue venait aussi de nuits trop entrecoupées de réveils brusques, avec ou sans angoisses. Le lever étant prévu à la même heure tous les jours, c'est à dire six heures, je voudrais gagner du repos sur la soirée, parvenir à me coucher vers vingt-trois heures, à dormir au moins sept heures par nuit. Je voudrais....

Il est presque sûr, donc, que j'écrirai beaucoup moins. Un billet par soir, c'est probable, mais guère plus. D'ailleurs, j'ai eu l'idée, hier, de vérifier le nombre de billets de ce blog depuis son ouverture: celui-ci doit être le sept cent dix huitième (ou 719°) depuis octobre 2007. Est-ce vraiment raisonnable? Toutes ces heures passées à pianoter sur le clavier! J'en ai tiré beaucoup de joie et d'équilibre, mais tout de même, je frise l'assuétude. Ou alors, je suis extrêmement bavard, ou les deux.

Petit recentrage prévisible donc. Je vais sans doute procéder également à un tri parmi les blogs que je lis, principalement ceux qui n'apparaissent pas dans ma liste de favoris. En effet, certains, qui m'ont intéressé un moment, ne me passionnent plus vraiment, ou sont trop irréguliers dans leurs publications. D'autres étant venus s'y ajouter, je me retrouve aujourd'hui avec une liste assez impressionnante que je souhaite donc alléger. Bien sûr, mes chouchous, mes petits préférés resteront là. Non, pas de noms, il y aurait des jaloux!

P-S: que veut dire "assuétude"? Eh bien, c'est le mot français (issu du latin) que tout le monde, chez nous, devrait employer à la place de cet affreux anglicisme d'"addiction"

Un grand pas en avant.

Un autre grand pas en avant aujourd'hui: j'ai rouvert livres et cahiers. Même effet que lorsqu'on plonge dans une eau trop froide. Il m'a bien fallu deux heures pour y retrouver un quelconque plaisir.

J'ai donc lu tout ce qu'Evelyne m'avait envoyé dans le courant de l'été et effectivement découvert avec elle que ce que nous faisions en latin n'était plus dans la droite ligne des instructions officielles. Pourquoi ce décalage? Sans doute parce que depuis plusieurs années, nous avons beaucoup plus investi sur le français que sur les langues anciennes, avec la mise en route de notre ambitieux projet d'innovation pédagogique.

Il est donc grand temps de rafraîchir un peu notre façon de faire. Je me suis lancé dans la deuxième séquence de quatrième, à partir de rien puisque notre manuel n'est plus conforme aux programmes (et que, de toute façon, nous pourrons encore attendre longtemps avant qu'il ne soit changé!). Quatre heures plongé dans les différents spécimens engrangés dans ma bibliothèque, quatre heures à essayer de bâtir une progression qui ne soit pas que du cache-misère, du tape-à-l'œil destiné à endormir l'inspecteur. J'ai bien trouvé le thème général et les textes appropriés. Il restera à mettre tout cela au propre et à affiner les différentes questions et exercices.

Ce qui m'a le plus surpris cet après-midi, c'est ce que j'ai encore cette année ressenti pendant quelques minutes. Non pas du découragement devant la tâche à accomplir mais l'impression que j'en étais profondément incapable. Le premier contact avec l'école a toujours été celui-là: la terreur. Enfant, il fallait m'y conduire manu militari, pendant que j'ameutais toute la rue de mes cris perçants. Chaque fois que j'ai passé un examen, j'ai été tétanisé par cette sous-évaluation de moi-même. En fac, je considérais les autres comme beaucoup plus intelligents que moi. Ce qui m'a toujours sauvé, c'est ma hargne, mon tempérament entêté.

Aujourd'hui, je sais bien que ce ressenti ne dure pas, et je n'y accorde pas plus d'importance que cela. Je trouve simplement curieux qu'après tant d'années consacrées à l'enseignement et généralement plutôt avec bonheur, j'en sois encore à m'estimer, pour quelques minutes, incompétent.

Mais la joie de construire est vite revenue et, comme d'habitude, j'aurais poursuivi encore des heures, jusqu'à tomber de sommeil, si je ne m'étais pas souvenu à temps que j'avais décidé cette année de ne pas oublier d'être parfois égoïste. Alors voilà: livres et cahiers sont refermés pour ce soir et attendront un peu.

lundi 25 août 2008

Neige de printemps.

Il y a des années, j'avais acheté ce premier tome de la tétralogie de Mishima, La Mer de la fertilité. Il resta en l'état très longtemps dans un coin de ma bibliothèque. Un jour que, dernièrement, François-Jean me fit découvrir près de chez lui une librairie d'occasion très bien achalandée, je fis l'acquisition des trois autres volumes.

Ce n'est pas d'une lecture très facile. Le récit est lent, très lent et fait, dans ce premier tome, référence à un passé déjà reculé, à un mode de vie aujourd'hui totalement suranné. Le style colle à cette époque, beau et précis mais s'attardant aux moindres détails, ce dont nous avons complètement perdu l'habitude aujourd'hui.

Mishimi est un écrivain intéressant. Pourtant, jusqu'à ce jour, moi qui m'enthousiasme beaucoup pour la littérature japonaise, je n'ai jamais réussi à totalement l'apprécier. Cette histoire d'amour malheureux et romantique dans le Japon impérial au temps de la Belle Epoque m'a parfois un peu ennuyé. Je m'en veux de dire cela, mais c'est bien ce que j'ai ressenti à certains moments à la lecture de ce livre. Si la poésie magnifique des images de Mishima éclate dans de nombreuses pages, si sa sensualité nous trouble, je trouve d'autres de ces images un peu top prévisibles, certaines peu convaincantes et quelques digressions plus encombrantes qu'utiles. Dans quelque temps, je me lancerai cependant dans la lecture du deuxième tome.

La chaleur brûlante du corps de Kiyoaki ne pouvait s'expliquer seulement par la température de la pièce, et une sorte de fièvre semblait picoter ses oreilles. Il rejeta la couverture et ouvrit le col de son vêtement de nuit. Un feu le brûlait encore en bouillonnant sous la peau et il sentit qu'il ne serait soulagé qu'en ôtant son peignoir, exposant son corps à la fraîcheur du clair de lune. A la fin, las de penser, il se tourna sur le ventre et reposa la tête enfouie dans l'oreiller, son dos nu tourné vers la lune, le sang échauffé battant encore à ses tempes.
Il reposa ainsi, la clarté de la lune inondant le blanc lisse incomparable de son dos dont l'éclat accentuait le contour gracieux du corps, révélant les indices subtils et diffus d'une virilité affirmée; c'était là clairement non pas chair féminine mais chair d'adolescent au seuil de l'âge adulte.
La lune brillait avec une intensité éblouissante du côté gauche de Kiyoaki, là où la chair pâle se soulevait au rythme de son cœur. S'y trouvaient trois grains de beauté, petits, presque invisibles. Et tout comme les trois étoiles du baudrier d'Orion s'affadissent sous une lune radieuse, ces trois grains minuscules étaient presque oblitérés par ses rayons.

(Trad. de Tanguy Kenec'hdu.)

Veni, vidi, vici.

Ça y est, je l'ai fait. Veni, vidi, vici. De quoi s'agit-il? Qui ne suit pas ici? De quoi ai-je parlé hier? Qu'ai-je prévu de faire? Allez, un petit effort de mémoire! J'ai parlé de mes chaussures de sport neuves, et ensuite, qu'ai-je dit? J'ai évoqué cinq, cinq.... Bon, je vous donne un indice: ça commence par semi et ça finit par marathon. Oui, c'est ça. Bravo, dans le fond. Vous comprenez vite. Eh bien, c'est fait, ce matin au parc de la Tête d'Or (Il va falloir que je trouve une façon plus rapide d'écrire le nom de ce parc, comme celui de Miribel. Cela m'évitera la tendinite du clavier).

Joël, une connaissance de vieille date, que j'avais aperçu samedi en train de courir lui aussi, m'avait proposé de nous entraîner ensemble ce matin, pour poser les premiers repères. Nous nous sommes retrouvés à 10h, et "Fouette, cocher!", "C'est partie, mon Kiki!", "En voiture, Simone!". Nous avons effectué exactement cinq tours et demi, soit 21 kms, en 1h52 minutes. Mon but au départ étant de réaliser moins de deux heures, on peut dire que j'étais à la fois content et fier de l'avoir concrétisé.

Bien sûr, ça n'est pas de tout repos. A des moments de joie réelle et de sensation de légèreté succèdent, sans que l'on sache vraiment pourquoi, des minutes de fatigue et de plomb dans les jambes. Mais Joël, visiblement plus entraîné, m'a bien épaulé tout au long, ralentissant quand il percevait de la difficulté de ma part, calquant sa foulée sur la mienne, qu'il m'a dit ensuite plus petite, moins développée. A certains moments, j'étais vraiment très content qu'il soit à côté de moi, car j'aurais sans doute fortement ralenti, voire abandonné.

Et les bonnes nouvelles ne s'arrêtent pas là. Alors que nous nous adonnions aux derniers étirements après la course, contre l'une des grilles d'entrée du parc, j'ai vu arriver J., son appareil photos sur le torse, qui s'apprêtait, après m'avoir téléphoné inutilement, à passer sa pause tranquillement en réalisant quelques clichés de dahlias ou autres dernières fleurs de l'été. Sans doute pour fêter mon effort et ma victoire sur les deux heures chrono, il m'a gentiment invité à déjeuner dans le quartier des Brotteaux, dans une brasserie où nous nous régalâmes l'œil, non: les deux, les quatre yeux, à reluquer lubriquement le postérieur fort agréablement rebondi du serveur noir. Après l'effort, le réconfort, donc, comme disait tante Marguerite!

Le reste de la journée? Une bonne sieste et de la lecture. Quoi? Moi, je n'ai pas tout le staff présent à Pékin pour m'enduire d'huile de massage, me pétrir les chairs, m'étirer les muscles, me chouchouter, me dorloter, me caresser, me... Et croyez bien que je le regrette!

Sous-nombrilisme.

Ce matin, en me rasant, j'écoutais comme toujours France-inter et j'ai entendu un critique parisien parler de la rentrée littéraire et des nombreux romans, nombre en légère baisse cette année, qui vont dans quelques jours envahir les devantures des librairies, pour les plus chanceux.

En parlant de l'un d'entre eux, il établit un distinguo assez intéressant entre frontières et limites. Apparemment, ces deux mots sont proches de sens et pourtant.

Frontières implique une analyse subtile, un art de laisser deviner, de suggérer sans nommer, de donner à voir sans montrer. J'ai dit un jour que mes confidences intimes ici s'arrêtaient au seuil de la chambre et qu'ensuite la porte se refermait comme dans les vieux films américains. C'est un peu la même idée que matérialise le mot "frontières" pour les romans. Or ce genre de littérature, que je dirais pudique en employant un mot un peu désuet, ne trouve plus guère sa place dans les publications actuelles de la rentrée littéraire.

Il faut alors parler de "limites". Ce dernier mot implique souvent un dépassement, une provocation, une volonté délibérée de choquer, au mieux de surprendre. Ainsi, comme dans le cinéma américain plus récent, la violence est omniprésente, violence des armes ou du sexe chez nous. A mon avis, peut-être veut-on paraître plus "djeune" ou libéré, plus intéressant et remarquable, alors que l'on ne fait que conjuguer des situations rabâchées avec des mots éculés, d'une tristesse à mourir.

Je n'ai rien contre la licence débridée en sexualité. On peut même en parler, l'étaler. (Mais, selon moi, les actes sont dans ce domaine plus intéressants que les mots.) Simplement, il faut savoir de quoi l'on parle, de cul en l'occurrence, et que ce de quoi l'on parle sache rester à sa place, une bonne place, agréable et primordiale, mais pas la seule et pas la plus importante. Il faut enfin, je le pense sincèrement, savoir bien manier la langue, sans mauvais jeu de mots, pour transcender ces ébats et les hausser au niveau du Texte.

Un peu dans le même ordre d'idées, Le Lorgnon Mélancolique, sous le titre "Prémonition" à la date du 24 août, a publié un billet concernant une nouvelle assez ancienne de John Cheever, Le Ver dans la pomme. Je vous invite vivement à aller lire ce billet, car l'idée développée par Cheever est assez originale.

Il est d'ailleurs intéressant de noter qu'en latin, frontières, limites se dit "fines", que l'on prononce comme notre mot français "finesse". C'est apparemment ce dont manque beaucoup la cuvée 2008 de nos auteurs, géographiquement parlant, "sous-nombrilistes".

dimanche 24 août 2008

Momentini.

Petits grains picorés ces derniers jours, petites notes à un hymne à la joie: le soleil revenu, un repas avec J., qui n'était pas prévu, un bon gratin de pâtes, trois tours de parc avec de nouvelles chaussures et l'ambition demain d'en faire cinq, soit à peu près la distance du semi-marathon, un dimanche autour d'une table, que j'avais pensé lourd et assommant et qui fut au contraire rieur et léger, des photos qui me plaisent et une averse qui me transperce, le retour de mon fleuriste sur le marché ce matin.... et toujours le même président ! Non, là, je plaisante!

Pensées;

Dans l'art de l'écriture et de la lecture tu ne peux enseigner avant d'avoir appris. Il en est de même, à plus forte raison, de l'art de la vie.
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre XI, XXIX.
(Trad. de Mario Meunier.)

Aude.

Il est 22h30 et je n'ai toujours rien écrit.

Je me suis égaré dans la lecture d'autres billets, chez ceux que je visite chaque soir et qui me manqueraient si je n'allais pas y voir. Douce errance, en fait, par la diversité des sujets abordés, la différence des styles, des personnalités affleurant derrière les mots. J'y ai parfois glissé quelques commentaires. J'ai lu des mails envoyés chez moi, touchants, sincères, remplis d'amitié et de tendresse, j'ai répondu à tous, lentement, dans la vérité.

Un blog n'est qu'un blog, bien sûr. On y apparaît sans doute déformé, parcellaire, un peu fardé pour embellir la face ou la cacher. Mais ce qui transparaît ne peut être anodin: c'est bien de nous dont il s'agit. Le portrait est retouché mais le modèle est le même, vu de dos ou en pleine lumière. Sinon, pourquoi écrire?

J'aime ces échanges, que je ne connaissais pas il y a un an. Comment expliquer que moi qui suis plutôt pudique de tempérament (je ne parle pas du corps), je n'éprouve aucune réticence à écrire ici sur moi, sur ce qui me préoccupe, sur ce qui fait mes joies ou qui me tracasse? Je n'en sais rien, et je m'en moque.

Est-ce une nouvelle forme d'échange? La communication directe rendue difficile par la rapidité de la vie, par la peur de ne pas être conforme à la norme, par les stéréotypes que chacun se sent obligé de respecter dans son paraître, se confie-t-on plus facilement derrière le rideau de l'écran, à des inconnus que, pour la plupart, on ne rencontrera jamais? Je le pense. N'est-on pas souvent plus en veine de confidences devant un homme rencontré dans un train, le temps bref du voyage, et qui, le convoi arrêté, disparaîtra à jamais au détour du quai, que devant un proche, famille ou ami?

J'ai souvenir ainsi d'un retour à Lyon, depuis Grenoble, en auto-stop, alors que j'étais étudiant. A la sortie de la ville, une femme s'était arrêtée pour me prendre à son bord. Elle n'allait pas à Lyon mais me proposait de m'avancer un peu sur mon chemin. La conversation s'engagea rapidement, sur la littérature très vite. La conductrice me confia écrire de la poésie et, à ma demande, accepta de me réciter quelques-uns de ses vers.

Quand nous arrivâmes à l'endroit de la route où elle devait me déposer pour prendre, elle, une autre direction, elle me proposa une chose insensée: nous allions passer rapidement chez elle, à la Côte-Saint André, car elle y attendait un courrier urgent, puis elle m'emmènerait jusqu'à Lyon. Cela nous permettrait de poursuivre l'échange. J'eus un instant la peur d'être mangé tout cru, moi avec mes dix-neuf ans par cette "vieille" qui avait sans doute dépassé la trentaine. Mais j'ai toujours aimé le risque.

Quand nous arrivâmes à Lyon, nous étions devenus intimes. Nous savions presque tout sur nos vies réciproques et, ce qui restait à dire, nous prîmes le temps de le murmurer autour d'un plat dans la pizzeria proche de la cité universitaire où je logeais.

En fin de soirée, elle me recopia sur un bout de la nappe un de ses poèmes qu'elle me dédicaça, elle ne monta pas dans ma chambre, nous échangeâmes sans doute un chaste baiser sur la joue (mais de cela je ne suis même pas sûr), elle reprit sa voiture et disparut au premier virage. Je ne l'ai jamais revue. Je sais simplement que c'est une des plus belles soirées de ma vie. J'avais connu là une qualité dans l'échange rarement approchée car totalement gratuite et fugitive.

Aujourd'hui, je me rappelle encore son prénom: elle s'appelait Aude.

samedi 23 août 2008

Le bel été.

Ce titre de Cesare Pavese m'a toujours attiré. Pourtant ce n'est pas de littérature italienne que je vais parler, mais de mon bel été, à moi. Les vacances ne sont pas tout à fait terminées, il me reste encore la semaine prochaine, mais l'été peu à peu s'en va: il fait moins beau, plus frais, les jours diminuent déjà de façon visible, les places de stationnement se font de plus en plus rares, certains lyonnais redeviennent agressifs au volant.

Les jours prochains, je vais encore courir, voir des amis, partir avec appareil photos en poche mais il me faudra aussi remettre un peu le nez dans les cahiers. J'ai promis quelques préparations à mes collègues de français et je n'ai rien fait pour l'instant, qu'acheter mon agenda septembre/septembre et mon carnet de notes. Et puis ce programme de latin à revoir. Et puis ne pas oublier que j'ai demandé une inspection.

Mais, curieusement, tout ceci ne m'angoisse pas particulièrement. On peut même dire que j'éprouve vis à vis de ces obligations un royal détachement. D'où vient cette sérénité? De mon été, que j'ai aimé cette année plus que depuis bien longtemps. Premier été de bonheur. En 2005, c'était la mort de Pierre. 2006: un voyage en Italie qui aurait dû me combler de joie, mais qui fut gâché par un terrible mal au genou et la façon trop ostentatoire qu'eut l'ami avec qui j'étais parti de me montrer qu'il me faisait là la charité de sa présence. 2007: le déménagement de ma mère après la mort de mon père.

Cette année, je suis peu parti, au total. J'ai dû quitter Lyon une petite dizaine de jours: une semaine en Creuse, qui a permis de bien relancer la machine, et trois jours en Savoie. Pourtant j'ai une impression de grand bien être. Hormis la contrainte des visites régulières à ma mère, j'ai vécu absolument comme je le voulais.

Rester très tard le soir devant cet écran, me lever quand bon me semblait après une nuit de bon sommeil retrouvé (il semble redevenir un peu plus capricieux ces derniers jours), ne pas culpabiliser de ne rien faire, y trouver même un plaisir intense, entre lectures, siestes et farniente au soleil de Miribel. J'ai beaucoup écrit, j'ai pu enfin rédiger ce qui me tenait beaucoup à coeur, les Lettres à Pierre, j'ai fait la connaissance d'un blogueur intéressant et d'un coureur sympathique, avec lesquels j'ai passé quelques moments agréables.

J'ai vécu des soirées souvent enthousiasmantes avec les spectacles dehors organisés par la ville de Lyon. Je n'ai eu mal nulle part, j'ai continué à m'approprier mon appartement. A aucun moment, je n'ai ressenti la solitude. Je peux même dire que, lorsqu'elle était effective, elle était la bienvenue. J'avais besoin de repos. Je m'y suis exercé. J'avais besoin de prendre un peu de distance, même avec moi-même. Je l'ai fait.

Il y a très longtemps que je ne me suis pas trouvé aussi bien dans ma peau. Bien sûr, on peut dire: rendez-vous dans un mois, après la période très fatigante de démarrage de l'année. Oui, mais ce qui est pris est pris et j'aborde la rentrée (Dieu, que je n'ai pas envie, cette fois-ci!) avec sans doute de meilleurs atouts en main. Et puis, il y a des gens que je serai très heureux de retrouver parmi mes collègues, et voir arriver de nouvelles classes ne m'a jamais déplu ni angoissé.

Reste à ne pas oublier la recette au détour d'un trimestre, la perdre au milieu des trop nombreuses copies à corriger ou des innombrables réunions à avaler. Penser à se réserver des moments pour être heureux, rien que soi, égoïstement ou en compagnie choisie. Et vivre une année riche et sereine, comme cet été.

Tempora et corpora.

De génération en génération, la plastique change. Lorsque l'on voit, dans des archives photographiques ou télévisuelles, les athlètes participant aux Jeux Olympiques, par exemple, quelle que soit leur discipline, on est bien obligé de constater que les corps des années vingt n'ont rien à voir avec ceux d'aujourd'hui. Et il ne s'agit pas seulement d'une différence de musculature, évidente bien sûr, mais pas forcément signe d'avancée ou de progrès, puisque souvent non naturelle.

Non, la silhouette, la taille ont beaucoup évolué. Combien les français ont-ils pris de centimètres en un siècle? Je ne parle pas seulement des sportifs, mais de l'ensemble de la population. Je me souviens bien du corps des ouvriers, dans mon enfance, de leur torse en particulier. Il me semblait plus ramassé, plus trapu, moins poilu aussi. Leurs bras étaient noueux comme des pieds de vigne, leur visage moins stéréotypé. Sans parler du vêtement, plus standardisé, plus terne de couleurs, plus traditionnel de coupe. Le corps se cachait, alors. Nous vivions encore sur la lancée du XIX°.

Aujourd'hui, qu'ils soient grands ou plus ramassés, les corps n'ont pas le même aspect. Mieux dessinés, respirant la santé, la bonne nourriture, peut-être aussi l'effort moindre au quotidien. Je les envie parfois de ne pas être nés dans l'immédiat après-guerre, à un moment où de sévères carences en apports nutritifs restaient encore à combler. Pour ma part, même issu d'une famille modeste, je n'ai manqué de rien, mais je n'ai pas connu l'abondance non plus. Je crois que les dernières cartes de rationnement ont disparu en France en 1949, et je suis né en 52.

Aussi, quand je les vois dans les rues, sur la plage ou n'importe où ailleurs, à l'aise dans leur corps qu'ils n'ont aucune gêne, au contraire, à montrer, suis-je, dans un premier temps, un peu agacé par leur attitude. Ensuite, bien sûr, le naturel reprend le dessus et je prends plaisir au spectacle.

Pourtant, rares sont les garçons chez qui je repère de la grâce: du sex-appeal, du pousse-au-crime, des formes qui excitent les sens, parfois une ombre de veulerie ou de provocation vulgaire, oui, mais de la grâce, point. Qu'est-ce que j'appelle la grâce? Peut-être le charme lié à l'élégance naturelle. Quelque chose, en tout cas, que l'on perçoit tout de suite et qui n'aiguille pas, à la première seconde, vers la satisfaction de la libido.

Ces hommes (je parlais, bien sûr des hommes), dont les plus vieux ont approximativement trente-cinq ou quarante ans, me semble-t-il, j'ai toujours une image d'eux bébés nourris par Nestlé. Aussi onctueux et sans surprises que ce lait, aussi calmes et repus que les vaches du pays helvétique. Que l'on me pardonne cette exagération, mais c'est bien la première image que j'ai en les voyant. Sans doute existe-t-il des tas d'exceptions (j'en connais), à ce que je veux bien croire une caricature. Et peut-être n'est-ce, après tout, que la manifestation de jalousie d'un vieux pervers?

Moi, la grâce, telle que je l'ai définie, je la rencontre chez des femmes. Mais peut-être y suis-je plus sensible lorsque ma libido affiche le calme plat! Et lorsqu'elle apparaît chez un homme, elle me bouleverse chaque fois, comme la découverte inattendue d'un tableau ou d'une musique.

Verba Seniorum.

(Paroles des Anciens).

Si vous avez un coffre rempli de vêtements et restez longtemps sans l'ouvrir, les vêtements qui sont à l'intérieur pourriront. Le même phénomène se produit avec les pensées de notre cœur. Si nous ne les extériorisons pas en actes, elles se gâtent à la longue et deviennent mauvaises.

(Il s'agit de pensées concises, dites apophtegmes, d'ermites du désert égyptien au IV°siècle. Celle-ci, de l'abbé Poemen, est citée dans La Sagesse du désert, de Thomas Merton, Albin Michel, 2006.)

vendredi 22 août 2008

Lettre à vous: douzième lettre

Il m'est difficile d'écrire après les deux billets précédents. Pourtant, je veux le faire, car il n'y a aucune tristesse.

L'un , le premier texte, est sans doute ce dont je suis le plus fier dans ma vie. Avoir eu le courage de l'écrire, et surtout de le dire, dans cette église pleine, face à la famille, face aux amis, face aux inconnus. Je ne pouvais laisser partir Pierre sans ce mot d'amour. Son frère l'a compris et m'a aidé. Je l'ai fait, j'en suis profondément heureux. Aujourd'hui, l'émotion est toujours là à la lecture, à l'évocation de petits bouts de notre quotidien, mais c'est la joie d'avoir parlé une dernière fois à Pierre, de lui avoir redit mon amour, qui l'emporte.

L'autre est un texte de Jean de la Croix que j'ai découvert le jour de la sépulture grâce à un ami. Il s'agit bien sûr d'amour divin, mystique, mais dit avec des mots si profondément humains. Un grand amour m'attend, je vais pousser la porte et il sera là. Il me prendra dans ses bras et ni la pluie ni le vent ni le froid ne pourront plus m'atteindre. Je serai dans sa chaleur, dans la lumière qui émane de son être, je m'oublierai en lui. Nous ne formerons plus qu'un. Ces mots sont humains, avant tout, même si la foi les transcende. Pardon à ceux que je blesse en écrivant cela.

J'ai hésité longtemps à retranscrire ici mon ultime message à Pierre. Tout ceci est tellement intime. Mais le courage est sans doute le même que celui que j'ai trouvé à le dire il y a trois ans. Je ne m'expose pas. Pourquoi le ferais-je? J'ai besoin de me le redire à moi, ici parce qu'ici m'a aidé ces derniers mois à laisser partir la barque sans plus chercher à la retenir. Je sais que d'autres lisent ces lignes, vous que je ne connais pas pour la plupart, mais je vous fais confiance. Votre silence ou, dans les lettres précédentes, la beauté de vos commentaires, dont je vous remercie mais auxquels, exceptionnellement, je ne répondrai pas, me rassurent, m'incitent à ne pas garder pour moi ce que j'ai vécu comme un trésor.

Si ce que j'ai écrit sur notre histoire aide seulement une personne, un seul être, à mieux vivre sa vie, je serais très heureux. Le dire m'a aidé, moi, à tourner sans doute les dernières pages de ce livre. Triste de le refermer? Non, heureux de l'avoir feuilleté en savourant chaque page, de pouvoir dire: c'est beau, n'ayez pas peur!, c'est possible, osez! Heureux de l'avoir vécu, d'avoir été choisi pour le vivre. Heureux d'être moi et d'avoir été nous.

Un grand amour m'attend.

Un grand amour m'attend.

Ce qui se passera de l'autre côté
Quand tout pour moi aura basculé dans l'éternité...
Je ne le sais pas!
Je crois, je crois seulement
Qu'un grand amour m'attend.

Je sais pourtant qu'alors, pauvre et dépouillé,
Je laisserai Dieu peser le poids de ma vie,
Mais ne pensez pas que je désespère...
Non, je crois, je crois tellement
Qu'un grand amour m'attend.

Maintenant que mon heure est proche,
Que la voix de l'éternité m'invite à franchir le mur,
Ce que j'ai cru, je le croirai plus fort
Au pas de la mort.

C'est vers un amour que je marche en m'en allant;
C'est dans son amour que je tends les bras,
C'est dans la vie que je descends doucement.

Si je meurs, ne pleurez pas,
C'est un amour qui me prend paisiblement.

Si j'ai peur et pourquoi pas?
Rappelez-moi souvent, simplement,
Qu'un grand amour m'attend.

Mon rédempteur va m'ouvrir la porte
De la joie de sa lumière.
Oui, Père, voici que je viens vers Toi
Comme un enfant, je viens me jeter dans ton amour
Ton amour qui m'attend.

Jean de la Croix.

Lettre à Pierre: onzième lettre.

Voici les derniers mots que je t'ai dits, Pierre, il y a trois ans, debout devant le rectangle de bois qui me masquait le monde. Ces mots, je les ai arrachés de mes tripes. Je voulais les prononcer. J'avais peur de ne pas y parvenir. Je ne sais pas si tous m'ont entendu. Ma voix se perdait parfois dans un sanglot trop fort. Maurice, ton frère, était tout prêt de moi. Je l'ai voulu ainsi, nous t'avions accompagné tous deux. Toi, je sais que tu m'as entendu.

Pierre, mon Pierre,

Tu n'es plus là. Pendant trente-trois ans, nous avons cheminé ensemble. Nous avons passé chaque jour de ces trois dernières années à lutter contre ta maladie, à garder toujours l'espoir ancré en nous malgré les souffrances et la peine. Et mardi, tu es parti. Calmement, tu as arrêté de vivre. Le combat était fini pour toi.

Le dernier mot que je t'ai dit à la clinique, c'est merci. Je crois que beaucoup de gens, présents ici ou pas, pourraient eux aussi te dire merci. La plupart ont bénéficié de tes conseils, de ton amitié, de ton intelligence, de ton humour. Si parfois tu n'étais pas payé en retour, tu en étais surpris et tu en souffrais: il était loin de toi, le monde des mesquins! Mais tu continuais avec les autres, avec tous ceux, la majorité, qui furent tes vrais amis.

Nous nous sommes mutuellement épaulés pendant trente-trois ans. Tu m'a appris à aimer Bach, je t'ai appris à aimer les chiens; tu m'a appris à être plus patient, je t'ai appris à te défendre parfois; tu n'es jamais parvenu à m'apprendre le nœud de cravate (la preuve!), je n'ai jamais vraiment réussi à te faire harmoniser chaussettes et pantalon. Mais surtout, nous nous sommes appris à vivre, heureux sans oublier personne. C'est pour cela que je te dis, merci, mon Pierre: pour ce bonheur, cette lumière qui illuminait le bleu de ton regard, cette intelligence qui ne demandait qu'à partager et embrasait l'autre, cette connivence que nous avions au-delà des mots.

Le jour de ton ordination, tu avais choisi la phrase de Saint Irénée: "La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant". Tu es parti mardi, jour de la Saint Irénée, veille des Saints Pierre et Paul. Cette phrase, mon Pierre, je l'aime, car je sais grâce à toi qu'elle est vraie: tu as toujours été et tu resteras toujours pour moi un HOMME VIVANT. J'espère, pour le temps qui me reste à vivre, ne jamais démériter de toi.

Merci, mon Pierre.

jeudi 21 août 2008

Lettre à pierre: dixième lettre.

Mon Pierre, évoquer les chardons. Il le faut bien aussi. Nous nous sommes griffés, nous avons mis parfois des ronces sous nos pas. Innocemment d'abord. Nous avons cru nos coeurs plus grands qu'ils ne l'étaient.

Peut-on aimer multiple? Je n'ai pas la réponse. Nous avons essayé. Frotter des épidermes comme on râpe un fromage, y laisser des lambeaux de rien, ça n'a pas d'importance. Mais aimer? Et nous avons aimé. Chacun ailleurs. Il faut nous rendre cet hommage: nous avons aimé. Nous avons donné sans calculer ce que nous retirions à l'autre, cruellement. Toi d'abord puis moi.

Il sortait d'une cure de sommeil, après une tentative de suicide. Il est entré chez nous. Nous voulions notre porte ouverte. Il était jeune, comme je l'avais été. Tu as voulu l'aider, comme tu m'avais aidé. Et tu t'es mis à l'aimer, comme un fou. Je n'ai pu supporter ce regard d'amour sur un autre que moi. J'étais exclu de la passion. Je ne suis pas parti, je ne t'ai rien interdit. Je t'aimais trop. Je t'ai demandé le silence. Je croyais qu'il me ferait du bien.

Très vite, je descendis dans l'ombre. J'imaginais tes absences, tes tendresses d'ailleurs. Je calculais ton temps, je fouillais tes papiers, je sentais tes chemises. J'en voulais à nos amis de ne rien savoir ou de ne rien me dire. J'étais malheureux, Pierre. Et tu ne le voyais pas.

Jean-Luc ne t'aimait pas autant que tu l'aimais. Il te le dit un jour. Lorsque tu revins à moi, tu étais malheureux. J'étais parti ailleurs. Ce fut notre plus grosse épine. J'ai failli te quitter. Deux mois de passion folle, comme toi. Passion veut dire souffrir, je le sais maintenant. Je t'aimais, je l'aimais. Quand j'étais avec lui, c'est à toi que je pensais. Je nous voulais heureux, tous les trois. Je mesurais les frontières d'un coeur. Il comprit et partit. Alors, tous les deux, nous conjuguâmes nos souffrances.

Pourquoi notre histoire ne s'est-elle pas arrêtée ce jour-là? Quel élan a relancé la vie? Les années écoulées ensemble? L'habitude et le confort? Le partage des valeurs? La joie de l'échange intellectuel? Je ne sais pas. Plus sûrement la certitude que, tout en aimant ailleurs, nous n'avons jamais cessé de nous aimer. De cela, je suis sûr. Plutôt que d'élargir les plaies, nous les avons soignées, ensemble, comme deux chiots d'une même portée attaqués par un renard.

Plus jamais le bateau ne tangua aussi fort. L'innocence était partie. Nous apprîmes à protéger l'autre, à nous protéger aussi. Rencontres de hasard, sans aucun lendemain. Ou bien de l'épiderme, quelques fois répété. Toi, tu devins presque sage. Moi, je m'enivrais souvent du vin des aventures furtives, en revenant toujours me désaltérer à la source d'eau fraîche.

Jean-Luc mourut un jour du sida. Il était devenu mon ami. Profondément. Il ne connaissait pas son père. J'étais seul, moi orphelin de mon géniteur, à comprendre sa quête acharnée. Il y parvint. L'autre ne voulut pas le voir. Il en sortit serein, pourtant. Il avait fait ce qui était dû. Pour cela, je lui ai pardonné, je l'ai aimé, un autre frère.

Et nos amours, faut-il qu'il m'en souvienne. La joie venait toujours après la peine. Elle est revenue, pour des années encore. Nous étions enracinés. Les fleurs ont repoussé. Mon Pierre, veux-tu que je te dise? Notre amour fut intelligent. Et tant pis si cela fait sourire. Tu m'as fait un beau cadeau. Notre vie fut un cadeau. Sur ton lit de mort, je t'ai dit un dernier mot: merci. Je te le redis aujourd'hui. Et je continue ma route. Si mon pas flanche encore, je sais maintenant à quoi me raccrocher.

Montée vers la lumière.

Ce soir, j'ai envie de musique. le Lento d'ouverture de la symphonie n°3 de Henryk Gorecki, Chants de deuil. J'aime cette musique. Elle n'a selon moi rien de lugubre.

La lente progression du premier mouvement, tiré, comme l'indique le livret, des Chants de Lysagora (15°siècle) du monastère de la Sainte-Croix, est pour moi une progression vers la lumière, la sérénité. Toujours d'après le livret joint au CD, le deuxième mouvement reprend le début d'une prière polonaise à la Vierge, Zdrowas Mario, qu'une détenue du camp de concentration de Zakopane avait inscrite sur le mur de sa cellule. La voix chaude et modulée de la soprano Zofia Kilanowicz lui insuffle toute sa dimension mystique. Pour le dernier mouvement, Gorecki a utilisé un chant populaire dans le dialecte de la région d'Opole. Et la lumière éclate enfin.

Il se dégage de cette oeuvre un calme, un absolu, l'enracinement de la foi sûre d'elle-même que j'ai rarement perçus ailleurs. Lorsque la pâte lève à l'intérieur, image que j'emprunte à Lancelot (pardonne-moi), qu'elle tient trop de place, qu'elle devient trop lourde, je me passe ce disque et le soufflé dégonfle.

Voici la traduction que j'ai faite de ces trois textes, à partir de la traduction anglaise.

1er mouvement:
Mon fils, mon élu, mon amour,
Laisse ta mère partager tes blessures
Et puisque, fils adoré,
Je t'ai toujours gardé dans mon coeur,
Toujours servi fidèlement,
Parle à ta mère,
Rends-lui la joie,
Même si, mon espérance chérie,
Tu me quittes aujourd'hui.

2eme mouvement:
Mère, non, ne pleure pas,
Reine du Ciel toujours chaste,
Aide-moi toujours.
Salut, marie.

3eme mouvement:
Où est-il parti,
Mon fils très aimé?
Tué par le dur ennemi, peut-être,
Dans sa rébellion.
Toi, peuple mauvais,
Au nom du Dieu saint,
Dis-moi pourquoi tu as tué
Mon fils aimé.
Plus jamais
Je n'aurai sa protection.
Que j'assèche
Mes vieilles paupières,
Ou que mes larmes amères
Aient engendré un nouvel Oder,
Elles ne feront pas revenir
Mon fils à la vie.
Il git dans la tombe
Je ne sais pas où
J'ai beau le demander
Partout
Peut-être le pauvre garçon
Git-il dans un fossé raboteux
Au lieu de reposer, comme il le pouvait,
Dans la chaleur d'un lit.
Chantez pour lui, chantez,
Petits oiseaux de Dieu,
Car sa mère
Ne peut le retrouver.
Et vous, petites fleurs du Seigneur,
Puissiez-vous vous épanouir tout autour
Pour que mon fils
Trouve le sommeil.

mercredi 20 août 2008

Pensées.

Prends garde de ne jamais avoir envers les misanthropes les sentiments qu'ont les misanthropes à l'égard des hommes.
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre VII, LXV.
(Trad. de Mario Meunier.)

Lettres à Pierre: neuvième lettre.

Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés.

Pourquoi apprendre la nostalgie aux enfants? Il n'en faut pas. Couper vif. Je ne sais pas toujours faire.

La maison a été vendue. Les voisins, que j'appelle à Noël, me disent que l'on y fait de gros travaux. Les murs seuls subsistent. Le reste en gravas sur les fleurs, sur mes arbres. Ce n'est plus mon affaire. Je ne serais jamais allé à Bons sans toi.

J'avais remonté le mur de pierres sèches au fond de la cour. Une pierre, deux pierres à relever, poussées par tout le poids du pré au-dessus. Un travail de mes reins, de mes mains. Toutes les pierres, à la fin, repositionnées. J'étais fier d'être bâtisseur. Il n'a jamais bougé.

Pendant que tu dormais, je m'occupais dehors. Indépendants. Toujours. Nous nous retrouvions à la veillée et aux repas. Parfois, nous partions visiter une abbaye ou arpenter un bois. Dans la journée, nous n'avions pas besoin de nous parler. Chacun à l'écoute de ses pensées, de ses prières, et des chansons de l'autre. Le soir, parfois, rarement, quand l'envie devenait trop forte, je te quittais deux heures et revenais ensuite, apaisé par des mains de rencontre. Tu souriais toujours, heureux que la fièvre m'ait quitté.

Je plantais un lilas, je plantais des rosiers. Tout poussait. L'un d'eux, de roses rouges, généreuses, sous ma fenêtre, embaumait. Un autre, de vieille souche, se gorgeait de boutons avant de s'épandre vite en neige rose sur le sol, près de la porte. Des iris, des jonquilles, des hortensias contre le mur, une pivoine aussi et des belles de nuit. Tout poussait. Des promeneurs s'arrêtaient parfois pour admirer. J'étais fier. J'avais fait quelque chose de mes mains.

Mon outil favori était un vieux tournevis à la pointe arrondie en douceur, que je prenais en main pour déterrer, planter, écarter ou piquer. Le voisin voulait me prêter les bons instruments. Je revenais toujours à lui. Je ne savais pas travailler avec autre chose. Je l'ai rapporté. Il est ici, à Lyon. Je ne l'utilise pas. Je sais qu'il est ici. Il ne reconnaîtrait pas sa terre.

Tu aimais monter dans la grange, en ouvrir grand les portes et ensoleiller le "soli" où de vieux meubles étaient entreposés. De la grange, nous pouvions passer dans l'écurie, en nous faisant petits, par les ouvertures des mangeoires des bêtes. Le foin leur était distribué par là. Nous n'avons jamais voulu les murer.

En face, il y avait le verger: pommes, poires, cerises et prunes. Des arbres à rhumatismes, couchés, tordus, au tronc couvert de lichen, aux branchages alourdis de couronnes de gui. Des fruits à emporter parfois, à manger en hiver. Le prunier céda un été sous le poids de ses fruits. Les poires du dernier poirier, en bas, que je disputais aux oiseaux et aux guêpes. Le cerisier était tardif. Nous mangions des cerises même au coeur de l'été.

J'aimais le dehors, j'aimais le dedans, les fêtes improvisées, comme le soir où nous nous décrétâmes République. Trois maisons, un pays. Nous avions même défilé pour la naissance de cet état. Notre quatorze juillet à nous. J'aimais ces savoyards fiers et bourrus, à qui il fallait montrer que l'on savait travailler. J'aimais ces collines, ces bois, les eaux du lac, les champignons ramassés. J'aimais les nuits à lire, à écouter rire les loirs ou trotter les souris, à se parler d'une chambre à l'autre. J'aimais les jours, le ciel qui se brouillait juste après le quinze août, la lumière de notre fenêtre qui éclairait la haie, le bruit du verrou en refermant la grange, le gui tressé pour en faire des couronnes et le houx sous la neige pour son sang prometteur.

Voilà, mon Pierre, ta maison, notre maison. Comme elle est en moi aujourd'hui. Et tout ce que j'oublie, mais qui palpite encore. Comme un coeur qui vit, mon Pierre. Ne t'inquiète pas. Je vais.

Si la cigale y dort, il n'faut pas la blesser.

Retour aux sources

Après l'enterrement de ma tante, ma soeur a émis l'idée d'aller marcher dans la ville. D'abord peu chaud, j'ai ensuite pensé que j'avais mon appareil photos en poche et que cela pourrait être intéressant d'en prendre quelques-unes dans la cité que j'ai quittée il y a déjà trente-sept ans.

Ainsi, pendant plus de trois heures, nous avons déambulé dans le centre, de la gare de Châteaucreux, magnifiquement restaurée, à la place de l'Hôtel de Ville, des anciennes halles à la préfecture, de la Grande Église à la Cathédrale. Au passage, petits coups d'oeil discrets et nostalgiques sur les lieux où le trop-plein de sève de mon adolescence a trouvé souvent à se répandre.

Tout a, bien sûr, bien changé. La ville est belle aujourd'hui, grattée, lavée, dépoussiérée. Nous ne marchions plus dans un décor à la Zola, cerné par les mines et les aciéries, plutôt dans une ville à la campagne, agréable, pourvue de nombreux jardins, d'une multitude de jets d'eau, où les gens sont souriants, ont le rythme lent d'un certain bonheur.

Saint-Etienne a également su mettre en valeur son patrimoine architectural, en particulier de nombreuses maisons du Moyen-Age. Je connaissais l'existence de quelques-unes, dans mon souvenir bien abîmées, et en ai découvert quelques autres, mêlées aux grands immeubles bourgeois d'inspiration plus haussmannienne.

J'ai revu mon lycée aussi. A part l'aile cossue de l'administration, tout a été reconstruit, dans un style néo-classique grec assez surprenant pour cette ville du Forez. Agréable à regarder, mais ce n'est plus mon vieux lycée, avec ses murs gris, ses grilles aux fenêtres et ses portes toujours fermées et sévèrement surveillées.

Journée de farniente donc, même pas sur les traces d'un passé qui n'existe plus. Ma ville maintenant, c'est Lyon. Aucun doute là-dessus, même si, à un lyonnais, je ne l'avouerais jamais.

Moyen-Age:





Renaissance:



Haussmann fleuri:





Deux symboles de Saint-Etienne:

Les "arcades"

Le tram, qui a toujours été présent dans la ville. (Les lyonnais en ont été si jaloux qu'ils nous ont copiés!)

Famille, comment t'aimer?

A Saint-Etienne donc. Ce matin avait lieu, dans une petite église de la banlieue stéphanoise, le service funéraire pour ma tante.

Elle était protestante. C'est donc un pasteur qui a officié. J'ai aimé la façon d'approcher les textes bibliques mais ai été un peu gêné par le fait que l'assemblée soit si peu sollicitée dans sa participation. Un très bel hommage cependant, rendu par une de ses petites-filles.

Par la présentation du pasteur, j'ai même appris des détails sur la vie de ma tante: qu'elle était née sur le plateau de Haute-Loire, près du Chambon-sur-Lignon, que son père est mort alors qu'elle n'avait que trois ans, qu'elle avait exercé le métier de couturière. Étrange pour moi d'apprendre tout cela au moment de son décès. Bien sûr, je l'ai peu fréquentée, mais elle était aussi l'élément effacé de la famille. Je suis heureux de savoir qu'au moins un membre de cette famille fut proche d'elle.

J'ai donc retrouvé mes cousins germains, que je ne croise guère qu'en ce genre de circonstances. La ressemblance de ma cousine avec ma grand-mère, notre grand-mère, m'a estomaqué. J'ai cru la revoir: la même corpulence, le même nez, le même menton, la même façon de se mouvoir, de sourire en plissant la partie haute du visage. Le temps d'une seconde, elle fut là, à quelques pas de moi. J'aimais beaucoup ma grand-mère. L'apercevoir le temps d'un soupir m'a beaucoup touché.

J'ai aussi pensé à tout ce que je n'ai pas vécu avec eux, ma famille la plus proche, que je connais à peine. Nous reprenons contact maintenant, alors que tous, nous sommes proches de la retraite ou déjà retraités. Je ne les ai presque pas revus depuis l'enfance. Moi surtout, plus que mon frère et ma soeur, parce que je suis parti plus tôt, j'ai coupé les ponts. J'étais l'électron libre de cette parenté.

Cela me touche mais pas de nostalgie. Je ne regrette rien, surtout pas mon choix. Il correspondait à mon caractère, me permettait de vivre plus librement ma vie d'homo. S'il nous reste des choses à nous dire, il est encore temps de le faire. Mais ce sera de façon volontaire et choisie, pas à cause des liens du sang. C'est cette famille-là à laquelle je tiens.

mardi 19 août 2008

Pensées.

Ne t'enorgueillis d'aucun avantage qui te soit étranger. Si un cheval se vantait en disant: "Je suis beau", ce serait supportable. Mais toi, lorsque tu dis en te vantant:"J'ai un beau cheval", sache que tu t'enorgueillis d'un avantage qui est à ton cheval. (...)
Manuel d'Epictète, VI.
(Trad. de Mario Meunier.)

J.

Nous nous sommes retrouvés à midi, après ses vacances. Il est arrivé un bouquet à la main, tout reposé, tout bronzé, craquant comme un petit pain. Quelle joie de le revoir!

Bavards comme d'habitude. Je lui montre mes fleurs de balcon. Il veut voir mon nouveau plancher. Le repas se passe à nous raconter les événements des trois semaines de séparation.

Je n'avais pas le droit de parler d'amour pour lui. Un mot interdit dès le départ. Je l'ai appelé tendresse dans ce blog. Et c'est tendresse qu'il est pour moi. Grande, immense. Nous ressemblons parfois à deux larrons, différents mais complices.
Et, en plus, il a apprécié mon crumble. Même avec de la crème anglaise importée du magasin. Quand je vous dis que c'est un homme unique.

La bibliothèque de Dominique Blanc.

Je ne sais plus les ouvrages qu'elle contient. Ce qu'elle a dit, ce matin à la radio, m'a plu.

Les livres sont autour de son lit, sur tous les murs. Elle aime l'idée que l'un d'eux pourrait tomber sur elle, qu'ils pourraient tous l'engloutir dans la nuit. Chaque soir, elle tend une main amoureuse vers l'un d'entre eux qui passera la soirée avec elle. Le lendemain, ce sera un autre.

Lorsqu'elle arrête un rôle au théâtre, elle se sent flotter, désagréablement, comme si un être cher venait de mourir. Alors elle classe ses livres, par genre littéraire, par pays, par ordre alphabétique de titre, d'auteur. Seule Phèdre n'a pas lâché prise et l'a fait sombrer, un moment. Comme je me reconnais dans tout ça!

Lettres à Pierre: huitième lettre.

Il pleut. Quand il pleuvait, à Bons, il fallait allumer la lampe. Les fenêtres trop petites ne laissaient entrer qu'un peu de grisaille. L'été, elles nous protégeaient du trop chaud. Pendant la sieste, il m'arrivait de tirer les volets, presque fermés, alors je voyais la poussière danser dans le rai lumineux et sur le tapis, le coeur de la persienne dessiné au sol peu à peu glisser jusqu'à toucher le mur.

Au début, nous devions sortir pour gagner l'ancienne écurie où nous avions installé un semblant de coin réservé à la toilette. Dans les dernières années (combien? deux? trois), nous avons percé le mur, depuis la cuisine. Un mur épais, fait de pisé et de pierres énormes qu'il fallait briser pour les mouvoir.

La pluie entrait avec nous, sur nos souliers, sous nos semelles de boue. Chacun disparaissait chez soi. Plus de voisins jusqu'au soir, parfois au lendemain. Seules les voitures de ceux qui travaillaient à la ville éclaboussaient la monotonie du martellement des gouttes sur la marquise de l'entrée.
On dirait qu'il pleut toujours plus à la campagne qu'à la ville.

La maison devenait limites de l'univers. Toi, tu n'as jamais aimé jouer. Tu bricolais de l'autre côté de la cloison. Pour moi, la sieste sur le petit canapé du salon se prolongeait parfois jusqu'au soir, un livre en main, que je posais sur ma poitrine pour compléter le somme, surtout les premiers jours de vacances.

C'est la pluie qui m'a ramené là-bas aujourd'hui. La maison de ton grand-père. La maison des souris quand nous l'avons rouverte. Tu ne voulais pas y aller. J'ai fini par te convaincre. Tu as vu que je l'aimais. Tu l'as aimée aussi. Deux pièces en bas, cuisine et salon, et deux au-dessus, nos chambres. Tout en haut sous le toit, après un escalier très raide, le dortoir des amis.

Combien avons-nous été certains soirs? D'autres dormaient dehors, dans leur camping-car. A chacun qui passait, tu offrais un bol jaune décoré de l'oiseau savoyard. Des fêtes et des repas. Des rires. Nous grimpions aux Voirons sur la ligne de crête. Nous leur offrions la vue: derrière nous, la Vallée Verte fermée par le Mont-Blanc; devant, les bois, les champs jusqu'aux portes de Genève dont nous jouions à repérer le jet d'eau. Elle a toujours été ouverte, cette maison. Comme toujours. Partout.

Parfois, nous nous réservions la solitude. Pas d'amis. A peine les voisins qui, si la porte était fermée, n'insistaient pas et déposaient la laitue ou les tomates à l'abri de la marquise. Tu préparais des tartes, avec les grosses prunes sombres dont l'arbre était couvert certaines années. J'en ai fait de la confiture, ma première confiture. La seule. Faut-il mettre le sucre en même temps? Après les fruits? La question faisait le tour des trois maisons.

L'hiver, quand nous arrivions, il fallait d'abord allumer le chauffage. Premier geste, le tien, pendant que je remettais en route le coucou arrêté sur l'heure de notre départ précédent. Nous ouvrions les lits pour en chasser l'humidité. Le soir, il faisait bon sous les couvertures. Mon matelas de crin, trous et bosses, collines et vallons, ne m'a jamais endolori le dos.

L'odeur de la chambre, les choses qui nous avaient attendus. Les mouches restées prisonnières au sol, vidées de leur substance. Le matin, avant d'ouvrir les yeux, ce sont les bruits qui nous renseignaient. Les oiseaux dans le noisetier en face, les cris des chiens affamés pour la chasse, le silence de la neige. Alors, quand le décor s'était remis en place, je plongeais la main sous le drap, au chaud, t'entendant respirer doucement dans la chambre voisine, et je repassais la frontière.

lundi 18 août 2008

Lettres à Pierre: septième lettre.

Un jour, très tôt, tu m'as fait découvrir l'Italie. Combien de voyages? Quelle image pour quel site? quel souvenir? quelle époque? Rome, Naples, Venise, Florence, Sicile, Sardaigne, et toutes les routes de traverse, les villages à peine indiqués sur la carte, les visages rattachés à un mot, les mots qu'il fallut m'expliquer au début, l'amour qui grandit en moi, qui me fit apprendre la langue, partir seul parfois, ou pâtre pédagogue. Mon pays. Mon autre chez moi.

Premier émoi sous le tunnel. On y est. Curiosité de tout voir, le semblable, le voisin, le différent. Honnir l'anglais, tout de suite. Permission de deux langues: le français et l'italien. Mon dieu, faites qu'ils ne se prostituent pas à ces syllabes nordiques. Leurs gorges sont douces, leurs lèvres sont chaudes. Ne pas les laisser se vendre. Nos deux langues cousines, les plus belles, à tresser la musique de fleurs de jasmin.

Bien sûr, nos lieux communs à tous les autres. Et puis les nôtres, à nous, rien que tous les deux. Des flashes de lumière pour moi. Tu saurais les situer. Je ne sais que les évoquer. La lumière toujours. Récompense d'Ulysse. La mer, rauque chanteuse, avait pris pour nous d'autres accents plus harmonieux.

Une route droite, écrasée de soleil. Il est midi, peut-être plus. Il faut manger. Sommes-nous en Sicile? Au fond, une auberge, un grand parking poussiéreux. Pas d'arbres, ou alors desséchés. La voiture chauffera. J'aime savoir que je suis en été. Chaleur et poudre de la terre ocre. La salle est déserte et fraîche. Le perroquet est dans sa cage. Il dormait. Nous l'avons réveillé. Il a appris l'hospitalité des îles de la Méditerranée. Il ne nous en veut pas. Le pain et le couvert. Eau fraîche et fiasque de vin léger. La clisse protège les carreaux rouges et blancs de la nappe. Pourquoi cet instant et pas un autre?

La mer. L'après-midi. Sicile encore sans doute, ou Sardaigne. Au bout du chemin, l'église paléochrétienne, perdue, isolée, méprisée dans les herbes de paille. En contrebas, plongeant dans le bleu, les colonnes antiques, déjà presque ensevelies dans la vague, lui montrant son futur. Écroulement sublime, morsures de coquillages, jeux de poissons qui, les frôlant, murmurent leur silence. Une seule, debout, semble attendre encore l'improbable trière. Nous étions seuls. Nous avons nagé dans le temps, nus, silencieux.

Capri. Tu t'en souviens? Folie de monter à midi à la Villa Jovis. Je t'entraînais vers mes pierres. Là aussi, nous étions seuls, sous le soleil. La chaleur avait découragé. Elle nous fit ses cadeaux, inattendus. Le long du chemin, jardins aperçus par des grilles entrouvertes. Ai-je rêvé l'eau qui chuchote et la menthe sauvage? Au sommet, le palais de Tibère, anonymat des murs et splendeur de la baie. Un vieillard, sorti de terre et des éboulements, te prit ton appareil et nous photographia, l'un contre l'autre, nous invitant lui-même à la tendresse. Il disparut comme un lézard, quand nous tournâmes les yeux du côté du Vésuve. Le soir, les statues des dieux antiques s'animèrent pour nous.

Petits points de couleur sur la tapisserie: les jardins du bord de mer, un soir, leurs bassins vides où nous nous glissâmes pour échanger des baisers avec de jeunes napolitains, les nuits à la Solfatare sur l'estomac de la terre, le Colysée la nuit où les voyous de Pasolini, furieux que l'on ne s'intéressent pas à eux, nous jetèrent des pierres, les chats du Palatin, la douceur de Syracuse, le mépris de Taormina, les moustiques de Marsala, le vin, le fromage, le geste de la main, la douceur de la nuit.

Il faudrait rajouter une vie, deux, mon Pierre, une pour toi, une pour moi. Deux pour les revivre, ces instants partagés, communiés, où le regard apprit à remplacer la parole. Et deux pour se les raconter, en regardant ensemble "vers un autre océan où la splendeur éclate."

Pensées.

Il y a comme une grossièreté et quelque dépravation à dire:"J'ai préféré me comporter franchement avec toi." Homme, que fais-tu? Il ne faut pas commencer par affirmer cela. La chose d'elle-même le déclarera. Elle doit être écrite sur ton front; ta voix doit aussitôt l'exprimer; tes yeux doivent aussitôt la montrer, à l'instar de l'aimé qui connaît aussitôt, dans le regard de ses amants, tout ce qu'ils éprouvent. En un mot, il faut que l'homme droit et honnête ressemble à l'homme qui sent le bouc, en sorte que quiconque s'approche de lui sente dès l'abord, qu'il le veuille ou non, ce qu'il en est. La recherche de la simplicité est un coutelas. Rien n'est plus odieux qu'une amitié de loup. Évite ce vice avant tous. L'homme de bien, l'homme droit, bienveillant, portent ces qualités dans leurs yeux, et elles n'échappent point.
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre XI, XV.
(Trad. de Mario Meunier.)

L'expérience du siècle.

La journée a passé encore plus rapidement que les précédentes. Pourtant, je ne m'étais pas levé trop tard. Mais, après la douche, au moment de partir courir à Miribel, coup de fil de J. qui rentre de vacances. Plus exactement, il venait de reprendre le boulot, doucement apparemment. Nous avons passé un long et bon moment au téléphone, en gardant pour demain, puisqu'il vient déjeuner ici à midi.

Tour du lac. Trempette rapide dans une eau bien trop froide et encombrée de déchets d'algues et de feuillages. Vent fort mais agréablement tiède. Je me suis endormi. Je n'ai pas senti le soleil taper fort. Ce soir, si je rougissais, personne ne s'en apercevrait. Repas rapide. Sieste. Mise en cartons de livres et vêtements à donner. Puis l'expérience du siècle.

Un ami de Polemos (voir colonne de droite) a confectionné en direct sous l'oeil de sa caméra un crumble aux pommes qui m'avait l'air fort appétissant. Alors je me suis lancé. J'avais les pommes, le sucre, la farine, le beurre. Pourquoi hésiter?

Bon d'accord, la vidéo n'était pas très précise sur les quantités, sur la force du feu sous la poêle ni sur les temps de cuisson, petits détails qui, tout de même, ont tendance à rassurer le néophyte que je suis. Mais je me suis senti l'âme d'un Christophe Collomb partant pour ouvrir un nouveau chemin vers les Indes. Moi, c'était le crumble façon copain de Polemos.

Au final, ai-je découvert l'Amérique? Le résultat n'est pas laid. Mais est-il bon? Réponse demain: je prends J. comme cobaye. Je crois tout de même que les morceaux de pommes ne sont pas tout à fait assez cuits. Mais quand ils se sont mis à ressembler à des pommes de terre sautées (ça, c'est vrai, je peux le confirmer), j'ai préféré arrêter la flamme.

Bon, demain je rajouterai une petite crème anglaise, pour faire glisser. Non, non, je ne sais pas faire, mais ça doit bien se trouver dans le commerce, non?

Adieu, Lili.

Emilie est morte. Emilie pas jolie. Ma tante Lili. La belle soeur de mon père.
Toute sa vie en arrière. Protestante dans une famille de catholiques. Écrasée par son époux, mon oncle, le terrible. Ce qu'elle aura eu de mieux, c'est sa vieillesse. Elle est partie, doucement, sans faire de bruit.

C'est mon cousin germain qui m'a prévenu. Il a soixante-quatre ans. Parti lui aussi depuis longtemps. Nous avons dû nous voir trois ou quatre fois dans notre vie. Nos pères ne se fréquentaient pas. Une vieille brouille familiale, absurde comme toutes les histoires de famille. Nous sommes restés longtemps au téléphone. Découverte mutuelle. Encore là, Lili fut oubliée. Il a l'idée d'organiser quelque chose à l'automne, pour que nous nous retrouvions tous. C'est vrai que les rangs commencent à être clairsemés. Pourrons-nous, dans cette réunion, parler aussi librement que tout à l'heure, au bout du fil?
Je n'aime pas les foules. Je n'y découvre personne et personne ne peut m'y deviner.

dimanche 17 août 2008

Pensées.

Raisin vert, raisin mûr, raisin sec, tout est changement, non pour ne plus être, mais pour devenir ce qui n'est pas encore.
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre XI, XXXV (citant Epictète).
(Trad. de Mario Meunier.)

Lettres à Pierre: sixième lettre.

Mon Pierre, viendras-tu à chacun de nos rendez-vous, le soir? Parfois, j'ai peur que tu ne sois pas là. Les mots te feront-ils toujours apparaître? Comme autrefois la bonne nuit souhaitée d'une chambre à l'autre, toutes portes ouvertes, était un gage de sérénité. Je sombrais. Le rite était accompli. Toi, tu veillais encore, longtemps. Quand je m'endormais sur le livre, tu venais. Je t'apercevais à peine, déposant le volume sur la tablette et recouvrant mon bras. Et la lumière s'éteignait.

Les nuits. D'amour d'abord, que la tendresse vint assagir. Notre fête n'était pas charnelle. Ma peau, j'allais la satisfaire ailleurs, jamais exultante. Frottée mais pas rassasiée. Avec toi, je gardais mes racines, ma force: le dernier bavardage, assis sur ton lit, le chien lové en rond près du chevet, le baiser effleuré, même tendresse quotidienne, jamais usée, et je regagnais ma chambre. Personne n'aurait pu m'enlever ces certitudes.

Au détour d'une page, nous échangions les phrases lues. Le chien hésitait. Il finit par dormir dans le petit hall, entre les deux. Et puis l'incantation ou ton apparition nocturne quand mes yeux se fermaient plus vite que le livre. Le matin, c'est toi qui dormais après moi. Le chien me léchait la main. La journée commençait.

Certains soirs, l'un manquait. Alors nous fermions les portes. Quand je rentrais, un rai de lumière sous la tienne, toujours. Tu m'attendais. Je te racontais ou bien je ne voulais pas te raconter et je blottissais ma fatigue un instant contre toi. Comment faisais-tu pour la faire s'alléger?

Moi, il m'arrivait de m'endormir en te guettant mais j'entendais toujours la clé dans la serrure et la fête silencieuse que le chien te donnait. Tu entrebâillais ma porte: tu dors? Et tu me racontais ton travail.

Une nuit, tu n'es pas rentré. Sommeil en pointillés avant de m'effondrer sur le matin. Quand je t'ai vu revenir, aux petites heures, j'ai découvert ta détresse. Ce matin-là, je suis devenu l'adulte. Je te rendais. C'est toi qui avais besoin de moi. J'ai essayé de porter avec toi tes angoisses, tes insomnies. Tu n'as pas voulu alourdir le bagage. Tes mots me protégeaient. Tu en as trop emprisonné en toi. Je n'ai pu te garder de la maladie.

La nuit s'est déchirée. Tu souffrais. Je t'entendais, au moindre souffle. Le chien n'était plus là. C'est moi qui voyageais d'un lit à l'autre. Je guettais le rythme de ton souffle. Heureux quand pour un instant il devenait régulier. Je t'avais encore auprès de moi.

Les quatre dernières. A la clinique. Chaleur suffocante de cet été. Etais-tu encore là? Je ne veux pas les évoquer. Toi et moi les avons partagées. Simplement la rose, blanche, avalanche, que je mettais toujours sur la table, en face de ton lit et sous laquelle tu disparus en terre.

Aujourd'hui, je dors dans ta chambre, dans ton lit. J'ai connu l'insomnie, la peau moite et froide des terreurs nocturnes. J'ai libéré mes mots. Je réapprends. Je veux vivre, pour deux. Vivre en te gardant tout près mais partir chaque jour dans le soleil pour te rapporter le soir des fruits et des branchages et des fleurs par brassées. Et tu souris, mon Pierre. Et je souris aussi.

Momentini.

- Dans la voiture, sur le trajet pour l'Ardèche, Bernard Werber à la radio. Depuis son enfance, il s'astreint à une écriture régulière, tous les jours, à la même heure. Il prétend qu'il en va de même pour les mots que pour les courses d'endurance: c'est par l'entraînement que l'on obtient des résultats, le don de départ pouvant être minime. Je ne sais qu'en penser mais son rapprochement entre écriture et course à pied me plaît. L'une et l'autre me sont devenues indispensables et je ne peux me passer d'aucune très longtemps. Et dans les deux cas, le plaisir vient du bon rythme trouvé.

- Journée chez mon frère, à la campagne, en Ardèche. Soleil et gros nuages. Il a fallu garder le pull à portée de la main. Simplicité de l'accueil. Pourquoi la vie nous a-t-elle fait passer si longtemps à côté l'un de l'autre? Après le repas, je suis le seul à faire la sieste, dans le jardin. Les autres se lancent dans des jeux de société. Les yeux fermés, je les entends parler, rire, réagir aux coups de dé. Ma mère ne joue pas mais participe parfois à la conversation. Son handicap de surdité la gêne de plus en plus. Elle souffre d'en être isolée. J'ai pris quelques photos, bien sûr.

- Les Grecs ont eu de magnifiques images pour parler de la mer. Le sourire innombrable de la vague marine, dans le Prométhée enchaîné d' Eschyle, est pour moi la plus belle. Le soleil sur l'écume comme sourires au visage. Je n'en connais aucune pour nommer les nuages. Les Grecs étaient un peuple de la mer, mais levaient-ils les yeux, parfois, pour implorer leurs dieux?

samedi 16 août 2008

Pensées.

Tout est éphémère, et le fait de se souvenir, et l'objet dont on se souvient.
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre IV, XXXV.
(Trad.de Mario Meunier.)

Lettres à Pierre: cinquième lettre.

Se souvenir des jours clairs. S'arrêter un instant, détailler le tableau. Comment choisir l'image? Il y a en tant qui se bousculent.

Les vacances chez ton oncle en Savoie. Il nous accueillait au presbytère. Odile entretenait le feu, souris vestale maîtresse de la cuisine. Nous avions notre chambre, une, pas deux. La fenêtre de derrière donnait sur la falaise, sous l'à-pic, presque à toucher du bout des bras. Même en hiver, elle n'était pas chauffée. Tu te souviens des édredons, rouge fané, dociles tortues échouées entre les bois du lit? Il fallait s'y glisser, ne plus bouger pour se réchauffer. Nous ne lisions pas, l'air était trop pur.

Dans le couloir, une vieille bibliothèque vitrée abritait d'antiques éditions. Le patrimoine de la paroisse. Je rêvais devant ces trésors. Je n'entrais que peu dans le bureau de ton oncle. Il était réservé aux conversations entre vous deux, murmures de famille. J'aimais ton oncle, toujours sourire, ton grand frère disais-tu.

Je m'esquivais et rejoignais Odile dans la cuisine. Un plat à mijoter sur le bord du fourneau. Une ardoise où elle avait croqué le profil d'un paroissien. Sur une petite table, des herbes à sécher, dont elle assaisonnait ensuite les plats ou faisait des tisanes. J'appris ce qu'étaient l'anémone sauvage, la gentiane et l'ache des montagnes.

Odile avait été institutrice. Lorsqu'elle avait rencontré Jacques, elle ne l'avait plus quitté, abandonnant les enfants pour le service du prêtre. Elle venait de Haute-Marne. Elle en avait conservé l'accent. Aujourd'hui, elle est repartie là-bas, elle m'écrit. Je garde toutes ses lettres. Elles ne ressemblent à aucune autre. On ne pouvait imaginer l'un sans l'autre. Une autre histoire d'amour. Parallèles.

Sur le bord des chemins, elle me montrait les plantes. Comment se nourrir à peu de frais. Elle inventait constamment, des outils pour ne pas se baisser en jardinant, des installations sans clous ni trous dans les murs, des procédés pour se souvenir. Jamais de pensée inutile.

A côté du presbytère, il y avait l'église, avec son clocher à bulbe. Il faisait froid, là aussi. Le retable baroque, qu'on illuminait grâce à un interrupteur placé dans un coin, et le buffet d'orgue, aigle hiératique, vaguement menaçant. L'air, dans la nef, n'y avait pas la même consistance. Il semblait plus soyeux sur la peau, adouci des prières susurrées. Tu montais à l'orgue et tu jouais. Peu à peu, j'apprenais à regarder autrement. L'aigle vibrait et tonnait. Du Bach, du Vierne aussi.

Je préférais te rejoindre à la tribune. Tu m'expliquais les jeux, les claviers, les tirettes. Je regardais les entrailles de l'oiseau, cette forêt de métal patiné, aux tuyaux rangés comme des écoliers pour une photo de classe. Tes mains couraient sur les touches, tes pieds malmenaient le pédalier. Je devenais sourd. Tu n'étais plus celui que je connaissais. Tu n'étais que membres en mouvement, et parfois détour de la tête, comme si tu quémandais mon assentiment.

Quand nous prenions la route montant au col, nous rencontrions vite un lac sombre, profond. Sur ce côté les hommes s'étaient ménagé un passage. De l'autre à peine un sentier sous les sapins accrochés au vide. L'eau était glacée, même en été. Quelques minutes, le soleil les décalquait dans l'eau. Seul un bout de prairie, au fond, savait l'apprivoiser plus longtemps.

Un jour, dans un alpage, Ciccio nous avait échappé. Nous le vîmes disparaître dans sa course, masqué par la courbure du pré. Quand il revint, la chèvre avait protégé son chevreau. La lèvre fendue d'un coup de corne. Le sang te faisait paniquer, vite. Je lui trempai la gueule dans le petit torrent qui divisait la pente. L'hémorragie cessa. Il garda la cicatrice.

Et les retours à Lyon, dans la pénombre de la voiture, d'abord entre deux murs de neige. L'autoroute n'existait pas. Ma main sur ton genou. Tu ne voulais pas que je t'embrasse. Qui pouvait nous reconnaître dans la lumière des phares? La musique emplissait la voiture. Tous mélomanes, l'émission de Jean Fontaine. Un soir, nous avons écouté la Symphonie n°3 avec orgue de Camille Saint-Saëns.

J'aimais ce pays rude, à l'écart des stations. Indissociablement, je le lie à la pierre des églises, écrin puritain au trésor des retables, à celle des chemins, chauffée par le soleil, où le marcheur reprend souffle et se retourne vers la vallée déjà dans l'ombre, à celles des pierriers ou des vertiges dénudés d'où s'élance l'argent des eaux précipitées. J'aime ton pays. Un pays de pierres. Ton pays, Pierre.

Momentini.

- Joie de ce matin au réveil. Callas à la radio, premiers sons du jour. Voix reconnaissable entre toutes, voix de frissons sur la peau. Je pense à Barbara, à leur sublime laideur. Casta Diva. Puis interviews d'époque (années cinquante). Maria Meneghini Callas, née Kalogeropoulos, disait ne pas aimer sa voix. Pier Paolo Pasolini, ensuite, à propos de Médée. Une voix banale, anodine qui ne convient pas à son visage aride. Cadeaux pour la journée!

- Tour du lac de Miribel avec Raphaël. Quelle gentillesse!

- Ému par la grâce d'une vieille dame croisée dans la rue. Devant une vitrine, le bras levé pour redisposer une mèche rebelle. Coup d'oeil à son reflet, élégance du geste, parcelles de lumière dans ses yeux satisfaits. Derrière le visage fané, le fantôme un instant renaissant de la jeune fille qu'elle fut. Et puis cette émotion du poignet découvert, la tendresse du corps. Après ce geste identique, les mâles ont l'oeil dur.

vendredi 15 août 2008

Pensées.

Accommode-toi aux choses que t'assigna le sort; et les hommes, que le destin te donna pour compagnons, aime-les, mais du fond du coeur.
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre VI, XXXIX.
(Trad. de Mario Meunier.)

Lettres à Pierre: quatrième lettre.

Un jour, nous avons quitté la communauté. Je t'ai un peu forcé la main. Arrêter le tourbillon, étudier sérieusement. Tu as accepté pour te reposer d'une hépatite. Déjà, tu avais failli mourir. Cas d'école pour le professeur et ses étudiants.

Rappelle-toi le bien-être en entrant la première fois dans cet appartement, pour visiter. Il nous a caressés. C'était celui-ci, aucun autre. Un grand chez nous aux parquets de chêne, un hall central aveugle, où donnaient toutes les pièces, des cheminées et des plafonds hauts. On a consenti à nous louer parce qu'on nous a pris pour des religieux. Demi-vérité, demi-mensonge. Dix-sept ans de notre histoire dans ces murs.

Il ressemblait à un grenier de luxe. Papiers ternis, peintures passées, splendeur des âtres et des corniches, lattes lustrées par un siècle de pas. Et, en bas, après la porte cochère, les vitraux de lys d'eau et d'iris sauvages, flou caléidoscope dans le soleil du soir. Longtemps, nous n'avons rien changé. Superstition. Changer, c'était risquer de finir. Je t'avais prévenu avant que tu ne prennes ta décision: t'aimerais-je encore l'année suivante? Des deux, c'est toi qui as fait le plus grand pas. Tu m'a suivi. Toi, tu étais sûr que tu m'aimais.

Nous créions du futur à l'envers, coucous de l'ancien nid des autres. Une espionne au service de l'Allemagne avait vécu là pendant la deuxième guerre mondiale. J'ai retrouvé des balles intactes sur une poutre du grenier. Nos voisins, effarés de notre jeunesse. Elle, restera notre amie après la mort de son mari, ténor lyrique à la retraite. Un jour, combien d'années après?, nous avons osé rafraîchir. Notre amour ne s'en est pas refroidi.

Trouvé dans un des placards doubles une petite statuette en plomb: une vierge grossièrement façonnée. Nous l'avons baptisée la "tutélaire", figure du foyer. Elle est ici, aujourd'hui, dans la cuisine. Elle veille toujours, de son laraire. Lorsque je mange seul, je n'ai qu'à lever les yeux: je la vois, minuscule, tout au sommet du meuble.

Nous l'avons voulu ouvert aussi, ce lieu. Mais à nous, avant tout à nous. Combien, pour ceux qui passaient, de nuits prêtées, de retraites protégées, par eux de confidences déposées ? Nous accueillions l'unique, pas le nombre. On prête l'oreille, on ne la partage pas.

Souvent on nous disait que chez nous ressemblait à une maison à la campagne. Je souriais des yeux. Tu étais fier. La grande cuisine où tout se passait, allongée de l'ancienne alcôve de la bonne, les plantes, les fleurs, déjà et toujours, le bois des meubles, odorant quand la cire était passée, le ciel, juste au-dessus de nous, sans barrière.

Le chien aussi. Quinze ans avec lui. Croisé à Civitavecchia, sur l'autoroute, une nuit en rentrant de Sicile. Ciccio. Ça veut dire "couillon", gentiment, en italien. Sur ses papiers "nero focato": noir couleur de feu. Tu n'en avais jamais eu, tu n'en voulais pas. Je te l'ai fait aimer.

Il a fallu un jour apprendre à être égaux. Je ne voulais plus d'un père, je n'en avais plus besoin. Je le croyais. Tu as quitté le rôle à regret. Notre histoire a vascillé. J'étais adulte. Une autre terre à explorer. Je ne t'en ai parfois pas facilité l'accès. Tu t'es tourné vers plus jeune que moi. Je t'ai trompé aussi. Nous aimions chacun ailleurs. Nous n'avons jamais été aussi prêts de l'adieu.

Mon Pierre, pendant que je t'écris défilent dans ma tête des images, des visages, des mots de ces années-là. Maria fit son entrée. Elle aussi est toujours là. Une soirée romaine, où j'avais fait d'un drap une toge et mis sur mes cheveux bouclés une guirlande de fleurs. J'ai aimé mon visage, ce soir-là. Ma soeur cherchant refuge contre la violence de son amant. Le flipper dans la cuisine et les parties à n'en plus finir. Roland cédant à ses démons et volant l'alcool caché dans ma chambre la nuit. On le retrouva un jour mort, tombé, sans doute ivre, dans une rivière de Bourgogne. André, aujourd'hui perdu dans l'immensité du Québec, dont nous testions les nouvelles recettes. Amédé et ses éclats de rire. Jean-Luc et sa fragilité. Il faudra en parler, de Jean-Luc, mon Pierre.

Est-ce tout ceci qui a fait que le fil ne s'est pas rompu? Est-ce notre amour des mots, de la musique, de l'échange? Nos amis ont-ils consolidé le mur quand il menaçait ruine? Tu as eu l'intelligence de la patience avec moi. Je ne sais que maintenant de quelles fibres on la tisse. Pardonne-moi d'avoir toujours été plus jeune que toi. Mais tu l'aimais tant, ma jeunesse.

jeudi 14 août 2008

Volubilis et ipomée.

Les mots.

L'un me plaît, l'autre pas. Lourdeurs et grâce. Rondeur bête de la syllabe en bouche, élan pour la sifflante des caresses enlaçantes . Pesanteur sèche du livre de science, chaleur vivante de la pierre marocaine.

Mentionner aussi leur cousin roturier: le liseron.

C'est au pied de cet arbre que nous avons terminé notre promenade, hier soir. De la rue Mercière à Croix-Paquet, la bouche et les yeux, parfum subtile aussi de quelques corps nus, reflet de verre dépoli, et les quais du Rhône en descendant, pour les mots. Nous apprenons à nous connaître. Merci à toi.

Lettres à Pierre: troisième lettre.

Comme il est difficile de t'écrire, mon Pierre.

Les mots blessent comme un outil mal tenu dans la main. La phrase se tord si le clou est trop mince, le marteau trop lourd. Je suis un apprenti maladroit. Comment choisir la bonne pointe? Surtout ne pas abîmer le bois, ne pas rayer ses veines. Associer le tenon et la mortaise sans gauchir la queue d'aronde.

Tu restais en exil en Bourgogne. J'intégrais ta communauté lyonnaise. C'était en 72. Prêtres et séminaristes en rupture. Travailler. Fonder un nouvel ordre. Dieu toujours là mais parmi eux. Descendu de sa mandorle. Je fuyais la prière de midi, debout autour de la table. Je n'étais pas prêt. Je surveillais la cuisson des pâtes.

Bonheur de ces années. Combien étions-nous, à demeure? Six, huit? L'appartement toujours plein. Maurice, le "chef", en Bon Samaritain. Des amis d'un soir, ramassés au bord de l'autoroute. Ceux qui partaient sans rien payer. Un magicien, qui disparut en nous laissant colombes et lapin. Le petit protégé de la concierge. Les alcooliques, un instant reposés entre roulis et tangage. La moitié de Lyon avait la clé. Années de partage, de rêves, de fraternité. L'air du dehors y portait.

Et puis toi, de retour. Le vendredi soir. Ce vieux canapé dont les ressorts nous labouraient le dos. Nous tombions dans la pente, l'un sur l'autre. Il fallait se cacher pour dormir ensemble. Tu n'étais pas prêt. Glissement furtif sur le parquet qui grince, dans le noir. Je réinventais le mensonge. Il fallait que je t'apprenne le dire. En amour, j'étais plus vieux que toi. Juste avant le matin, je regagnais mon lit.

Nous partagions notre souffle, respirant l'air de l'autre jusqu'à l'étourdissement. Je te donne, tu me donnes. A toi, à moi. Un baiser de scieurs de long. J'étais ton petit soldat. Tu riais de mes élans. Un cabri qui essaie l'élasticité de ses pattes grêles. En amour, j'étais tout neuf avec toi.

Comme ils m'impressionnaient, tous ces hommes. Ils me firent grandir vite. J'appris à écouter, encore. Lui, mon corps parlait. Dans le lit avec toi. Dans la douleur au ventre de mon stress, déjà. Je n'étais plus seul. J'étais encore plus seul. Peur de ne pas être à leur hauteur. Honte de ce que je croyais mes manques. Tu ne me demandais que d'être moi. Moi ne me plaisait pas. Je voulais être toi, comme toi, comme eux.

Et puis deux femmes, arrivées après moi. Les premières. Mes refuges. Encore aujourd'hui. Trois laïcs, elles et moi. Nous les fîmes grandir vite, ceux qui titubaient à la porte du cléricat. Des rires, des jeux, des confidences, du désordre. Une vie réinventée. Tu les aimais aussi. Elles devinrent nos alliées. Yvon se mêlait à la danse.

Pas de nostalgie aujourd'hui. Chacun s'est éloigné. D'autres chemins, d'autres rencontres. Je suis seul dans notre appartement. Serais-je encore capable de la même utopie? Je suis riche de ça. Je connais mes marques.

Une journée avec Kikou.

Les lendemains de chimio, elle a une piqûre de cortisone qui la dope. Aujourd'hui, elle allait bien. Après le repas, tour du jardin puis conversation: elle s'installe sur sa méridienne, les pieds engagés sous une couverture et s'endort. Dans le fauteuil, je plonge aussi. Mishima attendra.

Un instant sacré: notre partie de dames chinoises. Trois couleurs chacun. Rituel entre nous. Je lui propose ensuite une courte promenade. Elle accepte, tenant mon bras dans les vignes. Beauté du panorama sur la vallée du Rhône, gâchée en partie par le béton de la centrale nucléaire. De l'autre côté, le Pilat, perdu dans les nuées sombres aujourd'hui. J'ai pensé en arrivant ici qu'il n'y en aurait sans doute plus beaucoup d'autres, de ces promenades. Je n'ai pas pensé à ça pendant que nous marchions.

Le tour du hameau, avec elle à mon bras. Elle n'est pas fatiguée. Heureuse que nous avancions, que nous parlions. Nous remarquons les mêmes choses, détails laids ou beaux des aménagements. Son voisin le plus fruste est celui qui respecte le goût. Il n'a pas besoin de paraître.

Sylvain, son fils, celui qui a joué les quatre-cents coups, qui a disparu, reparu, attrapé le sida, est présent souvent maintenant. Présence discrète et serviable. Il m'a beaucoup touché par sa façon d'être là en se faisant oublier. Lui aussi, il rembourse.

Elle a planté l'hortensia que je lui ai donné à ma dernière visite. Il est déjà couvert de petites feuilles vertes et drues. Elle me dit que je suis son petit frère. Je m'en tire par une pirouette qui la fait rire. Je n'oublierai pas ces mots ni l'endroit où elle me les a dits.

mercredi 13 août 2008

Lettres à Pierre: deuxième lettre.

La première lettre, la lettre A, oui Amour. La deuxième s'écrit B. Bonjour, le bon jour, la rencontre. Je ne t'avais pas vu, toi non plus. Jamais nous n'aurions dû nous connaître. Il était beau, très beau, il s'appelait Karim. Je sais encore son prénom, de celui à qui tu souriais ce soir-là. Moi, je ne souriais pas. Je ne souriais jamais dans ces clubs de nuit. Je ne sais toujours pas sourire. Rire oui, mais pas sourire. Tu n'as pas pu m'apprendre. Seuls mes yeux, disais-tu souvent. Toi, le pli de tes lèvres, chaud et pudique, conquérant.

Quelle alchimie nous a assemblés? Dire les mots justes surtout. Ne rien avancer lorsque je ne les trouve pas.

J'avais presque vingt ans. Toi, tu m'en dis trente, un de plus ensuite pour rétablir le vrai. Les mots nous ont unis, plus que le désir. Tu parlais, je me taisais. Et tu as entendu les mots de mon silence. Déjà. Au fil des années, il ne fut plus utile de les employer, les sonores, ou alors le début de la phrase, une simple évocation de la pensée complète. Le reste silencieux mais compris de l'autre, du deuxième soi. Nos amis nous le reprochaient. Nous ne pouvions faire autrement que nos ondes se croisent et se reconnaissent.

Le lendemain, tu es reparti. Un de tes frères venait de s'ouvrir les veines. C'est toi qu'on appelait. Toi le plus fragile, le fort. Tu avais été prêtre, tu raccommodais tout, les âmes et les poignets. Tu as toujours été prêtre, même loin du tabernacle. Je n'ai pas eu peur de ton ancien état, un futur possible à moi, dont la mort de ma soeur Christine m'avait éloigné, de l'autel comme de Dieu.

Les mots dont nous nous abreuvions dans ta chambre, lorsque je t'eus rejoint, en Bourgogne, entre deux baisers. Ta peau rougie par ma barbe trop rude. Je n'avais pas le temps du rasoir. Parler et faire l'amour. Inlassablement. Toute cette semaine-là. Les mots pour dire l'angoisse de ne pas te voir arriver le premier soir, à la gare. Tu avais été retenu, tu étais en retard. Tu as toujours été en retard. Petit accroc de notre histoire, comme un point sur le pare-brise, qui jamais ne le fit voler en éclats.

Les mots pour me dire ton passé, dont tu venais à peine de soulever le couvercle. Les mots, les tiens et ceux des autres. Kierkiegard. le Journal d'un Séducteur. Comme tu m'ébahis avec ce titre, même si j'y devinais la tristesse! Eluard aussi. Et la musique. Tu me dédiais Shumann. Toi, tu gardais Bach. Je te le pris, bien vite. J'entrais dans ton jardin. Nous avions assez de place pour tous les deux. Les cantates. "Mets de l'ordre dans ta maison". Le cor de la première. Nous pouvions construire. Le flot de nos mots, des notes nous aiderait.

Les mots ont été le ciment, le silence les assemblait. Première rencontre avec Cluny, les brumes humides de la campagne bourguignonne. Je t'attendais toute la journée, enfermé dans ta chambre, comme un chien je respirais ton univers d'exilé, je le marquais de mon odeur. Tout m'intéressait dans ce qui t'intéressait. Je me glissais dans ta peau, dans ta vie.

Retour à Lyon. J'étais heureux. Trente-trois ans. La maladie a tenté de refermer le livre, de tarir les mots. Elle y est parvenue sur ta bouche. Je parlerai pour deux et partagerai mes silences.

mardi 12 août 2008

Momentini.

- Les livres sont d'un poids! Ce matin, transfert d'une partie des bibliothèques dans ma chambre. Maria était avec moi. Elle ne sait pas lire, mais, à la voir les toucher, on sent qu'elle les aime, objets sacrés pour elle et moi.

- Pendant le transfert, j'ai, à un moment, regardé machinalement par la fenêtre. Sur le trottoir d'en face, cet homme assez corpulent, avec sa chemise à gros carreaux, son pas lourd et dansant à la fois, les deux mains occupées par les courses ménagères, c'était mon père. Je me suis figé un instant, sidéré par la ressemblance.

- Tous ces beaux visages de jeunes pères, cet après midi, alors que j'achetais dans la grande surface du terreau pour planter une glycine! Ce sont eux qui me plaisent, qui m'affolent parfois, plus que les homos déclarés. Il faut que je me méfie de moi-même.

- Demain, je dîne avec Fabrice. Après-demain, journée avec Kikou, dans sa maison de campagne. Il faut aussi que je téléphone à Raphaël. J'aime avoir des plaisirs à venir.

Lettres à Pierre: première lettre.

Voilà, c'est ce soir. Je t'écris. Je te parle. Rien de triste dans mes mots. Depuis longtemps, je le voulais. Depuis plus d'une année, j'occupe ta chambre. J'en avais arraché la vieille moquette pour redécouvrir le carrelage de l'ancienne cuisine qu'elle ne fut jamais. Samedi, nous l'avons caché sous du parquet. Tes pieds n'ont plus rien foulé de ce que je foule aujourd'hui. Je dors dans ton grand lit, dans tes draps. Je te mets dehors peu à peu.

Dehors, tu n'y es pas, tu ne peux y être. Il faudrait te sortir de moi, t'arracher comme une adhérence impossible à séparer de ma peau, couper le doigt pour ôter l'alliance trop étroite à la jointure. Tes livres se mélangent aux miens. Le salon embaume des fleurs de lavande coupée dimanche sur ta tombe. Ton orchidée a donné quatre belles fleurs qui se flétrissent de ce matin, mais elle m'en offrira d'autres. Tout me ramène à toi.

Je n'ai plus peur des rêves que je n'ai faits qu'à l'état de veille. Visions de ton corps martyrisé, de ta décrépitude, de ton départ lent, si lent, que j'aurais voulu abrégé. Il m'est passé par l'esprit de t'aider à partir, de serrer un coussin sur ta bouche pour te priver d'air. Je ne l'ai pas fait. Tu avais un petit flacon d'eau de Lourdes dans le tiroir de ta table de nuit. Qui l'avait mis? Alors que tu étais inconscient, je t'en posais une goutte sur le bord des lèvres en me maudissant de le faire. J'aurais osé bien pire encore pour te sauver.

Ces visions ne me harcellent plus, pas plus que la pensée de ta décomposition sous la terre de cette lavande, à quelques centimètres des rondes d'abeilles et des bourdons ivres de soleil. Elles sont à leur place, pensées rangées, désamorcées. Je sais que d'elles n'ont plus, je ne me déferai pas. Des rêves, je n'en ai pas eus, et ceux qui viennent dans les nuits présentes sont doux, légers comme un sourire entr'aperçu dans la rue, que l'on retient sans retrouver le visage qui l'adressait. Une fois, tu étais là, je ne te voyais pas mais je savais que tu étais là. Une seule fois. Je n'ai pas eu peur.

Il faut que je continue mon inventaire intime. Ce besoin de tout classer, comme je l'ai fait pour tes papiers, pour tes livres, pour tes objets. De plus en plus nombreux ce et ceux que tu n'as pas connus, qui sont venus prendre la place des nombreux partis de ma vie d'alors. Je voudrais que tu vois tout ça, d'où tu es. Je ne sais pas où tu es. Sur mon bureau, ta photographie m'assure que oui, tu es, mais elle ne me dit pas où. Dans ton paradis de croyant ou dans ma tête, dans mes veines jusqu'à ce que moi aussi je ne sois plus qu'un sourire sur un meuble?

Classer nos souvenirs, en forger de nouveaux avec mes histoires. Sur ta photo, ton sourire et ton regard me font croire à l'existence de l'âme. C'est ce qu'il me reste: en te regardant, je les ressens tout aussi intensément alors que je ne parviens plus à recréer le grain de ta peau, ni le lissé de ta main là où le caramel l'avait brûlée. Classer pour moi, pour toi, pour ta place que je veux lumineuse, une bougie fragile mais tenace sur le chemin qu'il me reste à parcourir.

Pas de nostalgie ni de mélancolie. Nous avons mieux à faire. Lorsque cela nous guettait, rappelle-toi: vite, une pirouette et un éclat de rire. Jusqu'au bout, tant que tu as pu parler, du sel sur les mots, le même esprit qui pétille dans tes yeux. Le sourire est plus énigmatique, s'excusant à la fois de te montrer malade et aiguisant déjà la prochaine répartie.

Tu as déposé ton angoisse, laisse-moi faire de même. Tu l'as enfouie sous terre, dans un petit rectangle coincé entre deux autres semblables. Je veux voir disparaître la mienne au soleil et me mettre à croire à autre chose qu'à mon ombre. J'y suis presque parvenu déjà.

Je veux te, nous raconter à moi, comme une belle histoire le soir au coucher de l'enfant. Elle fut belle, la nôtre, avec ses acides aussi et ses noirceurs d'abîmes où parfois nous avons failli sombrer. Te raconter et vivre autre chose, en même temps, avec les vivants. Te mêler à la vie, et la vivre. Je t'embrasse, si tu savais. Et je veux que tu saches.

lundi 11 août 2008

Leçons de sagesse.

Nouveau parquet oblige, il a fallu déménager tous les meubles de la chambre et, bien sûr, un certain nombre de livres qui s'y trouvaient déjà.

Bonne occasion pour les dépoussiérer et les feuilleter quelques minutes. Derrière la porte, il y en avait une dizaine appartenant à Pierre. L'un d'eux a tout de suite attiré mon attention par son titre: Paroles de l'Egypte ancienne (François-Xavier Héry, Albin Michel, Carnets de Sagesse). En fait un recueil assez mince de quelques sentences que les Egyptiens appelaient "Médou-Méter", c'est à dire "Paroles de Dieu", traduites en grec par le terme "Hiéroglyphes".

Chaque parole est présentée en parallèle avec une photo d'un détail des fresques aux murs des tombeaux. Voici celles de ces sentences qui m'ont particulièrement accroché:

Ne passe la nuit à te soucier du lendemain
Quand le jour se lèvera
Que sera demain?

(Amenope)

Fais du jour une Fête...
Oublie tout Mal, songe au Bonheur
jusqu'à ce que vienne le jour
où tu aborderas le pays qui aime le Silence

(Chant du harpiste dans la tombe de NeferHotep, Louxor, XIV° siècle avant J.-C.)


La MORT est aujourd'hui devant moi,
Comme la guérison d'une maladie,
Comme une promenade après une souffrance.

La MORT est aujourd'hui devant moi,
Comme le parfum de la myrrhe,
Comme un repos, sous une voile,
par un jour de grand vent.

La MORT est aujourd'hui devant moi,
Comme le parfum des fleurs de lotus,
Comme une halte aux rives de l'ivresse.

La MORT est aujourd'hui devant moi,
Comme un chemin après la pluie,
Comme un retour à la maison
après une guerre lointaine.

La MORT est aujourd'hui devant moi,
Comme une éclaircie dans un ciel de nuages,
Comme le désir d'une chose inconnue.

La MORT est aujourd'hui devant moi,
Comme l'envie que l'on a de revoir sa maison,
Après de longues années passées en captivité.

(Extrait du Dialogue d'un homme fatigué avec son âme, vers 1300 avant J.-C.)

J'espère que le jour où la mort sera devant moi, j'aurai la même sérénité que celle affleurant de cette belle leçon de sagesse d'un lointain passé.

Question.

Quelqu'un pourrait-il m'expliquer pourquoi cette avalanche, depuis hier, de visites sur mon blog avec pour mots-clés de la recherche: "jeux de l'amour autrefois"?

J'ai vérifié: je suis à la première place de la première page de réponses, avec un article donnant un extrait de Titus et Bérénice de Racine.

Un concours? Une plaisanterie? Un programme d'examen (mi-août)? Je ne comprends pas. J'espère seulement que ceux qui cherchent trouvent une réponse satisfaisante.

Je tiens tout de même à préciser que, pour moi, tout ceci reste une question d'actualité. Conjuguez donc au présent.

Le Contraire de un.

La quatrième de couverture de l'édition Folio de cet ouvrage d'Erri de Luca parle de recueil de nouvelles. Je ne suis pas d'accord: ces textes brefs ne sont pas des nouvelles, plutôt des éclats de vie ou des pièces d'un puzzle réunies dans un coin à cause de leur quasi similitude, toutes pouvant convenir à un endroit précis du dessin pour compléter la fresque.

Ils racontent des assemblages, des rencontres, amoureuses ou politiques, contestataires de la fin des années soixante ou sportives dans l'escalade de parois et de sommets. Au milieu se retrouve le père, peintre à ses heures et soudain les yeux secs, ayant perdu la vue, s'imposent la ville et sa baie, le Pausilippe et plus loin la silhouette du volcan, le nord ou la Sicile, un résumé de vie d'un bout à l'autre de la péninsule.

Solitude et alliance, errance et solidarité au gré des rencontres et des évènements. Pas d'intrigues, pas de début et de fin, juste un moment vécu, dans l'effort, la douleur ou le rêve d'un amour pérenne. La construction d'un homme, comme l'assemblage du puzzle.

C'était en août, il y a bien des années, tu étais une épouse, une mère d'enfants petits. Ce soir-là une occasion de chanter, une tablée de personnes en vacances réunies pour une fête et puis deux voitures partent et un petit groupe s'en va continuer la musique sur un instruments à cordes dans une cabane à l'orée du bois. Tu vois, il est en sapin, nous le rapportons chez lui, dis-je de la guitare. Et avant d'arriver à la pièce des troncs, nous serrés l'un contre l'autre dans la voiture, toi tu as cherché ma main sous une couverture et tu l'as gardée. J'ai plissé les yeux pour étrangler le temps. Avec les yeux on y arrive. Quelqu'un se tourne vers nous et dit que le musicien s'est endormi.
J'ai aimé et connu les corps échauffés et pris dans l'enlacement, mais ton geste est un petit drapeau planté sur un sommet en plein vent, là où on ne peut monter vers une plus grande intimité, où celle qu'on a atteinte est inhabitable. De à, il faut descendre. Ça, je sais le dire maintenant. Alors, ta main a été la conjonction "et", la particule qui est entre deux noms et qui les accouple mieux que les étreintes et les baisers. Ta petite main serrée dans la mienne inutilement large, serrée à double tour, nous enfermait tous les deux dedans, tous les autres dehors.
A l'arrivée, je ne voulais pas la quitter, pas moi le premier, tu devais le faire toi? Tu l'as retirée tiède de caresse, tu l'as remise à sa place, en haut du poignet, du corps séparé. (...)
J'en ai mis du temps à me répéter que c'était tout, que ce peu-là portait la pléniitude de l'entier. Je ne comprends pas à temps, j'ai besoin d'aller et de repasser sur l'évidence pour l'admettre et l'oublier.

(Trad. de Danièle Valin.)

dimanche 10 août 2008

Enchaîné!

Lancelot, de Boat on the ocean, m'a gentiment et coquinement épinglé sur une chaîne érotique avec quelques autres blogueurs.
Parce qu'il écrit bien, parce que j'aime sa sensibilité et son univers, j'ai accepté volontiers de lui répondre. Je ne sais pas s'il me connaîtra davantage après, comme il en manifeste le désir, mais j'ai essayé de ne pas trop tricher. Bon d'accord, il reste encore quelques masques. Va-t-il faire appel à Viviane, la gentille fée, pour les faire tomber?

1°) Si j'étais un sous-vêtement:

Alfred de Musset: "Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée." Même impératif pour moi, en ce qui concerne les vêtements: nu ou habillé. Je n'aime pas l'entre-deux. Alors, le sous-vêtement que je préfère, c'est ma peau, et encore plus celle de l'autre qui s'offre à la caresse.

2°) Si j'étais un sextoy:

Une plume, pour me titiller, pour me caresser, pour me chatouiller, pour m'agacer, pour me faire grimper aux rideaux et puis, à la fin, après, pour me raconter.

3°) Si j'étais un phantasme:

Pourquoi un seul?
Un que j'ai vécu: me promener nu, sous l'orage, au bord d'un lac déchaîné.
Un que j'ai rêvé: quelque chose entre l'alcôve du cinq à sept et les plaisirs du palais de Sardanapale (Sardanapale, ce serait moi, bien sûr!).
Ou bien ça: Je monte l'escalier de l'immeuble d'en face. J'ai aperçu l'homme à sa fenêtre. Il était à moitié dévêtu et semblait m'inviter à le rejoindre. Mon coeur bat et ce n'est pas seulement de gravir aussi vite les marches qui conduisent à son appartement. Sur le palier, je découvre la porte légèrement entrouverte. Pas un bruit à l'intérieur, une fraîche pénombre et, tout au bout du couloir, un halo de lumière. Je m'approche, le parquet grince. J'aperçois le bas d'un lit et, sur le drap blanc strié du soleil que filtre la jalousie baissée, deux pieds nus et deux jambes, belles, fines et musclées à la fois, l'une à plat, sagement, l'autre repliée comme l'index qui invite à la rencontre. Je sais qu'en cet homme je trouverai, dans le silence, la force du mâle, l'étreinte puissante et la tendresse virile qui n'a pas honte de ce qu'elle est. Il est étendu, nu, gonflé de désir, les yeux fermés, les lèvres entrouvertes, le visage tendu vers le plaisir futur. Je me déshabille maladroitement, me prenant les mains dans les lacets, accrochant un bouton, trébuchant sur le slip. Ma maladresse accentue mon désir. Je me jette sur lui et... Mais pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça, moi? Allez, rideau! Faites appel à vos propres phantasmes pour terminer l'histoire comme il vous plaira.
Moi, je sais qu'en redescendant l'escalier, mon coeur battra encore plus fort.

4°) Si je devais faire l'amour avec un animal:

Non, je ne suis pas porté sur la zoophilie, ou alors avec un bon nounours tout câlin.

5°) Si je devais te dire quelque chose à l'oreille pendant qu'on fait l'amour:

" Si tu enlevais le slip, ce serait tout de même plus pratique!". Non, je plaisante. J'aimerais que tu me dises l'intensité de ton désir et la progression de ton plaisir par les mille variantes de ton souffle.

6°) Si j'étais Clara Morgane mais avec mon cerveau actuel:

Je me ferai "parrainer" par quelqu'un d'autre que Fred Coppula. (Moi aussi, je suis allé me renseigner sur Google.)

7°) Si j'étais une zone érogène:

La bouche, bien sûr, sans aucune hésitation, pour le baiser partagé.

8°) Si j'étais un détail absolument irrésistible:

L'odeur de J. (Non, vous ne saurez pas de qui il s'agit), le creux des salières près de l'omoplate, une cheville parfois parce que si fragile.

9°) Si j'avais une morale sexuelle:

Pourquoi "si j'avais"? J'en ai une, ou une a-morale, c'est selon: Fais ce qu'il te plaît, aime et sois aimé, cultive le plaisir sans faire de mal à l'autre. Mais est-ce vraiment "sexuel", ce que je raconte?

10°) Si je me réveillais demain sans pénis ni vagin:

Je préfère mourir en apnée.

Voilà. C'est fait! Et plus facilement que je ne le croyais. Finalement, en chacun de nous sommeille l'exhibitionniste qui ne demande qu'à se réveiller. La tradition est, je crois, de repasser le bébé à quelqu'un d'autre, sinon ça ne s'appellerait pas une chaîne.

J'en vois quelques-uns, dont il me plairait de connaître les réponses:
-1. Olivier Autissier, parce que je pense qu'elles ne manqueront pas de saveur. Et puis ce sera mon petit cadeau de retour de vacances.
-2. Tef, mon cher collègue de travail et ami blogueur, parce qu'il nous arrive de parler d'autre chose que de culture antique, mais rarement d'aborder le sujet dont il est question ici. Alors, curieux comme je suis!
-3. Mon cher Fabrice, à Lyon, s'il en a le loisir.
-4. Mon non moins cher Petrus, mais lui aussi il faudra attendre son retour de vacances.
-5. Et pourquoi pas Gonzo, lui qui est si secret.
Allez, lancez-vous. Finalement, ce n'est pas si désagréable. Merci, Lancelot. Et bisous aussi.

Vieilles bouteilles.

Depuis cet été, j'ai repris un peu l'usage de l'alcool. Un peu, un verre de vin le soir avec le fromage pour le plaisir des papilles et du nez.

De vieilles bouteilles en font les frais, bouteilles que nous avions entreposées dans l'appartement après le cambriolage des caves et qui sont restées là des années, à regarder la joie s'éteindre et la vie s'en aller. Certaines ont presque vingt ans d'âge. Pour les grands crus, je les partage avec des amis lors de nos rares repas ensemble. Mais certaines cuvées me semblent trop douteuses pour pouvoir être exportées. Ainsi de quelques bouteilles de rosé.

La première ouverte fut une divine surprise. Je pensais qu'elle serait l'exception. La deuxième a confirmé le plaisir d'être bue: un simple Listel-Gris pourtant, "Vin de Pays des Sables du Golfe du Lion", dont le très léger "perlant" annoncé sur l'étiquette a totalement disparu, dont la robe s'est assombrie et a perdu sa transparence mais qui, bu froid, vous a des nuances de muscat qui me ravissent.

Aucun millésime sur la bouteille, bien sûr, mais quelle noblesse sur le palais! Tout à l'heure, j'en ai bu une gorgée après une tranche de pastèque sortie du réfrigérateur. L'association peut paraître osée. C'est divin. Que les mots puissent traduire tous les sens, non par analogie mais en vérité, voilà ce que je souhaiterais pour vous mettre à la bouche ce frisson de plaisir. Il vous faudra, hélas, me croire sur parole.

Les vivants et les morts.

Les cimetières sont des lieux pleins de noms d'anonymes. Ce qui fait une partie de leur charme.

On peut errer dans les allées et s'arrêter devant telle ou telle tombe parce qu'elle est trop laide ou au contraire sobre et émouvante, parce que la végétation d'un rosier abâtardi a envahi le marbre jusqu'à le briser, parce que le nom des familles enterrées rappelle un lointain souvenir, fait sourire (Comment peut-on s'appeler ainsi?) ou surprend par son exotisme. Un charme certain des cimetières avec leurs allées de vieux arbres, ifs ou platanes, à l'ombre desquels les chats du territoire font la sieste, un oeil toujours ouvert sur le passant qui passe, potentiel danger ou main qui nourrit.

Mais, hormis ces présences félidées et quelques silhouettes de vieillards penchées par l'aimant de la terre et vite disparues derrière les croix de granit, ce sont des lieux de solitudes où rarement conversation accroche le silence.

La tombe de Pierre est dans un alignement en contrebas de l'entrée principale. Cette allée, plus récente apparemment, n'est ombragée d'aucun arbre. Aussi l'ai-je repérée très vite en arrivant ce matin. Une femme se tenait au pied de la tombe voisine et semblait se recueillir.

Je savais que cela arriverait un jour, je le souhaitais même: mettre un visage, un regard, un sourire ou un mutisme sur un proche des compagnons de Pierre, avoir un modeste aperçu de la famille dont un des membres est allongé près de lui. Une femme fragile, silhouette gracile d'adolescente pour ce vieux corps au teint étonnement mat, à la chevelure brune, au visage fatigué malgré le hâle.

Pour ne pas l'effrayer, je lui dis bonjour immédiatement et lui annonçai que je venais tailler les fleurs de la lavande dont les tiges, et je m'en excusais, débordaient largement sur chacune des tombes latérales. Elle me répondit avec une voix chaude, elle aussi un peu fatiguée mais qui n'excluait pas la possibilité de poursuivre l'échange.

Nous avons ainsi bavardé une vingtaine de minutes et quelques confidences sont venues, de part et d'autre, bien vite. Ses origines italiennes, tout près de Cassino, au sud de Rome, sur la route de Naples, sa maison de campagne près d'Eymoutiers dans la Haute-Vienne, la maladie de Parkinson de sa mère enterrée là sous la dalle rose, mon amour du jardinage, mes amis de la Creuse, Pierre (un peu, un tout petit peu), la lavande...

J'ai rempli un sac des fleurs odorantes en les soustrayant au butinage des abeilles et des guêpes puis arraché quelques mauvaise herbes. Pendant que, volontairement, j'abandonnais cette femme pour jeter les déchets à la benne, je la vis se pencher à nouveau sur la tombe et lui envoyer une dernière prière qu'elle termina par le signe de la croix. J'étais heureux de ne pas l'avoir gênée de ma présence pendant cet ultime instant de recueillement.

Ensuite elle est partie et j'ai, à mon tour, répété ce geste simple et intime. Il faisait beau. J'ai eu l'impression à cet instant de faire partie d'une grande famille, non pas en religion mais en humanité. Je ne sais pas si un oiseau chantait au-dessus de moi.

samedi 9 août 2008

Lyon que j'aime.

Parking des Halles.


Cathédrale Saint-Jean.


Coucher de soleil derrière Fourvière.


Ancienne Manufacture des Tabacs.


Fort Lamothe.

Au plancher.

Pas une minute à moi aujourd'hui pour venir ici écrire ou lire.

Mon frère est arrivé à neuf heures ce matin et nous avons installé, lui surtout, un parquet dans l'ancienne chambre de Pierre que j'occupe désormais. Le sol était recouvert d'une moquette ayant connu de meilleurs jours qui, lorsque je l'ai ôtée, a laissé apparaître un carrelage guère plus attrayant.

Jusqu'à vingt heures ce soir, il a fallu mesurer, scier, râper, ajuster, doubler, réfléchir, se tromper, recommencer, etc, etc. Il faut dire que j'habite un appartement relativement ancien et que, bien sûr, aucun mur n'est droit, aucun angle n'est à l'équerre. Cela fait son charme, sauf les jours de grands travaux! Nous n'avons même pas eu le temps de parler tous les deux d'autres choses que de ces fichues lattes de bois.

Le résultat, même si les finitions restent à faire, console des fatigues et courbatures diverses. Je vais sans doute profiter de ce changement de sol pour changer aussi les meubles. Je verrais bien un mur entier occupé par des rayonnages de bibliothèque. Des livres comme compagnons de mes rêves, c'est une bonne idée, non?
Et puis je vais tester le grand lit. Ce sera la première infidélité au mien, plus petit, dans lequel j'ai toujours dormi.

En tout cas, pour ce soir, c'est suffisant. Après la douche, je suis encore plus ramolli. Je pense que Morphée ne va pas se faire attendre longtemps si je l'honore de si nombreux bâillements.

vendredi 8 août 2008

Terrasse à Rome.

Rapide roman de Pascal Quignard que j'ai lu trop vite sans doute, après les 700 pages de Gore Vidal. Caléidoscope de la vie et mort de Meaume, sculpteur, eau-fortier, de Bruges à Rome, ami de Claude Gellée dit Le Lorrain. Histoire d'amour défiguré. Roman triste, aussi sombre que la manière noire de la gravure. Je découvre un auteur. Je reviendrai chez lui.

En vieillissant il devient de plus en plus difficile de s'arracher à la splendeur du paysage qu'on traverse. La peau usée par le vent et par l'âge, distendue par la fatigue et les joies, les différents poils, larmes, gouttes, ongles et cheveux qui sont tombés par terre comme des feuilles ou des brindilles mortes, laissent passer l'âme qui s'égare de plus en plus à l'extérieur du volume de la peau. Le dernier envol n'est à la vérité qu'un éparpillement. Plus je vieillis, plus je me sens bien partout. Je ne réside plus beaucoup dans mon corps. Je crains de mourir quelque jour. Je sens ma peau beaucoup trop fine et plus poreuse. Je me dis à moi-même: Un jour le paysage me traversera.

Ou encore:
Fournir une raison dévaste l'amour.
Procurer un sens à ce qu'on aime, c'est mentir.
Car aucun être humain n'éprouve d'autre joie que la sensation d'être vivant lorsqu'elle devient intense.
Et il n'y a pas d'autre vie.

Rien

08/08/08: rien.

Raconter le bonheur.

Raconter le bonheur, c'est rembourser. Un peu.

Voilà ce que j'écrivais en commentaire à l'un des billets de Nicolas. Voilà ce sur quoi je vous demandais de vous exprimer par vos commentaires à vous.

Je vais avoir du mal à expliquer ce que je voulais dire.

D'abord, raconter le bonheur. Le dire, l'écrire surtout, ou le montrer en images. Je sais, les bons sentiments ne font pas forcément de bons livres. Ils ne font pas non plus que des navets. Je crois que beaucoup de gens aiment cette représentation "fictive" du bonheur des autres: on achète des revues people, on regarde les mariages princiers à la télévision, on lit des collections à l'eau de rose. Et l'on pleure, et l'on aime pleurer.

Curieusement, lorsque c'est un vrai bonheur qui s'étale devant nos yeux, la réaction n'est pas la même. Un peu nous émeut. Beaucoup nous agace, on jalouse ou l'on trouve cela mièvre. Des amoureux qui passent leur temps à s'embrasser devant vous, c'est vite exaspérant. On les trouve bêtes et l'on présage déjà la fin des beaux jours.

On a souvent honte, aujourd'hui, d'être heureux. Le noir se porte si bien! Mais le noir n'est deuil que chez nous. il n'est pas le contraire du bonheur. Dire que l'on est heureux expose au jugement de simple d'esprit, de demeuré gentil. Pourquoi? Est-on plus intelligent lorsque l'on souffre? Ou fait-on semblant souvent de souffrir pour être plus intéressant aux yeux des autres. La profondeur se creuserait avec les larmes?

Rembourser, oui, peut surprendre. J'ai toujours considéré que le bonheur n'était pas un état naturel. Il se crée, se consolide, à très long terme, ou nous tombe dessus comme l'éclair, en un instant pour disparaître presque aussi vite. Nous sommes à la merci du bonheur. Pour moi, le bonheur, c'est un plus, que l'on a ou pas mérité, ça n'a pas d'importance, mais une sorte de supplément gratuit pour lequel dire merci s'impose.

Je sais, cela peut choquer de vouloir dire merci pour quelque chose d'aussi personnel que le bonheur. Et puis dire merci à qui? Ça non plus, ça n'a pas d'importance. Merci à son dieu, si l'on est croyant, merci au soleil lorsqu'il nous réchauffe, au vent lorsqu'il nous caresse, à l'eau que l'on boit et qui nous lave, à la fleur qui nous embaume, au regard qui nous séduit, à la main qui nous guide, au rire qui nous transperce. Ou merci pour ce mot de merci. Pour moi, prier, c'est dire merci, sous n'importe quelle forme.

Ce bonheur qui nous étreint parfois ne nous appartient pas. Il est nôtre un instant et l'on doit le transmettre, pour qu'il ne se perde pas, comme dans une chaîne idiote, le dire pour le faire connaître, reconnaître des autres lorsqu'ils le verront chez eux. Et puis ne pas dire le bonheur est une souffrance aussi grande que de vivre le malheur en silence.

Alors, il faut prendre ses mots, les aligner, construire, comme un mauvais mur de pierres sèches ou assemblées d'un ciment, une phrase qui boîte, une phrase qui au mieux ne montrera que l'ombre, le reflet du bonheur vécu. Mais une phrase, un texte, comme un soupir, un râle, qui nous empêchera d'en mourir, qui inondera l'autre du trop-plein et le préparera à la sienne ondée. La phrase comme le mur tombera mais l'empreinte en restera dans l'air, comme un parfum longtemps après que l'autre qui le portait s'en est allé.

Un peu. Parce que les mots sont blessés. Parce que c'est au-delà d'eux, dans l'intervalle entre les lignes, dans les silences, le rythme du souffle, que se cache ce que l'on veut vraiment dire. Et parce qu'on ne peut tout rendre de ce bonheur qui nous façonne et nous grandit, qui, nourriture vitaminée, se transforme en quelque chose qui est nous, nous unique qui ne peut se donner. Se laisser voir seulement, dans quelque amour.

Renouer le fil.

En début de sieste, alors qu'à Pékin éclataient les premiers feux d'artifice, coup de téléphone d'un ami paumé.

Depuis plusieurs années, il est séparé de son compagnon avec qui il a passé près de vingt ans de sa vie. La séparation fut houleuse et il préféra quitter sa région d'origine pour gagner Paris.

Il a appris il y a quelque temps que son ancien ami était gravement malade et me téléphonait pour m'exprimer son désarroi: que faire? Il me demandait conseil. Devait-il rompre le silence et le recontacter, au risque d'être mal accueilli? Il ne pouvait se résoudre à ne rien faire et s'est mis à pleurer en m'expliquant son cas de conscience.

Il en a aussi parlé à la psy qui l'aide en ce moment. La réponse fut: "On ne parle pas à des morts." Traduction: téléphonez-lui pendant qu'il est encore temps. J'ai été très touché qu'il ait pensé à moi dans sa détresse. Après tout, nous ne nous sommes pas vus depuis bien longtemps et je suis en revanche en contact régulier avec son ancien ami.

Je lui ai dit que celui-ci, bien que sérieusement malade, n'était tout de même pas à l'article de la mort et que lui, avant de faire quoi que ce soit, devait prendre le temps de la réflexion, se demander en particulier pourquoi il désirait renouer ce fil rompu depuis si longtemps. Si la seule raison était la maladie et le risque de mort à plus ou moins brève échéance, ce n'était pas, selon moi, une raison valable.

Si, en revanche, cette maladie rendait plus actuel un désir ancien de passer outre les anciens conflits et de reprendre, sur un autre plan, une relation qui fut tout de même riche en son temps, cela me semblait plus clair, plus sain, car exempt de culpabilisation de sa part.

J'ai précisé aussi qu'il pouvait être mal reçu et qu'alors, il lui faudrait "avaler" cette déception sans en être trop meurtri, car elle se comprendrait, selon moi. Mais il me semble que l'un et l'autre ne sont pas gens à tirer un trait définitif sur ce qui fut une période importante de leur vie. Les premiers mots seraient sans doute réfrigérants mais la reprise de la relation n'est pas exclue définitivement.

Je ne sais d'ailleurs pas comment ils ont fait tous les deux pour rester sur leur position muette aussi longtemps. Moi, je ne peux pas m'imaginer perdre totalement et définitivement quelqu'un auquel je tiens ou à qui j'ai tenu, sauf par la mort de celui-ci, et encore. Affaire à suivre car, à moi aussi, elle tient à coeur.

jeudi 7 août 2008

Mathématique.

Deux ministres dans l'Isère, pour la mort d'un petit garçon.
+
Zéro ministre à Mexico pour la Conférence sur le sida.
+
Un président s'envolant pour Pékin (Chine): ____________________________________________________________
Ca fait? Ca fait? Ca fait.... HONTE.

Julien l'Apostat.

Le Julien de Gore Vidal, publié pour la première fois en 1962 et réédité récemment (Points poche 1901), m'a occupé une bonne partie de ces trois jours à la campagne. Vissé au fauteuil ou allongé dans mon lit, cette somme de plus de 700 pages m'a tenu intéressé sans faiblir jusqu'au bout.

Mémoires fictifs de Julien, l'empereur romain du IV° siècle de notre ère surnommé l'Apostat car il abandonna la religion chrétienne pour revenir aux dieux antiques, ces pages incluent un journal tout aussi fictif de cet Auguste et une correspondance entre son compagnon Priscus et le philosophe Libanios.

On nous raconte la jeunesse de ce prince, neveu de Constantin le Grand, premier empereur chrétien, son goût pour les études et particulièrement la philosophie, ses alarmes sous le règne de son cousin Constance, puis son ambition grandissante au contact des armées, lors d'une campagne en Gaule où il se fit aduler par nos ancêtres celtes, son accession au principat, sa volonté de restaurer les anciens cultes de l'Antiquité. Enfin sa campagne contre les Perses en Mésopotamie et sa mort, assez mystérieuse, au bout de deux années de règne seulement, lors d'une embuscade de ces mêmes Perses.

Outre le fait qu'un style clair en facilite la lecture, ce roman m'a plu par la somme de précisions historiques qu'il m'a apportées sur une époque de l'empire romain que je connais relativement peu. La période comprise entre Constantin, immédiatement avant, et Théodose, immédiatement après, est en effet, souvent sacrifiée dans les études classiques et il faut un effort personnel pour s'y intéresser.

Mais tout aussi intéressantes m'ont semblé les longues réflexions sur les excès d'un christianisme bientôt triomphant face aux religions plus anciennes, qu'elles soient d'Etat ou rendues obscures par les rites d'initiation aux mystères de certaines (Mithra, par exemple). Il est passionnant de voir ce monde, qui est, ou a été, largement le nôtre dans la sphère occidentale, émerger peu à peu et, déjà, développer les chancres qui le rongeront tout au long jusqu'à aujourd'hui.

Julien est présenté comme un homme qui se pose des questions, largement ouvert à l'oecuménisme ou plutôt à la diversité cultuelle, mais on sent poindre chez lui un aspect de folie qui, sans doute, l'a perdu aux yeux de ses ennemis. A noter que l'humour n'est pas absent de ces lignes, en particulier dans les échanges entre les deux vieillards que sont Libanios et Priscus.

En extrait, cette description des Gaulois par l'Auguste Julien. S'y reconnaître qui voudra.

Il n'est pas facile de comprendre les Gaulois. Leurs façons nous sont étranges, bien qu'ils soient depuis des années des citoyens romains. Je crois que c'est le plus beau peuple du monde. Les hommes et les femmes sont grands, avec la peau claire, souvent des yeux bleus et des cheveux blonds. Ils ne cessent de laver leurs vêtements et leur corps. On peut aller d'un bout à l'autre de la province sans apercevoir un homme ou une femme portant des vêtements sales ou déchirés. Auprès de chaque taudis, si pauvre soit-il, il y a du linge à sécher.
Mais malgré leur beauté, ils sont extraordinairement querelleurs. Les hommes aussi bien que les femmes parlent d'une voix étrangement forte, braillant les voyelles et faisant durement sonner les consonnes. (...). Ils adorent la bataille. Ils ont tout à la fois la force et l'ardeur. Et leurs femmes aiment se battre aussi. Il n'est absolument pas insolite d'entendre un Gaulois au coeur de la bataille appeler son épouse à l'aide. Quand elle fait, la force de son mari s'en trouve décuplée. J'ai vu de mes propres yeux des Gauloises attaquer l'ennemi, grinçant des dents, les tendons du cou gonflés, leurs grands bras blancs battant l'air comme les ailes d'un moulin à vent, pendant que leurs pieds frappent comme les traits d'une catapulte. Elles sont redoutables. (...). Les Gaulois (...) seraient les plus grands soldats du monde à deux raisons près: ils supportent mal la discipline militaire et ils boivent. Aux moments les moins importuns, le commandant de troupes gauloises risque de trouver ses soldats complètement ivres, sous prétexte que tel ou tel jour est saint et doit être célébré en buvant un peu de vin ou l'une de ces puissantes boissons qu'ils préparent à partir de grains et de légumes.

( Trad. de Jean Rosenthal.)

Les produits de la terre.

De retour à Lyon avec, dans mon panier d'osier, des haricots, des courgettes, des dahlias tricolores, des pots de confitures et de gelées, tous cadeaux d'Emile, et Le Destin de Youssef Chahine, trouvé en promo dans la grande surface voisine. Plus quelques échantillons de fromages, secs et blanc, achetés à la fruitière que je connais.

Deux livres lus, le troisième en route. Je saurai tout à l'heure les hectogrammes, voire kilo-, gagnés.

Peu de monde sur la route. On se gare comme on veut à Lyon en ce moment. Comme d'habitude, j'ai emporté trois fois trop de vêtements pour ces quelques jours. J'ai toujours l'impression que l'on se salit moins à la campagne, ou que la salissure y est plus propre.

Pas de trace d'une étymologie commune, dans mon Gaffiot, entre "humus", la terre, et "humanus", l'humain. Entre les deux se trouvent "humeo", être humide et "humo", mettre en terre. Je trouve belle cette spirale, de la glaise façonnée à la poussière envolée. Se rappeler aussi que "humilis", humble est de même origine que "humus": près du sol, peu élevé, mais pour moi près de la seule vérité.

mercredi 6 août 2008

Souffles.

Temps couvert et plus frais. Émile est à une sépulture. Encore une belle nuit. Je rêve beaucoup, sans plus savoir de quoi à l'état de veille. Récupérer le retard pris ces dernières années. Et ces rêves sont doux, sensation du moins qu'il m'en reste au réveil.

Des courbatures aujourd'hui et une ampoule à l'annulaire. Mes pauvres petits doigts d'intellectuel, martyrisés par le frottement des outils! Je suis heureux d'en avoir trop fait hier, encore une fois. Le temps de ce matin ne permettra pas grand chose dehors. S'il ne pleut pas, j'irai peut-être courir. J'ai envie de respirer la campagne au rythme des foulées.

J'aime aussi courir sous la pluie, sentir que je fais partie de la nature, comme l'herbe, comme l'arbre, comme la bourrasque. "Humanus", humain issu de la terre, de la poussière et amené à la retrouver un jour. Humus façonné par un principe divin et animé d'un souffle prêté pour quelques années. Terre modelée dans un même moule et chaque fois différente. Terre souple et adaptable mais terre fragile aussi, friable, dessiccative, éparpillable.

Pas de tristesse là-dessous. Le grain ira germer ailleurs, la poussière reconstituera la forme et le souffle libéré rejoindra la bourrasque pour entonner son chant de liberté. Et caresser parfois le corps moite d'un coureur égaré en lui murmurant le rythme de ses respirations.

mardi 5 août 2008

Sécateur et taille-haie.

Hier, j'étais au lit à 22h. Je suis en train de battre mes records. Envie de me retrouver étendu, avec mon livre, prêt au sommeil. Il est venu rapidement.

Ce matin, j'avais encore les doigts tachés des mûres cueillies et mangées hier. A la fenêtre, à l'ombre, je voyais le soleil en face et l'air était pur et frais. Quelque chose que l'on n'a pas à Lyon, pas avec cette transparence.

Une heure plus tard, j'étais dans le jardin, avec sécateur, gants (dont je ne me sers jamais), taille-haie et brouette. Toute le matinée au soleil, jusqu'après les douze coups de midi et le carillon de l'Angélus. Un petit pastis pour me récompenser, un bon repas et encore une énorme sieste dans ma chambre tenue au sombre et au frais. J'aime la quiétude que j'y éprouve. Elle est quasi monacale, et c'est pour cela qu'elle me plaît. Et puis, le calme, pas le calme de la mort, où plus rien ne filtre, non, un calme où l'on dirait que la nature se retient, un calme attentif.

Reprise des outils de jardinage cet après-midi. Alors que j'étais près de la haie qui sépare le jardin de la route, une dame en tablier de ménagère me regarde travailler et m'adresse la parole: elle aussi aime jardiner. Elle était l'aînée des enfants de sa famille. A la mort de sa mère, elle a quitté l'école et a élevé ses frères et soeurs, nombreux, même si la plus petite, son "bébé" a été rapidement adoptée par de braves gens. Le jardin les nourrissait, jamais ils n'achetaient de fruits ou de légumes. En quelques minutes, j'ai su toute son histoire, que j'ai écoutée en taillant des branches mortes. M'a-t-elle pris pour le curé? Est-ce simplement le besoin de parler d'une femme seule, dont le mari est mort, près d'elle, dans un accident de voiture il y a six ans?

Décidément, rapprocher "humus" et "humanus" me plaît beaucoup. Il faudra que j'y réfléchisse davantage, une fois à Lyon. Mais ce soir je sens déjà approcher Morphée (ou le marchand de sable, pour les téléphiles). Un instant dans les pseudo-mémoires de Julien l'Apostat, de Gore Vidal, et ma journée sera parfaite, au sens latin d'achevée (et bien remplie).

lundi 4 août 2008

Plaisirs.

Émile est à une réunion de préparation au baptême. J'accède à son ordinateur presque par effraction.

J'ai passé une partie de l'après-midi au jardin, à cueillir pour les manger tout de suite des prunes, des mûres et quelques dernières framboises, toutes chaudes du soleil de l'après-midi.

Les haricots sont en pleine production, les tomates, irrégulières de forme et de couleur, sont belles et chaudes elles aussi. Alors que nous étions penchés sur les rames, Émile a parlé de l'humain, faisant référence à une étymologie, "humus" (la terre), à laquelle je n'ai jamais pensé. Je vérifierai dans mon dictionnaire de latin en rentrant à Lyon. Même si elle est inexacte, cette étymologie est magnifique.

Au fond du jardin, il y a un grenadier et un petit olivier. Je vais toujours rendre visite à ces deux arbres comme à deux vieux amis.

J'ai équeuté les haricots. Demain, Émile en fera des conserves, sauf quelques-uns pour la salade de ce soir. Il faudra aussi cueillir les mûres et faire la confiture. Je retrouve ici tout ce que je connaissais à Bons et que je n'ai plus à Lyon. Mon plaisir est immense. Je sais que derrière moi la montagne est rose à cette heure de la journée. Je fais partie de ce paysage. Je suis serein.

Vacances.

Voilà! la blogosphère étant assez déserte ces temps-ci, je fais comme les autres. D'ici quelques minutes, je pars me mettre au vert, dans le jardin du presbytère. Mon ami prêtre de Savoie m'a invité. Retout prévu jeudi.
Même interrogation quant à la possibilité d'accès à un ordinateur. Mais vous avez pu constater que je suis encore plus bavard sur papier que sur écran. Alors soyez patients... ou profitez des vacances que cela vous procure.
A bientôt. (Peut-être ce soir, d'ailleurs...)

dimanche 3 août 2008

Oracle?

Après avoir lu le billet de Querelle du 01 août 2008, je lui ai immédiatement envoyé un commentaire. Je n'ai pas réfléchi une seule seconde. La phrase s'est imposée d'elle-même à mon esprit, à ma main.

Raconter le bonheur, c'est rembourser. Un peu.

La phrase l'a intéressé. Moi, je ne la comprends pas. Je ne sais pas pourquoi j'ai écrit cela. Je la sens profondément vraie, dans tout ce que je suis, mais je n'arrive pas à me l'expliquer de façon claire, je ne parviens pas à être lucide.

Vous qui me lisez, comment la comprenez-vous? Pas nécessairement par rapport à moi que vous connaissez encore bien peu, mais de façon générale, ou pour vous-mêmes. Vous pouvez, si cela vous intéresse, trouver ce billet de Querelle dans son blog mentionné ici, colonne de droite. J'espère vos commentaires qui m'éclairciront peut-être, car pour l'instant je me sens un peu trop "pythien"!

Une vieille passion.

Ce matin, j'ai découvert, au fond de ma bibliothèque, un petit livre ocre-gris publié au Mercure de France en 1947. Sur la première de couverture apparaît le casque ailé du dieu romain, messager de l'Olympe. En caractères gras, l'auteur et le titre: Albert Samain, Aux Flancs du vase, puis, en plus petit, suivi de Polyphème et de poèmes inachevés. Cent-vingt-septième édition.

Je n'avais jamais vu ce livre, je ne sais pas comment il est arrivé là, mais ma grande joie du matin fut de découvrir qu'il n'était pas découpé. Cette défloration est pour moi un acte sacré perpétré sur un objet sacré. Muni d'un couteau bien effilé, j'ai commencé ainsi à détacher les pages les unes des autres, quatre sur la partie haute, quatre aussi sur la tranche, quatre sur la partie haute, quatre aussi sur la tranche, et ainsi de suite jusqu'à la dernière. Pour chacune, je veille à ce que la découpe soit la plus franche possible et, la page libérée, je la caresse comme un enfant qui voit le jour pour la première fois.

Ces pages jaunies, piquetées de rouille pour certaines, au papier épais et accrochant, sentent la vieille encre et la poussière, une odeur d'étude du soir au plein coeur de l'hiver. Si l'on ouvre en grand le livre, on voit le fil qui relie les feuillets. Juste avant le texte, cet avis:
Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires sur Japon impérial numérotés de 1 à 5, trois exemplaires sur Chine numérotés de 6 à 8 et dix-neuf exemplaires sur Hollande, numérotés de 9 à 27.
La poésie est déjà dans cette page: Japon impérial, Chine, Hollande... Ces termes existent-ils toujours en édition?

A la page 22, ouverte au hasard, je découvre ce petit poème, au titre un peu abscons (aucun prénom apparaissant dans ce recueil n'étant à la portée de n'importe quel enfant!), mais au contenu hautement explicite, même si l'on remarquera, comme disait le Tratuffe de Molière, "qu'en des termes galants ces choses-là sont dites"!

MNASYLE

Le troupeau maigre épars aux rochers du rivage
Broute le noir genièvre et la menthe sauvage...
Au large la mer luit comme un métal ardent.
Soudain le bouc lascif se dresse, et, titubant,
Sur la chèvre efflanquée à l'échine rugueuse
Satisfait au soleil sa luxure fougueuse.
Et Mnasyle, l'éphèbe en fleur de Scyoné,
Aussi beau qu'une vierge et d'iris couronné,
De ses longs yeux d'or noir le regarde étonné;
Et, pris de langueur vague en l'exil de la grève,
Laisse flotter sa main sur sa chair nue, et rêve...


Ah! L'appel de la nature!

Momentini.

- Plaisir de la serviette rêche au sortir de la douche. Impression de recevoir une nouvelle peau.

- Pépites: le mot à la mode en ce moment chez les journalistes de France-Inter.

- Voulu utiliser ce matin un échantillon, donné à la parfumerie, de crème anti-dessèchement: il était...sec.

- Après l'ébéniste, le coffreur-poète:

De quoi chanter sur l'air de la Grande Duchesse de Gerolstein:
J'aime les prolétaires,
J'aime les prolétaires...

samedi 2 août 2008

Fainéantise.

Repos encore et toujours.

Ce matin, tour du lac de Miribel: un temps idéal avec le soleil bien chaud sur la tête et la terre et les bois encore frais des orages d'hier. Descendu ensuite sur la plage et pris mon livre après m'être plongé dans l'eau, chaude au bord mais vite froide à quelques mètres au large. Je me suis rapidement endormi tellement j'étais bien.

Cet après-midi, après la sieste et quelques courses (échange toujours aussi agréable avec le caissier étudiant de géographie), reparti à la clinique Jeanne d'Arc pour photographier le fameux escalier. Petit tour dans le quartier avec l'appareil photos.


Et ce soir, J. vient de m'appeler.

Une bonne journée encore, en somme.

Rémusat.

Barbara est revenue aujourd'hui. Non, pas de tristesse, pas de nostalgie. Les larmes sont de plaisir, de la joie de sentir que je l'aime toujours autant, qu'elle fait partie de moi maintenant.

Vous ne m'avez pas quittée
Le jour où vous êtes partie
Vous êtes à mes côtés
Depuis que vous êtes partie
Et pas un jour ne se passe
Pas une heure en vérité
Au fil du temps qui passe
Où vous n'êtes à mes côtés

Moi j'ai quitté Rémusat
Depuis que vous êtes partie
C'était triste Rémusat
Depuis que vous n'étiez plus là
Et j'ai repris ma valise
Mes lunettes et mes chansons
Et j'ai refermé la porte
En murmurant votre nom

Sans bottines, sans pèlerine
Mais avec un chagrin d'enfant
Je suis restée orpheline
Que c'est bête à quarante ans
C'est drôle: jamais l'on ne pense
Qu'au-dessus de dix-huit ans
On peut être orpheline
En n'étant plus une enfant....


Rémusat (A ma mère). Barbara.

Et puis il y a l'accordéon de Roland Romanelli.

The fool outlaw

Je répare aujourd'hui l'oubli d'un anniversaire à souhaiter absolument.

Le 27 juillet 1982, Robert Badinter, alors ministre de la justice, propose à l'Assemblée Nationale de voter une loi dépénalisant l'homosexualité. Ce qui sera fait: de ce jour, l'homosexualité n'est plus un délit après l'abrogation de l'article 332-1 du code pénal.
En 1991, l'homosexualité sera aussi retirée de la liste des maladies mentales de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

Ainsi donc, j'ai vécu trente ans de ma vie en hors-la-loi, en "outlaw" dont la tête aurait pu être mise à prix, comme dans les bons vieux westerns, et 39 ans profondément atteint dans mon psychisme, limite "Vol au-dessus d'un nid de coucous".
Comment s'appelle le plus con des Daltons? Je crois que c'est le plus grand. Averel, non? Je préfère en rire.

Ça fait tout de même du bien de savoir que les législateurs et les médecins s'étaient trompés. Alors, je n'ai rien? Pas même un petit...? Non, vous êtes sûr? Ah! Merci, Docteur. Pour un peu, je vous embrasserai! Non? Bon, alors non. Mais le coeur y était. Vous me permettrez juste de ne pas dire merci.

vendredi 1 août 2008

Un petit tour et puis s'en vont.

Vous les avez sans doute oubliés. Pas moi.

De quoi est-ce que je parle? Des lions et des ours, bien entendu. Comme prévu, les votes ont été clos hier soir, dernier jour de juillet. Nombre de votants: 5, moi compris. Un succès inespéré donc! Et qui m'a demandé des heures de calcul pour arriver au score final.

Récapitulons:
- Olivier a voté pour: lion 12 et ours 25.
- Fabrice a voté pour: lion 19 et ours 26.
- Anna a voté pour: lion 17 et ours 01.
- Gonzo a voté pour: lion 25 et ours 12.
- J'ai voté pour: lion 09 et ours 12.

L'ours 12, obtenant deux voix, est donc le vainqueur de sa catégorie.
Aucune majorité ne se dessinant pour les lions, j'applique le règlement tel que je l'avais présenté, à savoir qu'en cas d'égalité, ma voix compterait double. C'est donc le lion 09 qui l'emporte.

Un petit mot pour expliquer mon vote. Si la beauté de l'ours 12 est immédiatement tangible, ce qui m'a fait choisir le lion 09 est moins évident. Disons que, pour l'ours comme pour le lion, j'ai voté pour ceux qui m'avaient fait la plus forte impression d'emblée, en arrivant près d'eux. Ainsi le lion de fil de fer, alliant la sculpture et la forme du dessin, de l'écriture calligraphique même, en se matérialisant sur la feuille blanche, m'a plu par l'idée exprimée par son créateur qui n'a pas joué sur les couleurs ou l'ajout de personnages secondaires, mais sur la ligne épurée.

Merci à ceux qui se sont prêtés à cette petite fantaisie. Et, pour rafraîchir les idées, voici, pour un dernier tour d'honneur, les illustres vainqueurs du jour.







Symposium.

Un mot qui me plaît, plus par ce qu'il m'évoque que par sa sonorité: le symposium.

Aujourd'hui synonyme de congrès, de réunion de spécialistes sur un sujet précis, il a, dans la langue grecque antique, un sens beaucoup plus festif et convivial. Le "sumposion", en grec ancien (désolé, je ne sais toujours pas où l'on peut trouver l'alphabet grec sur internet), désigne le banquet, puis par extansion les convives invités à ce repas et enfin la salle où il se déroule.

Sur la même racine existe la "sumposia", l'action de boire ensemble, mot que l'on pourrait créer en français: la symposie, et le verbe "sumposiarchéo": être président d'un banquet. .En fançais, cela pourrait donner un "symposiarche".

Moi cela m'évoque d'abord le magnifique sarcophane étrusque exposé à la Villa Giulia, à Rome, oeuvre splendide de terre cuite représentant deux époux couchés au lit de banquet, serrés l'un contre l'autre, heureux, égaux devant le plaisir et réunis pour toujours devant la mort. C'est beau à se mettre à genoux, la pose, les visages, les sandales de fines lanières de la femme, la fragilité de ce chef-d'oeuvre dont le moindre miracle n'est pas qu'il nous soit arrivé intact.

Cela m'évoque aussi les fresques des tombes grecques de Paestum, visibles au musée de ce site, particulièrement la plus émouvante: la Tombe du Plongeur. Ses quatre côtés et son couvercle sont entièrement peints de cinq fresques à même les plaques de calcaire régional. Particulièrement remarquables sont le couvercle et l'un des deux longs côtés.

Le couvercle , d'où la tombe tire son nom, représente un plongeur nu qui, du haut de colonnes, se jette dans la mer, encadré par deux arbustes qui délimitent la scène. Ainsi a-t-on voulu symbolisé la fin de la vie terrestre et le passage vers l'au-delà.

Un des grands côtés montre une scène de banquet particulièrement émouvante pour moi. Les scènes de ce genre sont fréquentes dans les tombes étrusques de Tarquinia ou de Cerveteri, mais celle-ci, datée d'environ 480 av. J-C., me touche plus que tout autre. Par la finesse des traits et la douceur des coloris d'abord, mais surtout par la façon dont le sujet est traité et totalement renouvelé.

Trois hommes jouent au kottabos, jeu après boire qui consistait à lancer le liquide restant au fond de sa coupe sur un objectif précis sans en perdre une goutte. Ce jeu est probablement issu d'une tradition qui voulait que, pour honorer un ami et l'associer à ses plaisirs, on jetât à terre une partie de son vin. Ensuite, cette coutume prit un caractère nettement plus érotique, le buveur désignant ainsi dans l'assemblée celui dont il désirait obtenir les faveurs.

Près d'eux, étendus sur un lit commun, deux amants se regardent tendrement. L'aîné, la bouche sensuellement entrouverte sur un soupir de désir, caresse doucement la nuque du plus jeune qui, de la main, lui effleure la poitrine et semble fasciné par le regard d'amour de l'adulte. Cette scène dégage une telle puissance, une telle aura de volupté qu'un des joueurs a abandonné le jeu pour les observer, à la fois interrogatif et envieux. Cette scène date de vingt-six siècles. Elle nous parle toujours, elle m'émeut toujours.

Voilà ce qu'évoque pour moi le mot "symposium". Pas un rassemblement de cadres dynamiques en costume noir, la mine sinistre, multiples crocodiles dans le même marigot, mais un banquet d'hommes demi-nus, partageant leurs plaisirs et leur amour pour un festin d'éternité.

Farniente.

Il pleut. Gros orages depuis ce matin tôt. Cela ne m'a pas empêché de dormir comme un loir. Heureux. Il me semble qu'hier, pendant mon anesthésie, j'ai rêvé. Est-ce possible? C'est en tout cas l'impression que j'ai eue en me réveillant.

Ce matin, farniente. Cuisson de quelques légumes, carottes et haricots verts, regard ici pour voir si je n'avais pas de messages. Des draps propres au lit et une envie de ménage dans l'appartement. Envie pas encore satisfaite après une bonne longue sieste d'où m'a sorti le coup de fil de Raphaël, ce garçon rencontré à Miribel qui est infirmier et me demandait des nouvelles d'hier. Il y a quelques jours, nous nous étions donné rendez-vous en ville, dans mon ancien (et son ancien) quartier pour boire un verre. Encore une fois, j'ai pu apprécier à la fois son humour, son bon sens et sa finesse de pensée.

Depuis combien de temps n'avais-je pas profité d'un si long repos? Mon dernier souvenir remonte à Bons, à l'été de la canicule, où je lisais La Montagne de l'Âme, du chinois Gao Xingjian qui avait eu le prix Nobel en 2000. Livre que je n'aurais sans doute pas lu entièrement s'il avait fait moins chaud, tellement il est ennuyeux. Je m'installais tous les après-midi sur un petit canapé transformable dans le salon, un canapé trop petit pour mes 1m83 mais où je me sentais bien. C'est mon dernier souvenir de repos.

Et cette année, je retrouve cette superbe sensation de sentir son corps se recharger pendant que l'esprit, enfin, arrive à faire le vide. Je n'ai même pas envie de bouger d'ici, tellement je suis bien. Ne rien faire, ou presque, ne me coûte pas, et je n'en éprouve même pas de mauvaise conscience. Même la pluie n'arrive pas à me démoraliser, c'est dire!