lundi 31 mars 2008

La Porte de la Paix Céleste

La flamme olympique est arrivée de Grèce à Pékin.
La place Tian'anmen ("Porte de la Paix Céleste") n'était pas accessible au petit peuple chinois. Mais qu'importe! Comme le disait souvent Coluche: "Circulez, il n'y a rien à voir!". Le message de paix a déjà été donné, il y a presque vingt ans, en 1989, par un homme qui, à lui seul, fit face à une colonne de chars et les arrêta un instant.
Aujourd'hui, ne vous y trompez pas, c'est l'éteignoir qui est en marche.

La Bonne Nouvelle.


Aujourd'hui, les chrétiens fêtent l'Annonciation: l'ange Gabriel rendant visite à Marie et lui annonçant qu'elle va mettre au monde un enfant.

Depuis plus de trente ans, j'ai entamé une collection de reproductions (cartes postales et photos essentiellement) sur ce thème. L'idée m'en est venue pendant des vacances au Cap Ferret, près d'Arcachon, où la villa qu'on nous avait prêtée possédait un dictionnaire grâce auquel j'ai découvert, en le feuilletant, le tableau de Maurice Denis. J'ai pris ma décision à ce moment-là, je ne sais toujours pas pourquoi.

J'en possède aujourd'hui plusieurs centaines, savamment répertoriées dans d'énormes classeurs qu'hélas, je n'ouvre plus guère. J'ai aussi noté sur des cahiers à part toutes celles que j'ai repérées lors de mes voyages et qu'il m'a été impossible d'obtenir en reproduction, soit parce qu'il était interdit de photographier, soit parce que la carte postale correspondante n'existait pas.

Si mon premier mouvement a été celui d'un collectionneur, d'un amasseur, d'un thésauriseur remplissant pochettes et cartons, j'ai, au moment où le classement s'est avéré indispensable pour éviter la noyade, réfléchi un peu plus à ma démarche. Pourquoi l'Annonciation et pas la Nativité, si répandue elle aussi, ou alors le Martyr de Saint Sébastien, que les homos aiment tant?

Je crois que c'est parce que ce moment de l'Annonciation est celui où tout bascule, non seulement pour Marie, mais pour tout l'Occident. Avant les paroles de l'ange, le monde est un monde ancien, où les civilisations se sont succédées, côtoyées, s'imposant ou se volant les unes aux autres des divinités et des croyances aux mille aspects mais finalement toutes semblables.

L'ange annonce le nouvel univers, où la relation à Dieu ne sera plus celle de la crainte mais de l'amour, où la divinité passera par la chair, pour être, un temps, notre semblable. Il n'est qu'à voir l'effroi peint sur le visage de Marie dans les tableaux de nombreux peintres pour se rendre compte de l'abîme de lumière qui s'ouvrait devant elle et devant l'humanité, lumière aveuglante dans laquelle elle a peur de pénétrer. Ce point ultime, ce moment unique de non-retour me fascine encore aujourd'hui.

De plus, en décidant cette collection, j'ai été amené à être plus attentif lors de mes visites de musées, en Italie en particulier. Pour moi, la peinture occupait dans les arts une place largement mineure par rapport à celles, prépondérantes, de la littérature et de la musique. L'Annonciation étant un thème académiquement assez figé tout au long des siècles, les peintres ne pouvant guère innover sur l'essentiel, sauf, rarement, à échanger la place des deux protagonistes (Marie à droite et Gabriel à gauche), ils s'en sont souvent donné à coeur joie dans les détails composant le décor.

Bien sûr, la fenêtre, ou la baie, est largement ouverte sur la campagne florentine où s'éparpillent ruines antiques et châteaux sévères, mais, accoté à la colonne tronquée, un berger conte fleurette à une jeune paysanne ma foi fort joyeuse; bien sûr, le centre du tableau est occupé par une colonne ou un vase de lys, sensé représenté la barrière entre l'univers profane et le monde sacré, mais le chat au pied de la Vierge joue avec une pelote de laine échappée des mains de Marie sous le coup de la frayeur et, dans la pièce voisine, une servante bassine un lit à l'édredon rembourré, ... Tout un microcosme vit et gravite autour du "drame" qui se joue à quelques pas, ne se doutant pas de l'importance du moment.

Je me suis ainsi ouvert à la peinture, d'abord essentiellement primitive et exclusivement italienne, puis plus universelle dans son espace et dans son temps.
A noter, pour finir, que le tableau de l'Annonciation présente souvent la première apparition du Christ, sur la gauche, figuré parfois par un minuscule bébé supporté par la colombe de l'Esprit-Saint. Sa dernière sera, il me semble, lors du Noli Me Tangere et là, le Christ sort du tableau par la droite, parachevant sa destinée terrestre. Une vie pour traverser la toile (et de gauche à droite, bon augure chez les Antiques).

dimanche 30 mars 2008

Loup, y es-tu?

Ma mère avait quatre-vingt quatre ans aujourd'hui.

Nous avons fêté ça dignement chez mon frère et ma belle-soeur. Ma nièce était descendue de Belgique passer quelques jours de vacances à Lyon. Pas de nouvelles de mon neveu, dans le midi, même pas un coup de téléphone.

Comme toujours chez mon frère, excellent repas, goûteux et admirablement mis en scène par sa femme. Comme ils s'aiment, ces deux-là, sans excès de paraître, sans mièvrerie! Ma soeur avait pensé à tout, le gâteau, les cadeaux, la tenue de ma mère qui, malgré son handicap continue, quand elle le veut, à se montrer élégante.

Encore une fois, c'était moi l'emprunté, le balourd avec son bouquet, pas trop gros pour qu'elle puisse le laisser sur sa table à la clinique, pas trop fragile à cause de la trop lourde chaleur de cette pièce. J'aime offrir, et je n'ai pas l'art d'offrir. Il faut toujours que je gâche ma joie, ou celle de l'autre, par un mot, une plaisanterie, masque de la pudeur, comme si, à ce moment-là, je me montrais nu et voulais dévier l'attention sur autre chose.


Je me sens bien en famille, au chaud, rassuré, et en même temps je ne suis que spectateur, jamais acteur à plein emploi. Toujours, dans la tête (et probablement dans le corps, dans l'attitude physique), j'ai ce satané recul qui fait que j'analyse plutôt que de vivre, que je retiens plutôt que de montrer que je les aime, que je prends les photos plutôt que d'y apparaître.

Tout cela de façon tellement évidente que, lorsque l'un ou l'autre évoque une sortie,un repas, une fête passés, immanquablement on se retourne vers moi et l'on me pose toujours la même question: " Mais toi, tu étais là ce jour-là?"

Si près, si loin.


En relisant rapidement ce que j'ai écrit hier, je me suis arrêté plus longuement sur la dernière photo, que je repropose aujourd'hui. Cette photo me trouble. Je l'ai prise en rentrant avec J. par les quais de Saône, côté Presqu'île. Les bas-ports étaient saturés de jeunes en groupes assis en rond ou alignés le long de l'eau. On mangeait, on buvait, on fumait, on bronzait, on riait, on parlait haut et fort. Tout ce que je préfère contempler de loin plutôt que de me joindre à l'effervescence parfois hystérique de ces regroupements.

Eux étaient un peu à l'écart, quelques mètres seulement, mais qui les isolaient du monde. Volontairement? A eux deux, ils semblaient être le monde, avoir gommé tout ce qui les entourait, n'exister que par le regard, les paroles, les gestes peut-être de l'autre. Je n'ai pas vu leur visage, à aucun moment. J'étais au-dessus d'eux sur la partie du quai bordant la chaussée.

Ils ont tout de suite attiré mon attention. Le blanc et le noir. Le blanc, dos lacéré par la bandoulière et le Y de ses bretelles, le sac reposant à terre, une casquette à visière enfoncée sur la tête, jambes repliées dans un début de lotus. Le noir, chevelure au soleil, coudes appuyés aux genoux, polo noir accentuant la blancheur des avant-bras, le profil dévoilé un peu, fixant l'eau devant lui alors que l'autre le regarde.

Ils ne se touchent pas, leurs ombres non plus, mais elles esquissant déjà des ponts, des mailles par où le lien pourrait se tisser. Ils ont peu à peu franchi la ligne blanche, ils sont tout près du trouble de l'eau, du gris des profondeurs qu'ils ne connaissent pas. Se parlent-ils? Je ne sais. Je crois qu'ils se taisent. Comme l'Annonciation, dernier instant avant que l'indicible ne soit prononcé.

C'est ce qui me fascine: la dernière vision d'un univers qui disparaîtra avec la confidence, qui éclatera ou qui fondra les deux silhouettes en un seul corps d'amour et de désir. L'alliance est déjà là, entre les deux, scellée à la pierre, dans le solide. Elle les repêchera s'ils se perdent dans les eaux troubles. Moment d'attente du plus grand bonheur ou de la terrible peine pour eux. Moment de nostalgie pour moi.

Comme le soleil était doux, hier après-midi.

samedi 29 mars 2008

Le sacre du printemps.


Je pensais aujourd'hui me reposer de la journée d'hier. Rien du tout. et tant mieux.

J. m'a d'abord invité à déjeuner chez lui puis nous sommes partis, sur son idée, déambuler dans les rues de Lyon, appareils photos en poche, bien sûr, à pied, en métro, à vélov' pour tenter de mener à bien l'enquête proposée dans le cadre du festival international "Quais du polar". Une sorte de jeu de piste dans la Presqu'île et le Vieux Lyon ayant pour thème "Le Mystère des Statues volées."

Dans la plaquette qui nous fut distribuée dans la Galerie des Terreaux, nous avions un certain nombre de questions et des indices pour tenter d'y répondre. Mais démasquer le coupable de ces vols de statues demandait de rejoindre certains points de la ville où d'autres indices devaient être découverts.


Je me retrouvais quarante ans en arrière, dans les camps de vacances où étaient organisés ce genre de rallyes, avec à mes côtés un J. tout aussi fou et gamin que moi. Dans l'ancien réfectoire du couvent qui abrite aujourd'hui le Musée Saint-Pierre, une des jeunes femmes relais, chargées de relancer le mystère, nous a dit que nous formions un beau "couple". Nous en avons beaucoup ri. Sans doute voulait-elle dire une bonne équipe. Une équipe qui, quand les lieux le permettaient, à l'abri des regards indiscrets, échangeait quelques tendres bisous.

Ce matin, dans les petites rues derrière chez moi, où tous les rez-de-chaussée ne sont pas occupés par des commerces, l'ambiance était au renouveau: fenêtres grandes ouvertes, aspirateurs ronflant à l'intérieur, oreillers exposés au soleil, bouquets de fleurs aperçus sur les tables. Le sacre du printemps.


Cet après-midi, on aurait dit que tout Lyon (et les environs) était dehors. Je n'ai jamais eu autant qu'aujourd'hui l'impression d'une délivrance joyeuse, d'une fête païenne, d'une Saturnale en l'honneur du soleil nouveau. Des gens qui déménageaient avaient installé leurs fauteuils de salon au milieu de la rue et se faisaient prendre en photo par les passants, aux Terreaux une manifestation pro palestinienne, plus loin un gros défilé syndical contre l'allongement de la période de cotisation pour la retraite, Place Saint-Jean une fanfare, partout la bonne humeur, les promeneurs qui se parlent sans se connaître, qui plaisantent avec l'inconnu qui passe.

Nous avons déposé nos réponses dans l'urne du palais Bondy avant dix-sept heures comme prévu par le règlement. Il restera à aller les vérifier sur le site du festival. Mais qu'importe de gagner ou pas: une journée pareille, ça n'a pas de prix.
Je me reposerai plus tard.(Pas demain, c'est l'anniversaire de ma mère!)

Comme la terre.

Kikou m'avait, hier soir, réservé une place au théâtre. Il fallait absolument que je vienne. Résultat: après une journée où j'ai eu à peine un quart d'heure pour déjeuner, j'ai poursuivi sur le même rythme le soir, ne craignant qu'une seule chose: m'endormir dans mon fauteuil.

De fauteuil, point. Une banquette, certes agrémentée d'un coussin, mais peu propice à l'endormissement. Une petite salle d'une quarantaine de places à peu près: l'Espace 44, à la Croix-Rousse, rue Burdeau. La pièce: Prof, de Jean-Pierre Dopagne, un auteur belge, mise en scène et jouée par Michel Bernier. Rien à voir avec le film du même nom au pluriel, heureusement. Et d'emblée, malgré la chaleur, je n'ai pas eu envie de dormir.

L'histoire est celle d'un enseignant idéaliste, dont le père paysan, qui savait lire un peu mais non point écrire, lui fait poursuivre des études pour qu'il ne soit pas, à son tour, un cul terreux, pour qu'il exerce le plus beau métier du monde: professeur.


Au début, prof de littérature, il y croit: comme son ancien maître qu'il vénère, il va faire connaître Hector et Andromaque, Agamemnon et Célimène, Scapin et Monsieur Jourdain à des centaines de jeunes esprits tout prêts à recueillir cette manne céleste. Las! Il ne rencontre que la passivité, voire la violence du milieu scolaire, celles des élèves mais aussi celles des cadres, des collègues qui parfois la retournent contre eux-mêmes.

Alors, un jour, il craque: il s'arme d'une mitraillette et descend sa classe de terminale. Tous meurent, ou presque. Condamnation à la prison à perpétuité. Comment ce prof brisé se retrouve-t-il sur scène, dans un théâtre, face au public qui vient voir le "monstre"? Je ne vous le dirai pas.

Moments de rire, grinçant souvent, de provocation bien sûr, mais c'est une pièce avant tout émouvante, et au final, optimiste. La volonté du père de faire de son fils quelqu'un de bien, la découverte par ce fils des grands destins de la littérature moderne ou antique, des auteurs "éternels" comme Hugo ou Sophocle, la naissance de sa vocation grâce à ce maître habité, les moments d'évocation d'Athènes ou d'Olympie, sont bouleversants. Moi aussi, j'ai été, tout jeune, envahi par cette fièvre d'apprendre et de communiquer, et de la même façon.

Après la représentation, partage d'un verre de vin, ou de jus d'orange, avec les autres spectateurs et le comédien qui, lui aussi, fut un jour prof, le plus beau métier du monde, celui qui, comme la terre, fait germer.

vendredi 28 mars 2008

Hommage.

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Ne l'avais-je pas déjà entendue plusieurs fois appeler Caia. Qu'est-ce que je cherchais: deviner, découvrir quelque chose que les autres avaient négligé? Je crois que oui, tel était le point crucial: son nom. Je partais de là, de l'accident qui accompagne une personne toute sa vie mieux qu'une ombre, car du moins dans le noir l'ombre disparaît, mais pas le nom. Et il cherche à faire partie intégrante d'une personne au point de prétendre l'expliquer, la présenter: "moi je suis" et puis vient le nom, comme si on pouvait être un nom, au lieu d'avoir un nom. Plus tard, je m'aperçus qu'elle ne disait pas "je suis Caia", mais "je m'appelle Caia". Elle n'était pas Caia, un nom, elle était une personne qui se nommait ainsi.

Tu, mio, de Erri de Luca (Trad. Danièle Valin).

Soleil levant, matin de printemps

Ce matin, à sept heures et demie, splendeur de la colline de Fourvière au soleil levant.

Le ciel était lavé, aussi frais que du linge étendu au pré, et les immeubles blancs scintillaient sur toute la pente, jusqu'aux portes de Sainte-Foy. Arrêté au feu rouge, j'avais devant les yeux toute cette beauté , ce spectacle hallucinant dont le moindre contour se dessinait avec une netteté rare .

Et j'ai vu tout à coup apparaître la fière cité gallo-romaine, accrochant à sa colline ses théâtres couverts de marbre précieux, son orgueilleux palais du gouverneur, ses remparts et ses thermes,les arcades de ses aqueducs, la seule ville à jouir, avec Rome et Carthage,du privilège d'une cohorte urbaine. Le miroitement de ses ors et de ses pierres rares devait signaler de loin la capitale des Gaules à qui venait du côté des Alpes ou par le Val de Saône.

Et j'ai imaginé tout ce peuple des premiers siècles se réveiller un matin comme celui-ci et se dire que la journée allait être belle, que la vie était bien douce et qu'il faisait bon vivre à Lyon. Pardon, à Lugdunum. Ce petit peuple, nos presqu'arrière-grands-pères.

Quand le feu est passé au vert, je chantais.

jeudi 27 mars 2008

De face et de profil.


Très violent mal de dos oblige, j'ai changé mon ordinateur et mon clavier de place et les ai installés sur mon bureau "principal".

Ainsi, je peux passer les jambes sous la table et adopter une position beaucoup plus ergonomique. L'autre dessous de bureau est occupé par mon imprimante dinosaurienne par la taille et je devais donc taper mes textes de profil. D'où la colère de certaines vertèbres qui n'ont eu aucun mal à convaincre muscles et tendons à les suivre dans leur mouvement de protestation.

Voilà, c'est effectivement plus pratique, vu le temps que je passe assis à cette place, mais le mal est fait, et kiné ou anti-inflammatoires n'ont pas l'air très efficaces pour l'instant.

Mais là n'était pas mon propos. Je voulais parler de l'Aurige de Delphes. Quel rapport? Simplement qu'une reproduction de ce que je considère comme une des plus belles statues de l'Antiquité se trouve sur mon bureau depuis de nombreuses années déjà.

Avec l'agencement précédent, je le voyais de profil, un profil magnifié par l'ourlet sensuel du menton et les grands cils recourbés que l'on imagine sombres.Les boucles sur les tempes sont encore de l'enfance depuis peu en allée. Le bandeau dans les cheveux accentue cet effet de jeunesse. Viril, il l'est, mais comme un adolescent qui voudrait grandir plus vite. Or, tout à l'heure, j'ai découvert quelqu'un d'autre, un étranger pour ainsi dire.

Il se présente maintenant de face, et ce n'est plus le tendre compagnon habituel de mes soirées. Le menton a disparu au profit de la ligne parfaitement droite du nez et de lèvres boudeuses à peine entrebâillées. Les cils ne sont plus visibles, c'est la chevelure en arabesques et les longs favoris qui s'imposent, ainsi que le drapé quasi géométrique de sa robe. Extrêmement concentré, il est plus vieux, l'homme est déjà accompli.

Mais surtout, ainsi vu de face, il semble plus froid, plus indifférent à moi qu'il ne regarde pas de ses yeux fixant le lointain. Si je déplace un peu la lampe qui l'éclaire, ses traits deviennent même durs. On le dirait occupé ailleurs, insensible à ce qui peut m'arriver, comme si nous venions de nous fâcher pour une quelconque peccadille, non, pour un motif définitif.

Il fallait que je réapprivoise ce bel athlète témoin de mes soirées. Alors j'ai cherché à l'humaniser un peu, à le rapprocher de moi, et j'ai déjà trouvé: au bout du nez, une petite éraflure, probablement du dernier déménagement, que je ne voyais pas avant. Un tout petit rien qui rend la grâce à ce visage impassible.

Demain, d'ailleurs, il faudra que j'enlève la poussière.

Allo, c'est qui ?

Il y a deux ou trois choses dans la vie qui me mettent hors de moi. Le démarchage à domicile par téléphone en est une.

Être dérangé dans ses occupations, ou ses loisirs, ou ses plaisirs, ou ses pensées, ou le tout à la fois, par la sonnerie du fixe, très souvent en fin d'après-midi ou début de soirée, au moment par exemple où l'on commence le repas, décrocher en pensant parler à un ami et entendre une voix totalement inconnue, articulant à peine le français (je ne mets à cette remarque aucune connotation raciste) vous demander si vous êtes bien Monsieur X., sans penser une seconde à se présenter elle-même, puisqu'après tout, c'est bien elle qui appelle.

A votre question: "De la part de qui?", s'entendre redemander si vous êtes bien Monsieur X. Recommencer le manège jusqu'à ce que l'autre se présente: "Je suis la société Y ou Z." Tiens, à toi tout seul, coco? Bravo, mais alors pourquoi travailles-tu encore à cette heure-là? Tu devrais être en stand by (pour employer ton langage) jusqu'à demain matin, avec pour seules traces de vie les pâles lueurs de tes veilleuses dans tes couloirs!

Et là, la voix, sans autre forme de procès, commence à dévider son message sans ponctuation, sans prendre le temps de respirer, transformant les phrases en guimauve que l'on étire et malaxe, le français en une sorte de rumeur subaquatique d'où parfois émergent des îlots de sens, comme "occasion unique", "absolument nécessaire à votre confort", "économie d'impôts", ou autres promesses mirifiques.

Après, je ne sais pas, car j'ai raccroché depuis longtemps. Autrefois, j'essayais d'être poli, d'expliquer que je n'étais pas intéressé, de bien vouloir m'en excuser. Mais ces gens-là sont un peu comme ces tandems de Témoins de Jéhova qui, si vous ne leur dites pas clairement non la première fois, entendent toujours oui et reviennent appuyer sur votre sonnette jusqu'à plus soif.

Alors, on a inventé mieux: lorsque vous décrochez maintenant, vous êtes en communication avec... un message enregistré. C'est ce qui m'est arrivé tout à l'heure: interrompre mon repas pour entendre parler de l'hygiène alimentaire, c'est tout de même un comble! Finies la relation directe, les tentatives de décryptage de l'idiome employé ou de l'identité de l'appelant, les grosses colères, les incongruités, les blagues (par exemple, faire croire que l'on est extrêmement intéressé. Mais pour cela il faut avoir le temps).

Insulter un disque n'a rien de défoulant. Alors, on se garde sa petite pelote de nerfs bien au chaud . D'ailleurs, elle est bien la seule, car le repas, lui, il est froid.

A noter que j'ai classé ce message dans la catégorie "violence" car je pense effectivement que c'en est une.

mercredi 26 mars 2008

Ils sont bien, ces petits!


Visite de Saint Romain en Gal ce matin, avec les 6°. Site et musée gallo-romains.

Site avec un jeune guide passionnant qui, enfin!, ne parle pas aux enfants comme à des débiles légers. Musée avec Stéphane et moi. Passionnants? Il faut le demander aux élèves.

Deux heures à écouter et à prendre des notes pour la future plaquette que l'on nous a demandé de rédiger, cent vingt minutes sans se plaindre, sans demander à boire ou à aller aux toilettes à tout bout de champ. (Pour les toilettes, voir la photo: qui dit mieux?). Je pense parfois qu'ils sont bien courageux, ces petits, et que peu d'adultes supporteraient le même traitement. Il y a bien eu quelques marques d'impatience vers la fin (vers la faim?), mais rien d'insupportable.

Je crois maintenant savoir ce que j'aime chez les sixièmes: c'est leur curiosité. J'espère, même s'il paraît que c'est un vilain défaut, qu'elle restera longtemps en éveil.

A cause des arums


Ce soir, c'est une photo que j'ai dans la tête. Une vieille photo en noir et blanc.

A cause des arums. J'en ai acheté trois fleurs sur le marché dimanche. J'achète toujours des fleurs sur le marché le dimanche. Maintenant, les jacinthes sont passées, les renoncules et les jonquilles se terminent. Les roses, il y a longtemps que je les évite, comme les laitues dans les salades, et pour la même raison: plus rien de naturel, plus de tenue, du tape-à-l'oeil rapidement flétri. Que reste-t-il quand on n'aime pas les tulipes? Les anémones, mais on s'en lasse.

Alors dimanche, j'ai vu les arums, derrière le banc du fleuriste, même pas exposés à la vente. Il y en avait des plus petits, légèrement jaunes, et puis, les vrais, pour moi, les grands qui élèvent, tels des prêtres officiant, leurs calices blancs vers le ciel.

Cette fleur, autrement dénommée gouet (je viens de l'apprendre dans le dictionnaire), était très à la mode dans ma petite enfance, fin des années cinquante. Puis elle a disparu presque totalement des boutiques de fleuristes, pour réapparaître tout dernièrement. Étonnamment, moi qui n'aime pas les grandes fleurs, je ne trouve pas celle-ci prétentieuse. Peut-être à cause de cette photo.

Une photo pas très grande, au format de l'époque, avec les quatre bords crénelés, prise dans la chambre de mes parents. Sur un guéridon, près du lit, il y a une lampe, que je trouvais très belle et dont j'allais en cachette caresser l'abat-jour en satin crème ourlé au bas d'un renflement vert sombre qui lui donnait l'aspect d'une robe se déployant dans un pas de valse. Et près de la lampe, le bouquet d'arums, en harmonie avec elle.

Pour le reste, je ne sais plus. Il faudra que je recherche cette photo dans les cartons où mes parents les ont entassées. Je vois deux scènes différentes et ne sais plus laquelle est la "scène aux arums". Dans l'une, on voit mon père couché dans le lit conjugal, la tête appuyée sur le bras droit, les muscles saillants sous son maillot de corps et regardant en souriant l'objectif. A côté de lui, un petit lit d'enfant, où dort un bébé, mon frère ou ma soeur.

Dans l'autre, c'est ma mère qui est assise dans le lit, le dos appuyé à des oreillers. Elle a l'air de porter un déshabillé léger et nous serre contre elle, ma soeur encore bébé dans le bras gauche et moi, déjà plus grand (six ans?) plaqué du côté droit. Peut-être d'ailleurs les deux photos ont-elles été prises le même soir et présentent-elles toutes deux le même bouquet d'arums.

Chaque fois que je les regarde, je ressens la douceur qui s'en émane, temps de paix avant l'endormissement, joie de la journée qui se finit dans un moment de tendresse, et aussi la sensation d'infini mystère qu'a toujours revêtu pour moi la chambre de mes parents, sorte de naos domestique où je n'entrais, quand c'était permis, qu'avec une grande dévotion et une sorte de crainte quasi sacrée. Je ne sais pas si les enfants d'aujourd'hui, pour qui l'on a, et c'est très bien, aboli de nombreuses barrières, n'y ont pas, tout de même, perdu quelque chose au change.

Tout ça à cause de trois arums! (Mais j'en connais qui, musicalement, ont fait plus long avec trois oranges!)

mardi 25 mars 2008

Les blogs et moi.

Je lis chaque soir un certain nombre de blogs, ceux qui, au cours de mes errances, ont arrêté mon attention pour leur contenu, les idées qu'ils développent, leur écriture, leur humour,la qualité de leurs photos ou de leurs desssins ou simplement sur un coup de coeur.

Il y a ceux qui apparaissent directement ici, dans la colonne de droite, et puis beaucoup d'autres que je "teste" encore avant de leur faire connaître cette "consécration" (ou de les faire disparaître de ma liste, parce qu'ils n'ont pas tenu les promesses que j'imaginais). Je laisse des commentaires sur un petit nombre d'entre eux, par pudeur, manque de temps, ou tout simplement parce que je n'ai rien à dire. Les auteurs de certains viennent eux aussi me lire et je les en remercie.

Mais quelle variété dans la périodicité de "publication"! Ils sont bien rares, ceux qui tous les jours apportent leur contribution à la blogosphère (mot que je trouve très laid et prétentieux). Messire-Loup est un de ceux-là, ainsi que le Chasse-Clou et, bien sûr, Voyage dans les Mots, où Océania nous propose chaque soir un texte d'auteur, pour sa beauté, les questions qu'il soulève ou tout simplement, ici aussi, parce qu'il lui plaît. Mention spéciale pour Querelle qui, après une assez longue absence, est revenu tout revigoré nous promener dans son univers.

Pour d'autres, il faut attendre davantage le plaisir de les lire (et c'est dommage, Vincent, par exemple: tu écris bien). Mais j'éprouve toujours une petite douleur à en voir s'arrêter quelques-uns, pour des raisons que leurs auteurs expliquent parfois (comme Xanderland) ou du jour au lendemain, sans tambour ni trompette (n'est-ce pas, Balek!).

Que voulez-vous, on s'attache, ma brave dame!

Vestale, vous avez dit vestale?

Je ne sais pas si Gonzo a écouté France Inter ce matin, mais s'il l'a fait, il a dû remarquer comme moi une bien grossière erreur sur le monde antique.

La journaliste développait l'annonce de l'interruption de l'allumage de la flamme olympique par des membres de Reporters sans Frontières, alors que la grande prêtresse allait oeuvrer, entourée de ses "vestales".

Or il n'y eut jamais de "vestales" à Olympie. Les vestales sont des prêtresses du temple de Vesta, déesse romaine du foyer. Elles étaient choisies dès l'âge de dix ans dans les meilleures familles patriciennes, se formaient pendant une décennie, officiaient pendant une autre décennie, et en consacraient une dernière à l'éducation des "novices".

Leur tâche essentielle était la surveillance du feu sacré (héritage de la préhistoire?). A part la Grande Vestale, elles ne pouvaient sortir de leur vaste maison du forum. Mais telle était leur influence immense que, si le cortège d'un condamné à mort croisait le chemin de cette Grande Vestale, il était immédiatement gracié.

De plus, on ne pouvait les mettre à mort, elles, que pour deux motifs graves: si ce feu sacré s'éteignait et si elles perdaient leur virginité avant d'être sorties de charge (c'est à dire autour de quarante ans, ce qui, pour l'époque, constituait déjà un âge avancé.). Et même dans ce cas, il n'était pas permis de faire couler leur sang. Aussi les enfermait-on vivantes dans un tombeau avec un peu de nourriture et une petite lampe à huile. Tel fut le sort de Rhéa Silvia, la mère de Romulus et Rémus, séduite par le dieu Mars.

L'équivalent grec de la Vesta romaine est Hestia, la seule divinité des douze grands de l'Olympe à n'avoir aucune histoire croustillante à son actif (désolé pour Querelle!).

Ainsi donc, pas de vestales à Olympie. Ce qui n'enlève rien au geste courageux de Reporters sans Frontières qui, n'attendant pas une prise de position officielle d'un Président de la République d'ordinaire pourtant si prompt à réagir, a montré du doigt le comportement scandaleux de l'état chinois envers le peuple tibétain et ainsi manifesté qu'en France, comme le chantait autrefois Sardou, "il n'y a quand même pas soixante millions d'abrutis".

lundi 24 mars 2008

Bas-fonds.

Je viens, enfin, de terminer Berlin Alexanderplatz, d'Alfred DÔblin. Ce livre touffu ne se laisse pas pénétrer facilement. Pour le style, on pense parfois à Céline. Pour le milieu interlope décrit, il est vrai, comme le dit la quatrième de couverture chez Folio, que l'image des Mystères de Paris s'impose, transposée dans le Berlin d'un peu avant les années 30.

J'ai failli plusieurs fois abandonner ce roman. Le lire quand la fatigue est importante n'est pas chose aisée. Pourtant j'ai tenu bon. Le personnage de Franz Biberkopf, marchant peu à peu vers sa déchéance avant d'accomplir sa rédemption, est un de ceux que l'on n'oublie pas, comme Raskolnikov ou Rubempré. Et derrière la mise à nu de toute cette misère, de tous ces crimes, il y a l'immense bonté du texte pour les petits, en particulier Mimi, la prostituée amoureuse de Franz qui mourra étranglée pour l'avoir trop aimé.

J'ai déjà, en cours de lecture, cité un passage de ce livre. En voici un autre qui, s'il s'applique au personnage de Biberkopf, pourrait tout aussi bien résumer la vie de beaucoup d'entre nous.

Franz Biberkopf (...) a couru à toutes jambes le long de cette rue noire, se heurtant contre les arbres, et, plus il courait, plus il se heurtait. Bien qu'il y fît nuit, il tenait ses yeux fermés, épouvanté toutes les fois qu'il se cognait contre des arbres. Et plus il se cognait, plus il était épouvanté. La tête trouée, plus mort que vif, il alla tout de même jusqu'au bout. Et tombant, il ouvrit les yeux. La lanterne l'éclairait de sa lumière vive et il put lire ce qu'il y avait sur l'écriteau.
(Traduction de Zoya Motchane.)

Cadeaux.

Hier, mon frère m'a offert son "camelbak", sac à dos-outre permettant au sportif, cycliste ou coureur, de s'hydrater sans s'arrêter. Pour lui, m'a-t-il dit, la compétition cycliste, c'est fini pour un bout de temps. Je prends le relais. Je courrai aussi pour lui.
Il m'a également trouvé une jeune pousse de cet arbre à perruches dont j'ai fait état une fois et qui a réjoui ma prime enfance, quand je rendais visite à un arrière-grand-oncle à Andrézieux, sur les bords de la Loire. Je croyais l'espèce totalement disparue. Pour l'instant, ça ressemble à un tout petit brin d'herbe émergeant à peine de son petit pot de terre. Mon frère sera-t-il encore là quand j'accrocherai les premières perruches au rebord d'un verre et que, peu à peu, elles s'ouvriront, répandant à profusion le coton de leur ventre?

dimanche 23 mars 2008

Deux ou trois choses sur moi.

Voilà sans doute le billet le plus difficile à écrire pour moi. Je ne sais pas si j'arriverai au bout. Je le voudrais pourtant, pour clarifier en moi des pensées, des aspirations qui, peu à peu, y prennent de plus en plus de place.

Pourquoi aujourd'hui? Parce que Pâques, bien sûr, parce que veillée pascale hier soir, parce que messe à Noël: à chacune de ces occasions, je me sens de plus en plus "pris", interpellé, bouleversé. Je voudrais comprendre. Au début, j'ai pensé qu'il s'agissait d'une émotion facile, de circonstance: tout ce monde rassemblé pour chanter "Il est né, le divin enfant", forcément c'est émouvant, alors on pleure.
Mais ce n'est pas ça, c'est beaucoup plus profond, je crois.

J'ai eu, je l'ai dit déjà sans doute, une éducation très religieuse à cause de (ou grâce à) ma mère et ma grand-mère. Nombreuses années de catéchisme (on disait comme ça, à l'époque), prières tous les soirs dans le lit (le matin aussi avec ma grand-mère). Pour me punir de mes péchés de la journée, je me forçais à dire une dizaine de Notre Père et de Je vous salue, Marie. Si je m'endormais avant la fin, le lendemain, je multipliais par dix le nombre de prières manquantes. J'ai ainsi passé de longs débuts de nuit à tenter de rester éveillé pour finir ma tâche.
J'étais d'autre part très troublé par le fait que le prénom de ma mère soit aussi Marie.

Après avoir lu Les Clés du Royaume, de Cronin, cette foi désordonnée trouva un but: je voulus devenir missionnaire, puis, un peu plus tard prêtre responsable d'un orphelinat où j'aurais accueilli tous les enfants pauvres et sans avenir. J'avais même déjà dessiné les plans de cet orphelinat que je situais dans la ferme que nous habitions alors. Tout cela semble ridicule, bien sûr. Pourtant, ça ne l'est pas: une grand partie de ce que je suis est sortie de ces rêves, de ces projets, de cette folie. Et de tout cela, je n'ai jamais fait le deuil.

Le coup de tonnerre de la sexualité vint tout bouleverser. Je venais de découvrir une autre religion: ce n'est plus sur la croix que l'on me clouait à la place du Christ (comme je l'avais rêvé une nuit), c'est sur des sexes durcis par mon jeune âge que je m'empalais, découvrant en même temps le plaisir, ma force de séduction et ce que je croyais être ma liberté.

La mort de ma soeur m'éloigna encore davantage de mes anciennes aspirations. Je n'acceptais pas ce sacrifice inutile: pourquoi d'abord Isaac alors que le vieux bélier est là, tout près, les cornes et la laine emmêlées dans un buisson? Je traitais Dieu d'assassin. Comment réagir autrement, quand on a dix-huit ans et que sa petite soeur de onze vient de mourir? Comment ne pas avoir envie de cracher au visage de ce curé qui, pour me consoler, me dit qu'au paradis, je la retrouverais. Moi, à ce moment-là, le paradis, je m'en foutais: c'est ma soeur que je voulais.

Et puis, j'ai rencontré Pierre qui m'a tout de suite dit qu'il était prêtre. L'amour est né très vite et m'a sauvé du bourbier où peu à peu je m'étais enlisé. Pourtant tout n'était pas donné d'emblée. La question du sacerdoce de Pierre, même s'il ne l'exerçait plus et menait en quelque sorte une vie totalement civile, me partageait: d'un côté, ma vieille éducation puritaine se révoltait à l'idée qu'un prêtre (et bientôt beaucoup d'autres dans notre entourage) puisse être homosexuel, ou tout simplement vivre une sexualité, de l'autre je tenais à me choquer moi-même et, pour cela, la situation me convenait. Puisque Dieu m'avait trahi, qu'il ne s'étonne pas que j'aide ces ministres à le trahir à leur tour! Ces réflexions, aujourd'hui, m'aident à comprendre que même dans la haine, Dieu était toujours là, en moi, en question primordiale.

Pendant les trente-trois ans passés avec Pierre, nous avons peu abordé le sujet. Si nous le faisions, c'était toujours sur des points de culture biblique, de vocabulaire spécifique ou afin d'éclaircir tel ou tel aspect du dogme. Jamais, aussi surprenant que cela puisse paraître, nous n'avons parlé de foi. Pierre avait sans doute compris l'importance que cela avait pour moi, mais il percevait aussi que la moindre tentative pour me mener sur ce chemin m'aurait au contraire irrémédiablement fait fuir. J'ai découvert seulement les derniers mois de sa vie combien il était profondément croyant et combien tous ces actes avaient été dictés par son adhésion entière et sans faille à cette foi chrétienne.

Aujourd'hui, la mort ne m'apparaît plus un scandale. Si cela était le cas, je n'aurais pas pu faire face ces dernières années à l'acharnement de la vie. Ma colère et ma révolte s'étaient trop émoussées, je ne voulais plus lutter. La douleur m'a submergé, je ne savais plus si je pouvais vivre, si je voulais encore vivre. Je me suis laissé glisser, me retenant à quelques branches seulement: l'hygiène corporelle, la nourriture et les horaires réguliers. J'ai vécu ainsi pendant des mois, comme un automate, accomplissant aux mêmes heures les mêmes gestes, sachant instinctivement, comme un animal, que je ne devais pas cesser, que l'attrait de la mort était toujours là, tapi quelque part, comme ce jour où j'ai voulu m'étendre doucement sur la tombe de Pierre, prendre dans mes bras la terre qui la recouvre et, tendrement enlacé à lui, ne plus me relever.

Comme toujours aussi, j'ai voulu punir mon corps (responsable de quoi?). J'étais vivant et Pierre était mort: cela suffisait comme prétexte à la punition. Alors je me suis mis à rechercher des partenaires nombreux, à varier les expériences, à chercher sans complexe et sans retenue la plus grande souffrance dans le plus grand plaisir. Je me suis mis aussi à courir, m'imposant des parcours de plus en plus longs, jusqu'à vingt kilomètres, sans entraînement, n'écoutant pas les douleurs qui me tenaillaient certains jours: cette douleur physique tuait ma douleur morale.

Je ne savais pas alors que cette pratique de la course annonçait pour moi la remontée de la pente: je sortais de mes murs, le goût de l'effort positif me vint, le désir de faire mieux, de me surpasser (qui impliquait donc que je m'écoute, parfois), je vis mon corps reprendre une structure plus attrayante, du muscle remplaça la graisse. Le soleil revenait. Point de questions sur ma foi à cette période. Il fallait que je me reconstruise dans mon corps, dans mes veines, dans chacune de mes cellules. Le biologique occupait toute la place.

Un jour, je cessai d'aller au cimetière deux fois par semaine. Un jour, j'eus le courage de trier les affaires de Pierre, de donner ses vêtements. Un jour, j'entrai dans l'église où avait eu lieu la messe de ses funérailles et je m'y recueillis un instant. Non, je ne priais pas. La prière ne me venait qu'à un seul endroit: sur sa tombe, et toujours le Notre Père, que j'aime par dessus tout aujourd'hui.

Je viens d'évoquer longuement le passé. C'était la partie de ce billet la plus facile à rédiger: c'est moi, et ce n'est déjà plus moi aujourd'hui. Aujourd'hui?
Je vais être trivial mais je crois que je suis un peu dans la merde. Ne pas se poser de questions est reposant et permet de bien vivre tant que ces questions ne deviennent pas trop pressantes, tant que leurs réponses n'interfèrent pas trop souvent directement dans la vie de tous les jours. J'en suis là, je ne peux plus tourner autour du pot.

Hier soir, c'est moi qui ai demandé à J. de me joindre à lui et à sa femme pour assister à la veillée pascale. J'avais fait de même pour la messe de Noël. Mais, je l'ai dit, l'émotion ressentie pour une messe de minuit est sans doute un peu facile et "romantique". Hier soir, ce n'était pas la même chose. Je n'avais jamais de ma vie assisté à cette cérémonie, pourtant le moment le plus important de l'année pour un chrétien. Si j'ai été submergé par l'émotion à certains moments, ce n'est pas ce sentiment qui l'a emporté. C'est celui de la joie, d'une grande joie. Lorsque le prêtre a évoqué les paroles d'un jeune père de famille témoignant de sa joie de plus en plus profonde de faire partie de cette communauté chrétienne, j'ai su que je venais d'entendre là ce que, depuis quelque temps déjà, je n'osais pas m'avouer à moi-même. Autour du feu allumé dans le jardin de la cure, je me sentais bien. Au milieu de ces gens simples qui s'étaient déplacés hier soir malgré le froid pour venir dire leur espérance, je me sentais bien. J'ai regardé, fasciné, ces visages, des vieux, des jeunes, des laids, des beaux, des fatigués, des souriants, mais dans tous, de la joie. De la joie chez les deux adultes baptisés. Avant, je les aurais enviés. Hier, je partageais leur joie. Je suis allé communier sans me poser de questions inutiles, j'ai chanté parce que j'étais vraiment heureux. Pas d'émotion facile: une grande Joie.

Le fait d'avoir J. à mes côtés dans cette progression m'aide beaucoup. Sans qu'il le sache peut-être, sans que nous l'exprimions clairement en tout cas, il m'apporte un soutien considérable. Il est là, cela suffit pour que je m'appuie sur quelque chose de solide: sa foi à lui, lumineuse et joyeuse. J'ai l'impression d'être enfin sorti d'une croyance doloriste et morbide, d'une religion qui veut que l'on souffre pour mériter, qui voit le lumineux de la vie comme un outrage, pour entrer dans un chemin de lumière, d'humilité et de Joie.

Je l'ai vu.

Je l'ai vu. Ce matin. Je m'apprêtais comme chaque dimanche, en me rendant au marché, à lire l'ardoise de l'ébéniste, faisant même des pronostics sur le thème des vers qu'il allait offrir aux passants, et je l'ai vu: il était là, lui-même, en train de recopier, un livre dans une main, une craie dans l'autre, un poème de Jacques Prévert.

Il était courbé vers le bas de l'ardoise et je le distinguais mal. Sa silhouette n'avait pas l'air abîmée par l'âge, ni trop jeune pourtant. Cheveux grisonnants, apparemment. L'habit simple, du velours pour le pantalon, me semble-t-il, une chemise en haut. En m'approchant, je lui donnais autour de quarante-cinq ans. J'ai failli passer mon chemin, timidité naturelle ou plutôt désir de ne pas m'imposer oblige, puis je me suis ravisé: si je ne lui adressais pas la parole aujourd'hui, quand le ferais-je? Voilà des mois que je passe dans sa rue pour lire son ardoise, et je ne le vois qu'aujourd'hui!

A mon bonjour, il répond par un bonjour clair et pas surpris. Je lui explique que je lis régulièrement ce qu'il écrit et je le remercie pour le plaisir qu'il offre ainsi gratuitement. La conversation s'installe. Il me dit qu'il n'est pas seul, que les textes signés "Gé" sont ceux d'une amie à lui, poète, elle, que les voisins, au début, ne respectaient pas son ardoise, puis qu'ils s'y sont faits, que l'on peut écrire en dessous de ces textes: les craies à disposition dans la boîte accrochée au mur sont là pour ça, que ce côté interactif lui plaît au contraire.

Comment choisit-il ces textes? Quels sont ces goûts personnels? Ecrit-il lui-même? Pourquoi fait-il ça? Je n'ai pas osé le lui demander, ou je n'ai pas voulu, car je désire garder une part de mystère sur cet homme (et cette femme). L'avoir vu m'a fait plaisir, et perturbé en même temps: il a maintenant pour moi un visage, il s'est donc définitivement figé dans cette image. Je tenais à ce que, pour le reste, mes rêves continuent à vagabonder.

Mazille.

Ce matin, à la radio, toute une émission consacrée au Carmel de Mazille,à quelques kilomètres de Cluny,où nous avons fait escale avec J., le 16 février dernier. Heureux d'entendre exceptionnellement parler quelques-unes de ces femmes qui, le reste du temps, vivent dans le silence. Heureux de les découvrir si sereines et si vivantes, si humaines aussi.

J'ai appris qu'un groupe de terminales de notre lycée y fait chaque année une retraite afin de les aider à remonter des murs de pierres de leur propriété agricole (elles vivent en grande partie de leur propre production). La règle du silence gêne beaucoup les élèves les premiers jours, avant qu'ils en découvrent eux aussi l'étonnante force de ressourcement.

La photo qui illustre le billet précédent, Dimanche, a été prise dans leur chapelle il y a un mois. Le ciel était gris et pourtant la lumière irradie. Un peu comme aujourd'hui.

Dimanche

La Joie.

samedi 22 mars 2008

Samedi

L'attente.

Boycott.

Le jardinier Alain Baraton lançait ce matin sur France Inter un appel à boycott des bois exotiques dont la traçabilité n'est pas certaine, c'est à dire introduits frauduleusement en France. Ces bois proviennent essentiellement chez nous de la forêt centre-africaine, dont on parle moins que sa soeur amazonienne, mais qui, elle aussi, disparaît chaque jour davantage.

La gare d'Avignon présente de nombreuses surfaces aménagées dans ces bois-là, je suppose entrés de manière légale sur le territoire. Lorsque j'ai pris cette photo, je ne me doutais pas qu'elle allait servir à illustrer ce billet.


Bien sûr, le scandale de la déforestation à outrance n'est pas supportable, mais il y a pire: les méthodes employées par les magnats de cette exploitation. En effet, selon Alain Baraton, ils signeraient avec les populations locales des "contrats" stipulant qu'elles renonçaient à toute forme de procès ultérieurs. En contrepartie,on leur accorde une grosse récompense, des avantages en nature exorbitants: quelques kilos de sel et, cerise sur le gâteau,... 24 bouteilles de bière. Qui parle de commerce équitable?

vendredi 21 mars 2008

Ma reine des glaces.

Ma mère me parlait depuis longtemps de Tatania.

Ce nom me faisait rêver. D'autant qu'elle me la décrivait comme allant toujours pieds nus, été comme hiver, qu'il fasse chaud, qu'il gèle à pierres fendre ou qu'il pleuve. J'imaginais la fille de quelque dieu scandinave, fine et diaphane,dans son palais de glace, resplendissante de lumière argentée, dont les mots en sortant de la bouche formaient autant de cristaux ou de diamants.

Tatania était en fait une des malades soignées dans la clinique psychiatrique, dont l'autre particularité, à part les pieds nus, était sa foi profonde. Un vieux prêtre ne venant qu'une fois par semaine donner la communion, c'est elle qui s'en chargeait les autres jours, au cours d'un bref office à la chapelle.

Un jour, je l'ai croisée: une petite femme un peu enveloppée, à l'allure pressée et bougonne. Ses pieds: deux terminaisons tordues et calleuses, proches du cep de vigne, sans doute plus dures que n'importe quelle semelle. Elle n'a même pas levé les yeux sur nous. Peut-être un mauvais jour.

Une autre fois, Tatania est devenue Tatiana. Ma mère avait toujours mal prononcé. Elle s'appelait donc Tatiana. Adieu Tatania et son palais des glaces; bonjour, Tatiana. Il fallait que je m'habitue. Bien sûr, ça me plaisait moins: on pensait plutôt au patinage artistique au mieux, au lancer du disque au pire. Mais bon, puisque c'était son nom.

Eh bien, pas du tout. Dernier épisode aujourd'hui, définitif celui-ci. Tatania ne s'appelle pas Tatiana, pas non plus Natatia, Natacha, Tiatana. Non, elle s'appelle....Yvette. Je renonce à me créer des images mentales!

Non, pour moi, elle reste Tatania, la princesse aux pieds nus.

Vendredi

La crucifixion.

Mai: là, on ne rigole plus.

Depuis ce matin, sur France Inter, on nous parle de Mai 68, quarantième anniversaire oblige.

Se succèdent reportages, interviews d'époque, captage radiophonique de l'effervescence de la rue dans ces jours chauds. On a parfois l'impression d'y être et d'avoir les yeux qui piquent sous l'effet des gaz lacrymogènes.

On ressort même quelques vieilles barbes, tel Alain Gesmard, dont j'ai appris pour l'occasion qu'il fit carrière comme inspecteur de l'Education Nationale. Nul n'est parfait, pas même Cohn Bendit ou Krivine.

A entendre ce discours des manifestants, tant étudiants que profs, cette phraséologie souvent pompeuse et creuse, je me dis que comme toute révolution, si elle a produit quelque chose (et je pense qu'elle l'a fait), cette avancée échappait totalement aux meneurs et idéologues du mouvement. Je ne suis pas du tout en train de rédiger un message réactionnaire, simplement les réflexions de quelqu'un qui a raté Mai 68, parce qu'à peine trop jeune, et qui, vieillissant, a une capacité de détachement sans doute plus développée qu'autrefois.

A cette époque, j'habitais à la campagne. Ma mère m'interdit de rejoindre mon lycée à Saint-Etienne et je passai plusieurs semaines dans le jardin de la maison, sous la tonnelle de vieilles roses, à lire, à lire, à lire. Mais je crois que je l'ai déjà dit dans un billet antérieur. Un autre des avantages de l'âge avançant (ne rien exagérer tout de même!), c'est de pouvoir rabâcher en toute impunité! Mais si mon rabâchage vous ennuie, pensez à ce que vous ressentirez dans un mois quand on vous parlera encore et toujours de ce quarantième anniversaire. Là dessus, il va y en avoir, du média occupé! Eh bien, moi, savez-vous ce que je vais faire? Une fois encore, je rejoindrai ma tonnelle, virtuelle cette fois-ci, et je lirai, je lirai, je lirai...

jeudi 20 mars 2008

Jeudi.

La Cène?

Mars, qui rit malgré les averses.

Le mois de mars est un mois singulier


D'abord son nom, l'un des plus courts des noms de mois de l'année. Quatre lettres dont trois consonnes, sonorité un peu sèche, presque claquante,bien en harmonie avec le dieu romain de la guerre qui lui donne son nom.

Longtemps premier mois de l'année, rétrogradé à la troisième place, célèbre pour ses Ides fatales à César et pour ses giboulées, qui toujours m'évoquent les poésies apprises en primaire et recopiées sur un cahier spécial, où, si je me souviens bien, se trouvaient aussi les phrases retranscrites en diverses écritures, dont le script, après la leçon de morale. Je parle bien entendu de l'école primaire laïque! Le cahier était un cahier Héraklès avec, sur la couverture, ce héros de profil, le pied appuyé sur un rocher, bandant son arc pour frapper un invisible ennemi.

Mois du printemps, mois de la poésie, associé au beau temps, au désir de se découvrir, de montrer sa peau, de l'exposer aux premiers rayons chauds du soleil, alors qu'il traîne encore avec lui le long manteau de l'hiver. Les jours grandissent mais s'obscurcissent d'averses, les fleurs s'ouvrent mais un vent glacial les fripent parfois. L'année scolaire entre (déjà!) dans la dernière ligne droite, on s'aperçoit que certains élèves ont pris dix centimètres, que d'autres ont la voix qui se brise, que quelques-uns, dans les plus grands, sont plus souvent ailleurs, dans des absences langoureuses.

Février, chez les Romains, était le mois des purifications. Mars est le mois de l'attente, celui où la jeune épousée est prête à accueillir son viril compagnon, toute frémissante et apeurée à la fois, voulant percer le mystère et effrayée de ce qu'elle va découvrir. Un peu de fièvre mais un désir immense. L'année nouvelle commençait, la vie nouvelle commence aussi.

D'où cet énervement sensible de tous, ces mélancolies, ce désir d'autre chose, ces brusques changements d'humeur comme de ciels, ce besoin d'aimer et d'être aimé.

Vénus avait, contrainte et forcée, épousé Vulcain, le dieu boîteux. Elle ne mit pas longtemps à se trouver un amant plus enthousiasmant. Mars avait pour lui sa vigueur de mâle. Or Mercure, afin de révéler aux yeux de tous l'inconduite des deux amants, leur tendit un bien méchant piège. Pendant qu'une nuit, ils dormaient tendrement enlacés après leurs ébats divins, il jeta sur eux un filet de pêcheur dans lequel, en se débattant, ils ne firent que s'engluer davantage. Puis, impatient de faire connaître l'adultère, il demanda au Soleil de se lever plus tôt. Ainsi les autres dieux de l'Olympe n'eurent pas à attendre longtemps pour, si j'ose dire, se rincer l'oeil.

Cette histoire de la mythologie me semble parlante, hurlante même. Vulcain, c'est le vieux mari, l'année ancienne, l'hiver qui tente de se réchauffer au feu de sa forge. Vénus, c'est le frémissement du désir, les sens en attente du renouveau, du nouveau, de l'inconnu. Mars, c'est le bouillonnement du sang, la violence des pulsions, le delta impétueux du fleuve trop longtemps contenu entre ses rives. Souhaitons que Mercure soit celui, quel qu'il soit, qui nous permet de ne pas prendre des vessies pour des lanternes.


Poésie de mon enfance:

Tandis qu'à leurs oeuvres perverses
Les hommes courent haletants,
Mars qui rit, malgré les averses,
Prépare en secret le printemps.

Pour les petites pâquerettes,
Sournoisement lorsque tout dort,
Il repasse des collerettes
Et cisèle des boutons d'or.

Dans le verger et dans la vigne,
Il s'en va, furtif perruquier,
Avec une houppe de cygne
Poudrer à frimas l'amandier.

La nature au lit se repose;
Lui descend au jardin désert
Et lace les boutons de rose
Dans leur corset de velours vert.

Tout en composant des solfèges
Qu'aux merles il siffle à mi-voix,
Il sème au pré les perce-neige
Et les violettes aux bois.

Sur le cresson de la fontaine
Où le cerf boit, l'oreille au guet,
De sa main cachée il égrène
Les grelots d'argent du muguet.

Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,
Il met la fraise au teint vermeil
Et te tresse un chapeau de feuilles
Pour te garantir du soleil.

Puis, lorsque sa besogne est faite
Et que son règne va finir,
Au seuil d'avril, tournant la tête,
Il dit:" Printemps, tu peux venir>


Théophile Gautier (1811-1872)

mercredi 19 mars 2008

Entrez donc!

Une nouvelle visite ce matin dans notre cours commun, à Stéphane et à moi: une jeune stagiaire en Arts Plastiques envoyée par un de nos anciens directeurs pour suivre quelques heures afin de se perfectionner.

A la fin, elle nous a avoué que, pendant la presque totalité de la séance, elle n'avait pas su deviner lequel était le prof d'histoire et lequel celui de français. Objectif atteint donc: nous sommes, par cette expérience pédagogique, au-delà de l'interdisciplinarité.

Mais ce qui est vraiment bien, c'est que nous ne faisons plus du tout attention à une (ou plusieurs) présence étrangère pendant nos interventions. La meilleure preuve en est que nous sommes de plus en plus nombreux, chez les professeurs concernés par cette innovation, à donner nos cours porte ouverte.

Une évidence.

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Il attendait sur le trottoir, dans le vent glacial de cet après-midi, à l'arrêt d'une ligne de bus. J'étais dans ma voiture, patientant, avant que le feu passe au vert, pour rejoindre Gilles à Miribel et faire avec lui le tour du lac en courant. Je pensais aux bienfaits physiques que cet exercice nous apporte quand je l'ai vu, ce petit homme, ce gnome.

Presque nain, une tête grosse, aux traits épais, sans cou, directement posée sur des épaules qu'on aurait dit rehaussées, des bras courts le long d'un corps sans taille, d'un seul bloc, une souche épaisse d'arbre sectionné, des jambes brèves mais puissantes, et de grands pieds qui dépassaient de pantalons trop courts. Son imperméable à demi ouvert battait au vent et le froid le faisait grimacer.

J'ai d'abord pensé au bus, qui se faisait attendre et qui obligeait cet homme à rester dans les bourrasques. Pourtant il y avait un abri, où d'autres voyageurs s'étaient réfugiés. Lui était à l'extérieur, seul, isolé. Et c'est en constatant sa solitude que j'ai vu sa monstruosité. Etait-ce seulement le vent qui le faisait grimacer?

Ma première question fut de me demander à quoi un être aussi peu favorisé pouvait raccrocher sa vie: avait-il un jour connu l'amour, le lien physique, le plaisir charnel? Etait-il entouré d'une famille? Je ne pouvais imaginer un petit garçon sautant sur ses genoux ou une fillette l'embrassant tendrement dans le cou. Où se situait-il dans l'échelle sociale, dans quel cadre travaillait-il, d'ailleurs travaillait-il? Que faisait-il là, en début d'après-midi, à tenter de faire face aux rafales? Quelle passion, quel feu, quelle espérance le maintenaient debout? L'argent? Le meurtre? Le mal? La goinfrerie? Quand le vert s'est affiché, j'en étais à m'estimer très heureux de ne pas être ce pauvre homme.

A un autre moment de la journée, j'ai prêté l'oreille un instant à la radio, pour entendre que les mots "foi" et "confiance" avaient la même origine. Bien sûr, je connais le latin "fides", qui peut effectivement se traduire de ces deux manières mais je comprenais toujours "foi" au sens que ce mot a dans l'expression "avoir foi en quelqu'un", avoir confiance donc. Aujourd'hui, l'acceptation religieuse du terme s'est immédiatement imposée.

Tout de suite, étrangement, un rideau est tombé, une question profonde venait de trouver sa réponse, sans que je sache consciemment ce qu'était cette question et ce qu'a été cette réponse. Je crois que cela se situe dans la lignée du "lâcher prise" découvert récemment.

Ce soir, encore à la radio, on commentait sans doute un texte de la Bible (je n'ai pas entendu le début de l'émission) et l'on comparait le Christ à un lépreux, isolé, rejeté de tous parce que porteur des turpitudes et des maux du monde, rejeté alors que ces maux, il les endossait au nom de tous, en victime consentante.

Quand je suis descendu de voiture, tout à l'heure, après la visite à ma mère, le lien entre ces trois éléments de ma journée, un pauvre bougre contrefait dans le froid, une histoire d'étymologie et un commentaire de la Bible sur le sacrifice accepté, m'est apparu évident. Pour la deuxième fois de la journée, une lumière intérieure a changé d'intensité. Mais l'évidence ne peut s'expliquer. Ex-videre, c'est voir au dehors, au dehors de ce qu'il est habituel de voir, donc, paradoxalement, voir uniquement en dedans.

mardi 18 mars 2008

Eloge d'un grand homme.

En partant chez le kiné tout à l'heure, j'ai rencontré notre ancien médecin généraliste, celui qui était là au moment de la mort de Pierre.

C'est un homme que j'estime beaucoup. Âgé d'une petite cinquante d'années, il a abandonné son cabinet pour entrer à la sécurité sociale. Motif officiel: se garantir, pour lui et sa famille, une retraite confortable. Il est vrai qu'au cabinet, une sorte de hangar tout en longueur aménagé en salles d'attente et de consultation, il gardait chaque patient une bonne demi-heure et ne manquait jamais de lui donner des explications pédagogiques, schémas et objets médicaux à l'appui. Ce n'est pas ainsi que l'on devient riche, d'autant qu'il préservait une partie de son temps pour s'adonner à ses autres passions: la course à pied et le clavecin.

Autre motif, plus profond et qu'il m'a un jour confié: il ne supportait plus de voir mourir ses patients les plus âgés. Alors, il s'est protégé.

Pour Pierre, il a été extraordinaire. Au-delà du médecin, je crois que l'on peut parler d'un ami: ils aimaient se voir, échanger sur les sujets les plus divers, se prêter des livres, de la poésie. Il est venu plusieurs fois rendre visite à Pierre pendant son hospitalisation, supprimant parfois son repas pour cela. Il a continué ces visites lorsque Pierre, sans doute, ne pouvait plus le reconnaître. Un accompagnement humain gratuit. Combien de médecins sont capables de tels gestes?

C'est lui qui m'a appris un jour que Pierre n'avait au plus qu'une espérance de vie de deux ans. Il ne se trompait pas. Je me souviens de ce moment et de l'endroit. Nous nous étions comme aujourd'hui rencontrés dans la rue. Il croyait que le spécialiste m'avait informé de ce terme et n'a donc pas pris de précaution oratoire. Pour moi, ce fut comme un coup de tonnerre. Mon émotion a dû immédiatement transparaître, je me suis senti blêmir. Il s'est excusé mais je lui ai tout de suite été reconnaissant de son honnêteté.

C'est lui qui m'a donné son téléphone personnel pour que je puisse le joindre si l'épreuve m'était un jour insupportable à surmonter. C'est avec lui que j'ai parlé de course à pied, c'est lui qui m'a donné envie de recommencer. Sans que je le voie, il a tissé une trame de sécurité autour de moi, avec les bons mots et la bonne attitude, sans me faire fuir. Je ne me suis pas méfié. Quand je m'en suis rendu compte, j'étais déjà en partie raccroché à la vie. Son dernier conseil a fait son chemin en moi: j'ai maintenant envie de repeindre mon appartement en couleurs claires.

Je ne dirai jamais assez ce que je lui dois, et ce n'est pas là une simple formule. Cet homme est un être unique, que j'admire profondément. Il fait partie pour moi de la lignée des grands médecins humanistes dont les rues de Lyon portent si souvent les noms.

De l'autre côté du miroir.

Connait-on vraiment son propre visage? On le regarde souvent, le matin dans la salle de bains pour se raser, se maquiller, effleurer un bouton, scruter une ride, mais le connait-on vraiment? Tous ces regards sont utilitaires et furtifs, comme celui lancé dans la rue sur le reflet d'une vitrine pour vérifier le noeud d'une cravate ou d'un foulard, l'arrangement d'une mèche, ou simplement parce que, ce jour-là, on se trouve beau.

Mais l'on ne voit alors que le détail et un vague ensemble, celui que l'on veut bien voir, celui que l'on a l'habitude de voir. En relisant à chaud un texte, on ne distingue pas ses fautes, en regardant par habitude son visage, on finit par ne plus voir mais imaginer. D'où la surprise des premiers cheveux blancs, qu'on dirait poussés pendant la nuit, l'effroi de la première ride, déjà bien implantée et que l'on n'avait pas remarquée.

On avait déposé son visage comme on dépose un brevet. Et un jour, avec une autre lumière, dans une circonstance inaccoutumée, parce que nous le voyons sans avoir voulu le regarder, nous découvrons non pas celui qui nous est familier mais celui que les autres ont réellement sous les yeux. C'est comme entendre sa propre voix enregistrée sur un magnétophone: on ne se reconnaît pas, mais nos amis nous confirment qu'il s'agit bien de nous.

Dans l'immense miroir de la grande salle, tout à l'heure, en attendant le kiné, assis face à mon image, je l'ai découverte par surprise. Je me regardais machinalement et, tout à coup, je me suis vu. En fixant longuement cette image,des détails se sont peu à peu révélés comme dans le bain du labo-photos, se superposant à ceux de toujours puis les remplaçant même. J'ai vu apparaître le visage d'un homme de cinquante-cinq ans, allongé, sec et creusé, à l'air fatigué sous les néons. J'ai compris pourquoi les élèves ont parfois peur de moi en début d'année: il est bien vrai que l'on n'a pas d'emblée envie de me taper sur l'épaule.

Mais, alors que l'on m'a toujours dit que je ressemblais à mon père (P1), ce qui est vrai, j'ai cet après-midi découvert des traits de mon autre père (P2), plus particulièrement dans l'expression du regard. Il est difficile de parler de soi. Je trouvais le regard de mon père à la fois triste et mélancolique, et marqué d'une profonde douceur, d'une vraie tendresse. J'ai cru voir cela dans le mien cet après-midi. J'ai retrouvé non pas mes yeux, mais les siens.

Lorsque le kiné est arrivé, j'ai repris mon apparence habituelle. Je suis rentré dans mon corps, comme le personnage d'un roman fantastique que je serai le seul à avoir lu.

lundi 17 mars 2008

Le der des ders.

J'aime l'idée que le dernier des poilus français, Lazare Ponticelli, mort récemment et à qui hommage a été rendu aujourd'hui, soit italien d'origine. Nos cousins proches.... et l'Europe.
Le prix de deux guerres.

La camarde.

Les ténèbres ne se résorbent pas aussi facilement que cela. Au moment où l'on s'y attend le moins, elles ressurgissent et vous poignent le coeur d'autant plus qu'on ne les a pas vu revenir. Je pensais être débarrassé de ces visions d'hôpitaux qui m'ont harcelé si longtemps après la mort de Pierre et que, de façon surprenante, celle de mon père n'a pas réveillées. Elles sont revenues, hier, alors que rien ne le laissait présager. Est-ce la lecture d'un article de Patrick, dans son blog En forme de Poire, consacré aux derniers jours de la vie de son arrière-grand-mère dans la solitude d'un lycée aixois, est-ce son évocation des couloirs de cette grande bâtisse la nuit qui a réveillé en moi ces vieux fantômes. J'ai revu les couloirs de la clinique, pleins de mouvements pendant la journée, remplis du passage des aides-soignantes, des infirmières et des familles, les quelques chaises le long des murs, où l'on pouvait s'asseoir en attendant que les soins ou la toilette soient terminés, mais qu'il fallait vite quitter parce que, assis, les genoux gênent le passage des chariots, ou à cause de notre propre gêne d'avoir sous les yeux le spectacle d'un pauvre vieux corps étendu sur le lit de la chambre d'en face, un corps qui n'est plus le corps du désir et du plaisir, mais une molle pâte à modeler qui bientôt, après putréfaction, redeviendra poussière. Ces couloirs sans aucune ouverture sur l'extérieur, où l'on n'est jamais sûr du jour ou de la nuit, du soleil ou de la pluie, où la chaleur étouffante vous amène régulièrement à la fontaine réfrigérée qui vous dispense une eau si fraîche qu'on dirait le seul élément pur dans tout ce qui vous entoure. Ces couloirs où pourtant vous restez parce que l'aimé est là, derrière la porte, parce que vous serez bouleversé par le sourire rayonnant qu'il vous lancera à votre entrée dans la chambre avant d'oublier jusqu'à votre présence, maladie bouffeuse de cerveau oblige, parce que vous pourrez encore un peu lui tenir la main, sentir sa dernière chaleur, imaginer que, dans ce cerveau martyrisé, il existe un petit coin de ciel bleu, un jardin préservé, un arpent de prairie où, étendu, il est heureux de reconnaître votre main, même si, depuis longtemps, il ne peut plus bouger la sienne, où vous restez parce que l'on vous connaît, depuis le temps, parce que l'on vous sourit, parfois par politesse, souvent avec tendresse, parce que ce monde de la maladie est devenu votre univers, parce que l'autre extérieur n'existe pas plus qu'un décor de fiction qui s'évanouira une fois le film terminé, parce que cet autre extérieur, où jusqu'à il n'y a pas longtemps vous déambuliez avec tant d'aisance, vous terrorise maintenant que vous n'avez plus entre les mains que votre immense amour stérile dont vous ne savez plus que faire, tout le reste étant dans les mains des médecins. Et pire, ces couloirs la nuit, déserts, à la lumière assourdie, avec, tout au fond, juste avant le coude qui le masque à votre vue, la réverbération étrange du bocal de la garde de nuit, une lumière de morgue à laquelle pourtant vous vous attachez parce qu'elle est encore la vie au milieu de toute cette mort assoupie qui tousse et qui gémit, qui rêve et qui appelle, malgré cette étrange femme qui déambule à heure fixe, que, réveillé par son pas, vous voyez apparaître dans la chambre, sans sourire, sans sentiment, sanglée dans sa blouse blanche qui ne masque pas ses formes gigantesques, sans paroles ni regard pour vous, comme un robot à la luxuriante chevelure blanche programmé pour soigner. Je l'ai détestée, cette femme inhumaine, sorte de Cybèle, de Séléné maléfique, goule nourrie des souffrances qu'elle tentait d'apaiser. La mort n'est pas ce squelette décharné armé de sa longue faux que l'on représente souvent. La mort, je peux vous le dire, je l'ai vue ces nuits-là: elle a de longs cheveux de neige, une grande blouse immaculée et elle est grasse, très grasse. Il n'y aura pas de paragraphes, d'aérations, dans ce texte: je veux l'étouffer, la camarde, dans mes mots, pour ne plus jamais la revoir.

Une petite note de musique.

Est-on plus sensible à certaines notes de musique qu'à d'autres? Je me suis posé la question l'autre jour en écoutant à la radio un morceau pour piano de Beethoven , j'ai oublié lequel.

Je me savais déjà attiré par certains mots, attirance sans rapport direct avec leur sens, parfois pas même avec ce qu'ils m'évoquent, l'image mentale qu'ils créent. Mais si les mots ont une sonorité globale, ils sont aussi décomposables en autant de syllabes, toutes possédant leur son propre.

Je savais aussi que certaines voix me séduisent immédiatement, particulièrement des voix de femmes, un peu rauques et traînantes, par exemple celle de Delphine Seyrig dans L'Année dernière à Marienbad. Peu de voix d'hommes, effectivement, mais je pense tout à coup à l'exception: Gérard Sire, qui fut journaliste à France Inter, décédé en 1977.

Bien évidemment aussi les voix du chant, féminines encore, et plus soprani qu'alti, celles qui vous transpercent à la première mesure, que l'on reconnait aux deux premières notes, dans n'importe quelle oeuvre, qui vous transportent ailleurs, comme la voix de paradis de Kathleen Ferrier ou celle, si émouvante, de Maria Callas. Un homme aussi ici: Alfred Deller.

Je connaissais ma préférence pour les instruments évoquant ces voix d'alto, les hautbois, ou le violoncelle, mon engouement pour les oeuvres alliant musique et choeurs, religieuses ou profanes, oratorio ou opéra, ou pour celles à un seul instrument. Je sais que je suis envoûté par des morceaux plus difficiles, à la rythmique répétitive ou languissante, comme certaines écritures de Arvo Pârt ou Gorecki.

Mais ceci, ce sont DES sons. (allitération fortuite).

En écoutant, il y a quelques jours, l'oeuvre de Beethoven, musicien qui pourtant ne me touche guère, je n'étais pas sensible à un air, à un mouvement, à une composition, mais à UNE note au piano. Laquelle? Je ne sais pas. Bien que chantant juste, entendant juste et passionné de musique, je n'ai jamais pu mettre un nom sur une note entendue. Je sais seulement que, chaque fois que cette même note apparaissait, c'est elle que j'isolais dans mon esprit, c'est elle qui résonnait différemment dans ma tête, c'est elle qui faisait naître le plaisir.

Pourquoi celle-ci et pas une autre?

dimanche 16 mars 2008

J'ai tué mon maître.

Entendu à la radio ce matin cette nouvelle époustouflante (pour moi, en tout cas). On sait qui a descendu l'avion de Saint-Exupéry en Août 44.

Il y a quelque temps, un pêcheur a remonté dans ses filets la gourmette du père du Petit Prince. Ensuite, des chercheurs ont réussi à localiser l'épave de l'appareil.

Et c'est là qu'apparaît notre homme: un allemand engagé dans la Luftwaffen, encore vivant aujourd'hui. Il a, en Août 44, abattu un avion français dans le périmètre concerné, et espérait jusqu'à maintenant ne pas être le responsable de la mort de l'écrivain.

Aujourd'hui, il n'a plus aucun doute et vit apparemment très mal son geste, pourtant ancien et dicté par une logique de guerre. Pourquoi? C'est en lisant les traductions en allemand des ouvrages de Saint-Exupéry qu'il avait découvert sa vocation d'aviateur.

On peut parler là d'ironie du sort.

Chansonnette.

Je parlais hier de l'ourlet d'or qu'ont les nuages parfois dans un ciel d'orage. Cela me rappelait une chanson de mon enfance, sans que je puisse réellement la faire ressurgir de ma mémoire.

Ce matin, au réveil, elle était là, parole, musique, contexte, tout, comme si j'avais inconsciemment passé la nuit à y réfléchir. Génie de la machine cerveau!
C'est une chansonnette de rien du tout, apprise en colonie, à Usson-en-Forez. Je n'aimais pas l'atmosphère de la colonie, comme sans doute, plus tard, je n'aurais pas aimé le mode de vie en caserne, si j'y avais été exposé. Je me réfugiais alors dans le rêve, dans l'amourette (d'une petite fille) et dans la chanson apprise en veillée. Mon lit était mon véritable nid: je n'ai jamais pu faire semblant et me comporter comme certains de mes compagnons, en futurs caïds et machos convaincus m'était tout bonnement impossible. Mon lit était donc le seul endroit où je retrouvais ce que j'aimais le plus au monde à ce moment-là: la solitude.

Est-ce pour ces raisons que j'ai retenu autant de chants appris alors? Comme nous ne pouvions lire au delà d'une certaine heure, les seuls mots à disposition quand je le voulais étaient des paroles de chansons. Mention spéciale pour la plus belle: Les Crapauds, que je trouve toujours aussi poétique aujourd'hui.

Voici quelques vers de la chansonnette évoquée hier.

Le front penché vers la terre,
J'allais triste et soucieux
Quand j'entendis la voix claire
D'un petit oiseau joyeux.
Il me dit: "Ne sois pas triste,
L'espérance est un trésor.
Même le plus noir nuage
A toujours sa frange d'or.



Cet oiseau, si vieux maintenant, je l'entends encore souvent.

Dimanche des Rameaux (bis)

Toujours au marché Saint-Louis, conversation avec le producteur à qui j'achète régulièrement mon miel.

Il vient de l'Ain, au pied du Cerdon, et a sans doute été forcé d'arborer une magnifique moustache à la gauloise, s'il voulait être distingué comme le mâle (dominant?) face à sa femme fort bien pourvue elle aussi en système pileux facial.

Mais c'est cette dame, fort moustachue donc et trop bien en chair, qui m'a appris quelque chose ce matin. Elle était très contente que souffle le vent du sud et, devant mon étonnement, a rajouté que c'était bon pour eux. Comme elle voyait que je ne comprenais rien, elle s'est lancée dans l'explication, avec la tête d'un patient pédagogue devant un disciple un peu demeuré.

Le vent qu'il fait le jour des Rameaux sera, selon la tradition populaire,et qu'elle m'a dit avoir vérifiée, le vent dominant de l'année. Ainsi, selon elle, l'année ne sera pas forcément pluvieuse mais humide. Si, ce jour-là, le vent vient du nord, ce n'est pas bon signe, car ce vent-là dessèche le nectar des fleurs et les abeilles ont alors du mal à le récolter.

Je suis rentré un peu moins ignorant, comme le "quidam des Rameaux", en espérant que cette culture-là n'allait pas disparaître en même temps que la dame à la moustache et ses semblables.

Pâques Fleuries.

Dimanche des Rameaux. Il y a trente deux ans, nous étions à Paris, Pierre et moi,pour installer ma soeur qui venait d'y être nommée. Ma mère faisait partie du voyage.
Nous pensions la fatiguer dans la journée pour ensuite profiter de notre soirée librement, et peu sagement. C'est elle qui fut la plus résistante et en réclamait encore alors que nous ne tenions plus debout. Son meilleur souvenir de ce voyage: lorsque, en métro pour Pigale, un inconnu lui mit la main au derrière. Elle, la si prude, n'en revenait pas d'avoir encore un tel succès. On ne connaît jamais assez bien ses parents!

Aujourd'hui, sur le marché Saint-Louis, entendu la conversation entre un vendeur et un client. Le chaland, un homme d'une trentaine d'années, demandait ce que c'était que le Dimanche des Rameaux. Le marchand a dû lui expliquer l'entrée du Christ à Jérusalem, l'âne et les palmes, le lien avec Pâques, l'autre dénomination de Pâques Fleuries. Il lui a parlé de l'habitude de faire bénir ce jour-là dans les églises des rameaux de buis, que la superstition populaire utilisait ensuite pour protéger sa maison du malheur, en attachant ces rameaux contre le crucifix pendu au-dessus du lit conjugal. Lorsque nous étions enfants, ma mère, en temps de violent orage, nous regroupait dans son grand lit et faisait brûler une de ses branches jusqu'à ce que le temps se calme. Moi qui étais fasciné par les éclairs, inutile de préciser que je n'avais pas le droit de m'approcher de la fenêtre.

Étonnant qu'un homme de cet âge, d'une intelligence apparemment bien développée, ne sache pas ce que sont les Rameaux. Il me semblait que de telles connaissances étaient sorties du domaine purement religieux pour intégrer la culture française et plus généralement occidentale. Ainsi aucun écho en lui quand il nomme les pâquerettes, pour ne rien dire de l'expression Faire Pâques avant les Rameaux, situation qu'il a peut-être, comme Monsieur Jourdain, vécue sans en connaître la périphrase, ou de la rencontre ce jour-là de Jean-Jacques avec "Maman". Une telle absence de culture, liée sans doute à un manque de curiosité (qu'est-ce qui est le plus grave?) n'est pas loin de me choquer chez un adulte (encore que celui-ci se renseignait justement). Je souhaite pouvoir un jour dire: "Je m'en lave les mains.", mais n'y crois guère.

samedi 15 mars 2008

La dame du Vélodrome.

A quoi pense cette dame nue, assise depuis si longtemps sur son piédestal, à regarder passer les coureurs? Et quel drôle de chapeau!

Promenade.

Cet après-midi, bien que fatigué, promenade au parc de la Tête d'Or. Je n'imaginais pas passer ce temps seul chez moi.


Beaucoup de monde, comme prévisible. Des familles, des enfants, des vélos, des barbes à papa, des cris, des chutes, des pleurs, des enthousiasmes devant les animaux, des à cheval sur les épaules, des tu m'achètes une glace, des crêpes à n'importe quoi (et très cher), la vie quoi.


Je me suis réfugié d'abord dans le jardin botanique et la serre des plantes carnivores.


Ensuite, à l'Orangerie, j'ai demandé, sans succès bien évidemment, si je pouvais photographier les oeuvres du couple de sculpteurs dont j'ai déjà parlé. Ai remarqué au passage que, de toutes ces oeuvres, je préférais les deux représentant un couple homme/femme debout ou assis, dont les corps semblent scarifiés, mais tendrement, la peau comme de la terre craquelée sous la sécheresse, attendant la main de l'autre qui en polira la surface.


Puis, ayant dépassé le lac et un coin de parc moins fréquenté, près du vélodrome, je suis sorti par la porte du Musée d'Art Contemporain, où l'exposition Keith Haring attire les foules.


Petit tour dans la Cité Internationale


avant de regagner le parc alors que la lumière baissait tout à coup et que le vent devenait furieux, m'obligeant à rentrer (joie du vélo sous les brusques rafales!).


Les parcs se suivent et ne se ressemblent pas. Moisson de photos ce soir. Il était temps d'ailleurs: les magnolias sont finissant.

Entraînement.

Ce matin, pour le deuxième samedi consécutif, nous sommes allés, Gilles et moi, courir au parc de Miribel. Quand on s'inscrit pour le semi marathon de septembre, il faut bien commencer un jour à souffrir.

De souffrance point, pour ma part en tout cas, et Gilles est si secret qu'il n'en fait pas état. Mais la découverte d'un paysage magnifique. Il m'est arrivé, les années précédentes, de courir depuis la Doua jusqu'à l'entrée du parc, mais je rebroussais chemin une fois parvenu au gué. Maintenant Gilles m'a fait connaître le tour du lac (11 kms , avec la petite boucle supplémentaire). En ce moment, encore peu de verdure, les bords du lac déserts donc, car à découvert, ce qui m'évite d'avoir l'esprit détourné par les garçons qui s'y baignent nus et s'y rencontrent à la belle saison: Miribel est un haut lieu de la drague homo.

Non, la course, rien que la course. Bon tandem avec Gilles car de force à peu près égale: aucun n'est obligé de ralentir pour attendre l'autre, ce qui, à la longue, gâche un peu le plaisir. Peu à peu, nous rallongerons l'itinéraire pour parvenir aux 21 kms demandés. Cette semaine, nous irons deux fois: un seul entraînement le samedi ne suffit pas.

Si les arbres n'ont pas encore leurs feuilles, les fleurs, elles, ont envahi les prés et les bords de chemins. Ce matin, nous avons essuyé une tempête de pétales arrachés aux arbres par le vent qui se levait. Cette neige de fleurs est pour moi indissociablement liée à l'évocation du Japon de Kawabata. J'étais heureux de rire dans cette bourrasque parfumée. L'absence de verdure permet aussi d'avoir une vue dégagée sur l'ensemble du lac et de ses îles, spectacle nostalgique dans la légère brume de cette matinée.

Tout au long de l'entraînement, nous parlons beaucoup. Gilles est, je l'ai dit, quelqu'un d'assez secret, qui se laisse deviner mais ne se livre pas. Comme dans un ciel d'orage le soleil apparaissant un instant avant d'être englouti par les nuages mais qui les ourle d'une frange d'or (comme dans quelle chanson de mon enfance?).
Ce que j'ai déjà compris, c'est que la motivation pour la course est la même, qu'elle procède de la même démarche originelle, et que nous analysons de la même façon (comme déjà je l'ai découvert avec Christian en décembre) les sensations et les plaisirs éprouvés une fois la douleur des débuts dépassée.

Un seul regret: l'étroitesse des vêtements de sport ne me permet pas d'emporter avec moi mon appareil photos. Sinon, j'aurais, bien évidemment, composé les plaisirs.

vendredi 14 mars 2008

Petit à petit.

Surcharge de travail oblige, j'avance lentement dans la lecture de Berlin Alexanderplatz. D'ailleurs c'est un livre que l'on ne peut lire vite, tant il est riche mais secret. Un passage repéré depuis longtemps (catalogue des habitants d'un immeuble):

Enfin, à côté, un aide-boulanger et sa femme qui travaille dans une imprimerie et qui souffre d'une inflammation chronique de l'ovaire. Qu'est-ce qu'ils ont dans leur vie, ceux-là? Hé bien, d'abord l'un a l'autre, et puis dimanche dernier, revue et ciné, séance de club par-ci par-là, visite chez ses parents à lui. C'est tout? Ne montez pas sur vos grands chevaux, monsieur: s'ajoute à cela le beau temps, le mauvais temps, promenade à la campagne, coin du feu, déjeuner, etc. Vous, mon général, mon capitaine, mon cavalier, qu'est-ce que vous avez donc dans votre vie, vous? Ne vous montez pas le bourrichon! (Trad. de Zoya Motchane.)

Mélange de tendresse et de cruauté, de réalisme et de poésie.

Hier.

Je suis rentré le soir. Nous n'avions pas eu le temps de mettre de l'ordre dans la chambre. La trace de ton corps dans le lit, la mienne sur les draps. Mais tu n'étais plus là. Ton odeur encore. J'ai bien dormi.

Teilhard de Chardin.

Pas de billet hier soir. Journée trop pleine et fatigante. J'ai lu quelques-uns des blogs que je suis habituellement, pas tous, et j'ai essayé de me coucher plus tôt. Résultat: un quart d'heure de gagné! Belle performance!

Mon début de soirée a été occupé par une conférence sur Teilhard de Chardin donnée par un jésuite dans la salle Saint-Hélène. J'ai beaucoup hésité à y aller seul, étant fatigué, mais personne n'a voulu ou pu m'accompagner. Il m'a fallu un petit coup de pied au derrière auto-envoyé pour me faire ressortir de chez moi. Ma seule concession à la fatigue: j'y suis allé en métro (retour: vélo).

Nous étions assez nombreux, ce qui m'a surpris: je ne pensais pas que Teilhard déplaçait encore les foules. Dans les auditeurs, pas mal de têtes connues, parmi lesquelles un ancien élève dont j'ai cherché le nom une grande partie de la soirée. Après un bon somme d'au moins un quart d'heure (la chaleur, la fatigue, le confort du fauteuil, l'obscurité...), j'ai pu rassembler mes esprits et profiter de ce qui était dit.

Pourquoi Teilhard m'intéresse-t-il? Il y a trente-cinq ans environ, nous sommes allés, Maurice et moi, rendre visite à Pierre, en convalescence à Briançon suite à une très grave hépathite dont il est sorti vivant par miracle. Maurice était le "chef" de la "communauté" où je vivais alors. Au retour, nous avons été surpris par la neige et il nous a fallu près de huit heures pour regagner Lyon, dont plusieurs consacrées au seul Col Bayard. Je me souviens encore du contraste entre le paysage extérieur fortement hostile et l'intimité chaude et fraternelle de l'habitacle de la voiture. Maurice m'a ce jour-là longuement parlé de Teilhard de Chardin, de sa théorie phénoménologique de l'évolution, et j'ai été enthousiasmé.

Depuis, j'ai mis en veilleuse cet intérêt, consacrant mon temps à d'autres choses plus urgentes, mais le fil ne s'est jamais rompu. L'annonce de cette conférence m'a immédiatement accroché, d'autant plus aujourd'hui où la théorie de l'évolution est en but aux coups de boutoir répétés de certains "penseurs" américains soutenus par quelques tendances politiques de ce pays et qui prônent, eux, le créativisme.


Moment intéressant aussi de la conférence: celui où le conférencier a abordé le cercle de la Noosphère, créé par le reploiement des hommes sur eux-mêmes, et ouvert une parenthèse sur l'utilisation d'Internet qui procède de la même réalité: l'association des hommes entre eux. Idée intéressante mais, à mon avis contestable, puisque, si Internet crée bien un "esprit commun", il isole également l'homme de façon terrible, associant l'esprit mais séparant les corps. Mais je suis d'accord avec lui quand il dit que ce média aurait fortement intéressé le penseur paléontologue.

mercredi 12 mars 2008

Rendez-vous à la gare.

Le rendez-vous était fixé devant l'entrée de la gare de la Part-Dieu, côté centre commercial.

Ayant pris quelques photos en cours de route, je suis arrivé avec trois minutes de retard. Je l'ai cherché parmi la foule assez dense, plus très sûr de le reconnaître, et puis je l'ai repéré, le même et différent. Je ne l'avais pas vu depuis plus de dix ans.


Il a maintenant 27 ans et travaille dans l'informatique. Pas très grand, ayant perdu l'aspect "bouboule" de sa pré adolescence, le visage fin, les yeux pétillants, habillé sobrement mais avec élégance. Lui aussi m'a reconnu immédiatement. "Quelques cheveux blancs supplémentaires." m'a-t-il dit, mais la même ligne svelte (je lui ai tout de même parlé de la période intermédiaire, avec quinze kilos de plus!).

Nous nous sommes installés dans un café et y sommes restés plus de deux heures. Évocation de ses anciens camarades: il n'a gardé des contacts qu'avec un seul, devenu frère des écoles chrétiennes. Évocation des professeurs: nous partageons les mêmes amitiés et les mêmes inimitiés. Et puis la conversation devient plus intime, porte davantage sur la vie privée.

Je comprends qu'il se pose actuellement des questions sur l'avenir: il sent que, peu à peu, son travail d'une part et la vie d'une famille qu'il va probablement fonder bientôt d'autre part, vont l'absorber totalement, lui prendre tout son temps, lui manger la majeure partie de son énergie. Il voit qu'il s'apprête à entrer dans un tunnel dont il ne voit pas le bout. Nous sommes, là dessus, à l'exact opposé l'un de l'autre.

Puis il se hasarde à me poser directement des questions sur moi, et me confie qu'à deux ou trois, ils avaient, à l'époque où ils étaient élèves au collège, mené une enquête sur ma vie privée, subodorant, sans aucune raison objective, précise-t-il, que j'étais homosexuel. Ayant fini par connaître mon numéro de téléphone, ils avaient appelé et étaient tombés sur Pierre, ce qui les avait conforté dans leur idée première.

A question si bien tournée, je n'ai pu que répondre sincèrement. D'ailleurs cela n'a pas grande importance: j'avais en face de moi un adulte équilibré, sans fausse pudeur, ne se faisant pas des montagnes d'un rien, et, ce qui rendait l'atmosphère encore plus saine, vivant avec une jeune femme depuis cinq ans.
Je suis heureux de pouvoir, aujourd'hui, réagir avec autant de simplicité et d'honnêteté. Il m'a raccompagné jusqu'à mon quartier, et nous nous sommes quittés devant la station de métro, en espérant bien continuer cette conversation un peu plus tard, attablés à un bon repas par exemple.

Je suis particulièrement heureux d'avoir laissé à certains de mes anciens élèves (plusieurs m'ont déjà contacté sur le site où je me suis inscrit) de bons souvenirs, de cours, de voyages (il a gardé tous les dossiers que je leur avais demandé de constituer en Alsace, en Italie ou en Grèce), de bonne humeur. Dit comme ça, cela peut paraître niais mais je préfère ma satifaction un peu simplette à l'ironie cinglante ou au mépris hautain dont font parfois preuve certains membres du corps enseignant.